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Francese

LITERATURA E SUCETA: Scrive in corsu, cuntradizzione?

Ecrire, c’est mourir un peu: quelques contradictions de la création corse d’aujourd’hui

Communication au FRACORSE (1996)

« Les choses qu’il faut aux arts pour prospérer sont le contraire de celles qu’il faut aux nations pour être heureuses » Si cette opinion de Stendhal était autre chose qu’un mot d’auteur, nous devrions pouvoir conduire les participants à ce colloque dans des bibliothèques où seraient conservés les inestimables chefs d’oeuvre littéraires dont j’aurais pu illustrer mon propos d’aujourd’hui. Au lieu de ces trésors, je ne pourrai mettre sur la table du colloque que quelques allusions indirectes à des oeuvres qui pour ainsi dire n’existent pas puisqu’elles ne sont pour la plupart d’entre elles ni consacrées par la critique et les institutions qui fondent ce que l’on appelle d’ordinaire la « littérature », ni même encore plus simplement authentifiées par ce regard lourd de sens que l’on nomme « lecture » et que tout écrivain souhaite qu’il soit celui du plus large public possible.
Je veux parler, vous l’avez compris, de la création littéraire en langue corse qui n’a d’existence et de réalité que théoriques ou virtuelles, si l’on entend en évaluer la portée selon les critères habituellement usités de l’édition, de la distribution et de la consommation des oeuvres, toutes choses qui, du point de vue que j’engage ici, nous porteraient à conclure que la littérature dont j’ai la prétention de parler n’existe pas.

S’entêter pourtant comme je le fais à vouloir parler de création littéraire et de littérature corses, c’est dès lors poser un objet d’étude très problématique et s’engager ipso facto à en élucider les conditions d’existence en discours. C’est pourquoi mon propos consistera essentiellement à définir les outils d’investigation qui permettent de rendre compte d’une production littéraire réelle et signifiante malgré ses apories, ses limites et ses hypothèques. Je souhaite seulement que ces considérations ne paraissent pas trop scolaires dans l’environnement de ce colloque où l’art et le talent des autres conférenciers ne peuvent que disqualifier ma parole si elle devient par trop académique.

Ces quelques mots de préambule vous ont clairement indiqué que l’objet « littérature » trouve pour moi son enracinement dans un contexte social et historique qui en assure la lisibilité et en permet la compréhension.

L’identité culturelle et ses limites
Or de ce point de vue, ce que je pose sommairement comme « littérature corse » est au point de jonction entre différentes questions que je n’évoquerai qu’indirectement puisque je les vois inscrites dans le titre d’autres interventions et en particulier dans celle d’Anne Mestersheim qui traite de l’identité. Or pour le sens commun comme pour les spécialistes, il n’est aujourd’hui de littérature corse qu’à travers la question, souvent sollicitée jusqu’à l’excès, du rapport de l’oeuvre au référent de l’identité culturelle de la Corse. Ainsi pour assigner une signification corse à une oeuvre, la critique spécialisée comme le jugement des lecteurs veulent que soit explicité le lien direct ou indirect, en relief ou en creux , qui réunit cette oeuvre au problème de l’identité corse. Dans cet ordre d’idées, celle-ci est toujours donnée comme l’identité culturelle d’une communauté ancienne aux fortes traditions et au caractère typique menacée dans son existence même par un présent agité par une double influence mortifère. On dénonce en effet d’une part une acculturation galopante à des modèles culturels antinomiques de la perpétuation du patrimoine et d’autre part une complaisance moralement coupable et suicidaire pour des formes de violence où cupidité et racisme viennent araser un système de valeurs qui a fait, dit-on, la cohésion et l’honneur des sociétés traditionnelles.

De surcroît cette prégnance de la question identitaire confisque le sens des oeuvres produites et pèse sans aucun doute sur la création elle-même, dans la mesure où les auteurs sont sommés d’inscrire leur écriture dans ce champ de signification, qu’ils se représentent clairement ou non cette orientation sélective de la lecture de leurs oeuvres. Cela se vérifie évidemment pour les oeuvres dont le référent est explicitement indiqué comme corse dans le texte lui-même, mais également pour celles dont le seul marqueur insulaire évident est l’origine de l’auteur. Les passages d’interviews données par des écrivains de talent tels que Angelo Rinaldi ou Marie Susini révèlent de ce point de vue un agacement, une difficulté, une réelle douleur parfois, lorsqu’ils se trouvent contraints de situer une oeuvre qui n’a d’autre motivation que l’accomplissement du projet littéraire en termes de signification par rapport à l’identité de la Corse et de ses problèmes contemporains.

Il va sans dire que ce type de sommations, en s’invétérant, finit par canaliser l’inspiration, contraindre les thématiques et restreindre à des modèles ethnotypiques en nombre déterminé les possibilités infinies que représentent les ressources de la création littéraire. Sans doute conduit-elle aussi à une spécialisation des motifs et à une stylisation psychologique dans lesquelles l’étude descriptive attachée aux thèmes et aux personnages n’aurait pas de mal à reconnaître les caractères des expressions régionales, appendices folklorisants des grandes littératures nationales. A y regarder de près, cette limitation de la création littéraire corse est ancienne et représente à l’époque actuelle l’ombre portée d’une attitude que l’on a voulu nommer « mériméisme » par référence à une littérature où l’identité culturelle et le référent insulaires n’avaient de signification que dans la représentation déformée d’un certain romantisme friand d’exotisme et de caractères rudes et sommaires.

A l’origine de la création littéraire corse cntemporaine se trouve donc bien la limite qui en contredit la naissance puisqu’elle lui mesure parcimonieusement la liberté totale qui fonde l’acte même de la création. Et c’est là pour moi le lieu d’une première contradiction .

L’impossible présent:

La seconde contradiction qui définit à mes yeux l’objet que je tente d’exposer ici se révèle dès que l’on prend en considération le fait linguistique et le discours sur l’identité que les Corses produisent dès qu’ils réfèrent celle-ci à la langue corse et à son statut dans l’usage social et public. Je ne m’attarderai pas sur la véracité d’un ensemble de représentations qui lient l’existence même de l’Etre corse au Parler corse et ne peuvent envisager de passé et d’avenir de la corsité sans son référent identifié à la langue corse. On peut bien alléguer que le critère linguistique n’a de valeur que relative, mais le sentiment général ou quasi unanime construit une réalité sociale bien différente et c’est bien cette réalité épilinguistique qui détermine la production et la réception des oeuvres.
Cette prégnance du critère linguistique assigne aux oeuvres en langue corse un pouvoir éminent de représentation de l’identité insulaire. C’est sans doute par là qu’il faut expliquer le fort investissement du discours identitaire en faveur de la littérature corse et de ses nécessaires progrès dans le domaine de l’édition. Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes identitaires si l’on en reste au niveau du discours. Mais l’observation des comportements et des faits dément pourtant cette vision linéaire du rapport entre loyauté linguistique et attachement identitaire.
On ne tarde pas à remarquer en effet que la langue elle-même est le lieu d’une contradiction fondamentale entre les attitudes et les déclarations d’une part, les comportements langagiers et le lectorat des oeuvres en langue corse d’autre part.
Par voie de conséquence la création en langue corse se trouve reposer sur une opposition de termes qui en rend problématiques l’existence. Il ne nous appartient pas de prédire un avenir à cette contradiction, mais nous pouvons d’ores et déjà en constater les effets sur les créations actuelles dont à l’évidence elle contraint les contenus et la signification.

Pour comprendre les processus impliqués et les enjeux décelables d’un tel phénomène, il nous faut faire un peu de sociolinguistique appliquée et recourir à deux notions essentielles pour la création littéraire corse d’aujourd’hui. Je dirai donc deux mots de l’élaboration linguistique et de la diglossie.

Le premier de ces concepts est donc l’élaboration linguistique. Ce terme traduit le mot allemand d’ausbau, central dans la théorie du sociolinguiste Heinz Kloss formulée au terme d’une recherche commencée en 1920 et poursuivie jusqu’aux années 1985 sur les de langues des cinq continents Par ausbau Kloss définit le mouvement d’essence socio-historique qui conduit une communauté à transformer l’état initial de son idiome et à équiper progressivement son dialecte oral en le dotant de tous les attributs qui le conduisent au statut de langue élaborée. Ce mouvement, note Kloss, n’est ni régulier ni linéaire et une variété linguistique peut retomber à l’état dialectal après avoir connu le plein épanouissement linguistique. Entre autres manifestations que je n’ai pas le loisir de détailler ici, ce mouvement comprend évidemment l’émergence littéraire du dialecte jusqu’aux formes les plus élaborées de l’écrit qui représentent pour les communautés étudiées le point ultime de la progression linguistique.Dans cette ascension, la langue se dote graduellement de nouvelles ressources stylistiques en même temps qu’elle codifie son corpus linguistique. En ce qui concerne le corse, les études sociolinguistiques considèrent que ce mouvement a débuté dans les années 1820, qu’il a connu des périodes de stagnation et d’autres de fortes accélérations; il enregistre depuis une vingtaine d’années des résultats tenus pour spectaculaires et l’on juge généralement que les moments et les formes les plus aboutis de cette promotion sont à mettre au bilan de ces deux décennies.
On pourrait donc s’attendre aujourd’hui à une explosion de la créativité et à des résultats sans précédent dans une opinion particulièrement attachée aux diverses formes linguistiques de l’identité collective et qui tient la tête des situations minorées en France pour la demande explicite de langue.

Or l’expression piétine et les oeuvres sont rares, les formes répétitives et stéréotypées, et pour la plupart inadaptées aux nécessités de l’expression du temps présent comme à la conscience des grands positionnements qui fondent la conscience de la modernité. L’inspiration est souvent exclusivement bucolique et sans ancrage temporel, le lyrisme passéiste et volontiers édifiant. Bien entendu les formes poétiques constituent le plus clair d’une production où la convention prend généralement le pas sur l’invention. La prose est l’exception et, lorsqu’elle existe, elle ne constitue que très rarement un effort d’investigation critique ou à tout le moins de représentation littéraire du présent insulaire. Excepté dans quelques oeuvres fortes où l’inspiration et les formes traditionnelles traduisent une pensée métaphorique qui aspire à dire l’humaine condition à travers les référents de la culture patrimoniale (Biancarelli), l’impression générale est celle d’une expression énervée dans ses contenus, prudemment écartée de toute référence à un présent problématique et inquiétant. Incapable de maîtriser la crise de l’identité culturelle en la disant, la littérature corse se réfugie ainsi dans un temps et dans un lieu qui ne sont plus et n’ont peut-être d’ailleurs jamais été. Renonçant comme délibérément à s’inscrire dans une modernité qui leur semble fatale, au moment même où elles apparaissent dans un climat où les progrès de l’a sémantique.

On doit certes trouver les raisons de cet état de choses dans les conditions générales d’une situation peu favorable à l’apparition de biens culturels susceptibles d’engendrer par leur nombre et leur qualité un quelconque profit économique. Mais cette explication ne suffit pas à rendre compte d’une inaptitude quasi identitaire à l’expression du présent. Pour ma part je vois dans ce phénomène psycho-social les retombées littéraires de ce que j’appellerai par commodité d’expression une idéologie diglossique et dont les études sociolinguistiques menées sur les situations minorées ont montré les effets complexes sur la manière dont le sujet perçoit sa relation à son environnement.

Les questions de l’expression artistique corse qui nous intéressent aujourd’hui me paraissent dans ces conditions révéler un motif où se lit une expression privilégiée des manifestations de la diglossie. Il s’agit de la manière dont les gens -et parmi eux les écrivains- conçoivent la relation de la communauté à la notion de temps dès lors que le sort de l’identité culturelle est envisagée solidairement avec celui de la langue.

Nous observons ainsi deux types de dispositions mentales:

D’un côté nous avons l’attitude de ceux qui anticipant sur l’histoire proclament la disparition irrémédiable du corse et avec lui, de l’identité patrimoniale insulaire. On n’a aucun mal à repérer dans la production littéraire les oeuvres qu’engendre périodiquement cette conscience dominée. La dominante sémantique est une déploration devenue rituelle: « Je suis le dernier, après moi l’on ne parlera plus la langue ».L’occitaniste Robert Lafont appelle cela le discours sur la frontière ou charnière d’histoire.

L’autre attitude consiste au contraire à effacer la frontière et à créer une stabilité mythique pour la langue devenue icône de l’identité communautaire. La diglossie y est représentée non comme un processus d’histoire, mais comme une distribution consensuelle des usages entre langue dominante et langue dominée Croyant avoir affaire à une répartition stable des fonctions, les locuteurs s’attachent à croire le corse éternel et se donnent l’aise mythique de cette représentation qui abolit l’histoire. On proclame que la langue du coeur, identitaire et assimilée au dialecte oral, ne peut en aucun cas disparaître. Lafont appelle cette attitude conjecture d’éternité. Nous remarquons pour notre part que cette attitude s’accompagne le plus souvent d’un refus de l’écriture du dialecte et d’une réticence marquée devant les progrès de l’élaboration linguistique (usage du corse dans les médias, à l’école, dans les domaines formels d’emploi, et bien entendu, usages littéraires de l’écrit).

L’excès
Quelque diverses que soient ces dispositions psycho-sociales, elles produisent dans le domaine littéraire un seul et même effet. L’excès d’amour pour la seule langue, ’empressement à la sauver ou à en perpétuer l’exercice font que l’oeuvre est le lieu où se manifeste le culte de la langue et que le texte procure surtout l’occasion d’une célébration linguistique. Cette mobilisation, cette confiscation du littéraire au profit exclusif du linguistique est à mon sens la marque dominante de la création littéraire corse contemporaine. Elle signale un désir, une attente, une crainte, et peut-être une souffrance que masque la surabondance des motifs que j’appellerai ornementaux où la priorité est donnée à l’exhumation des mots rares et au jeu sur les ressources spécifiques du corse (la suffixation par exemple). Il y a là une véritable mise en scène de la langue où le texte comble les trous de la parole quotidienne aujourd’hui compromise par l’érosion de la pratique et devenue souvent fragmentaire, intermittente ou tout simplement impossible.
On pourra revenir tout à l’heure sur cet aspect des choses où le texte littéraire fonctionne virtuellement comme pratique compensatoire de la vie réelle. Il me suffira pour l’heure de souligner le disparate d’une production affectée d’une certaine exiguïté des contenus sémantiques et en revanche, d’une hypertrophie, d’un excès de sollicitation, d’une surcharge du motif linguistique.

Cette thésaurisation linguistique, ce culte de la langue et des mots ne sont pas un simple jeu formel.Cet excès laisse entendre qu’à part lui, ou peut-être après lui, aucune vie n’est plus possible. Il semble signifier qu’il n’y a donc plus qu’à en rester aux mots, à la maîtrise procurée par les mots, sans autre issue que celle des mots de la langue reproduits sans cesse dans une incantation lancinante et douce qui est conjuration verbale de la disparition programmée d’une identité.
Cet excès linguistique est intériorisé en fantasme et enfermé dans les règles d’un discours très codé, dans des registres linguistiques souvent régis par un souci puriste. C’est un discours d’excès mais qui n’explose pas. Dans la littérature de l’excès moderne, nous observons une explosion du langage et de ses formes. Ici pas du tout. Nous avons un langage qui a ses règles, ses lois, sa construction, sa beauté architecturale, mais qui contient en lui ses effets de mirage et a intériorisé toutes ses forces excessives. Ce langage-là subordonne le texte littéraire a une fonction unificatrice; il ne permet pas que les choses se défassent. Il ne permet pas que la communauté laisse éclater au grand jour ce qui la mine et la menace. Ce qui abolit l’idée même d’identité pleine, univoque et patrimoniale. Aussi m’apparaît-il qu’écrire dans la diglossie c’est toujours mourir un peu.