Bref aperçu des théories
contemporaines
de la traduction
(Bernd Stefanink, Université
de Bielefeld)
Jusqu’à la seconde guerre mondiale la traduction avait été
considérée plus ou moins comme un art. C’était l’affaire de philosophes,
d’écrivains, des bilingues spécialisés dans différents domaines scientifiques,
des philosophes, des écrivains/traducteurs… Toutes leurs réflexions avaient en
commun le fait qu’elles n’étaient pas sytématiques.
La
réflexion contemporaine sur la traduction a été déclenchée par William Weaver.
On peut y distinguer cinq approches
théoriques:
- Approches basées sur des théories linguistiques: structuralisme, linguistique
pragmatique, linguistique du texte.
- Approches basées sur des théories littéraires: “Translation Workshops” aux
Etats-Unis (Ezra Pound), “Polysystem theory” (“manipulation school”), l’Ecole
tchèque
- Approches basées sur des théories philosophiques; ex: Steiner (Heidegger),
Paepcke et Stolze (Gadamer), Benjamin, romantiques allemands
- Approches basées sur la pratique: Ecole de Paris: Seleskovitch, Lederer; ESIT
- Approches empiriques basées sur l’examen des procédures de traduction (Krings,
Loerscher)
Approches basées
sur des théories linguistiques
Linguistique structurale et traduction automatique
Travaillant pendant la guerre au décodage des
messages secrets ennemis à l’aide d’ordinateurs, Weaver en est venu à considérer
la langue comme un code, qu’il suffisait de décoder. L’opération
traduisante était considérée comme une opération de transcodage,
dont on espérait qu’elle pourrait être réalisée par des ordinateurs
Le mot comme unité de traduction
Pour cela il fallait
procéder à des analyses de la langue susceptibles d’être saisies par
l’ordinateur. La phonétique structurale avait découvert les traits pertinents,
permettant de cerner ce qui distinguait les sons les uns des autres du point de
vue de leur fonction dans l’acte de communication. La sémantique structurale a
introduit cette analyse en traits distinctifs au niveau du lexique, fournissant
au traducteur humain à la fois une directive et un critère d’évaluation: la
fidélité en traduction, pensait-on, consistait à trouver, dans la langue cible,
le mot qui reproduisait le maximum des sèmes contenus dans le mot de la langue
source.
MOUNIN évoque de ce fait l’intérêt que pouvait
présenter “la recherche des unités sémantiques minima” (1963:95):
Si de telles ‘particules de sens’
existaient, la traduction deviendrait quelque chose d’aussi
simple que l’analyse et la synthèse en
chimie (1963:97)
C’était une illusion! Mounin et d’autres
pensaient résoudre ainsi les problèmes de la traduction automatique. Les choses
ne sont pas aussi simples. Le rapport de la commission ALPAC. Créée en 1964 pour
procéder à l’évaluation des résultats des recherches en vue de la traduction
automatique, a constaté qu’ils étaient maigres. Les recherches centrées sur le
mot comme unité de traduction avaient conduit à un relatif échec.
Le syntagme et la phrase comme unité de traduction
L’insuffisance des résultats acquis par cette recherche sur la sémantique du
mot, a poussé les chercheurs à étendre leurs recherches au syntagme et à la
phrase. Ainsi, pour le traductologue anglais CATFORD il ne s’agit plus de
chercher le “mot juste” dans la langue cible, mais de trouver les “translation
equivalents” utilisés dans des situations identiques. C’est également à ce
niveau que se situent les travaux de stylistique comparée de VINAY et DARBELNET,
qui ont essayé de catégoriser les différentes procédures utilisées lors des
opérations traduisantes et qui ont dégagé 7 procédures de traduction auxquelles
se laissent réduire toutes ces opérations.
Cependant, en
introduisant la notion de situation, la définition de CATFORD préfigure
déjà la pragmatique!
La pragmatique
La linguistique
pragmatique, initiée par J.-L. AUSTIN
et J. SEARLE, a attiré l’attention sur le fait que le sens d’un énoncé ne
pouvait être saisi seulement à partir de la valeur sémantique de cet énoncé,
mais devait être considéré dans la situation
dans laquelle il est énoncé. La communication est fondée sur des actes de
langage, dont la valeur illocutoire varie selon les contextes situationnels.
C’est cette valeur illocutoire que le traducteur doit saisir et rendre de façon
adéquate en langue cible.
Exemple: Ainsi, lorsqu’un Roumain aborde un autre Roumain
dans la rue pour lui demander le chemin avec l’habituel “Nu va suparati”, cette
formule ne doit pas être traduite par un “Ne vous énervez pas” qui serait sa
sémantique normale en dehors de ce contexte précis – traduction sémantique qui
risquerait plutôt d’énerver l’interlocuteur (qui ne montrait aucun signe
d’énervement justifiant cet appel intempestif au calme) -, mais par un “Pardon!” ou par un “Excusez-moi
de vous déranger!”. L’acte illocutoire consiste à attirer poliment l’attention .
La linguistique du texte
L’évolution de la
linguistique structurale vers la linguistique du texte a eu des répercussions
importantes sur la conception de la traduction. Alors que la linguistique
contrastive avait centré l’attention sur les études contrastives, qui avaient
pour objet la “langue” (au sens saussurien du terme), la linguistique du texte a
fait prendre conscience du fait que le traducteur traduisait la “parole”,
que les mots n’avaient pas un sens une fois pour toutes, mais ne prenaient leur
sens que dans le cadre du texte. Quant au sens du texte, il n’était pas dans le
texte, mais venait au texte dans la saisie de celui-ci par le récepteur: une
théorie du sens qui était induite par les réflexions de Heidegger.
La théorie de la
traduction devenait tributaire d’une théorie de l’action qui disait que le sens
de toute action dépendait du but auquel elle tendait.
La “Skopostheorie”
Cette évolution dans la
réflexion théorique a eu des répercussions très concrètes sur la démarche
traduisante. Des stratégies “bottom up” on passait aux stratégies “top down”: avant de se
demander si tel syntagme en langue cible était bien l’équivalent de tel autre en
langue source, on devait se poser la question de la finalité globale du
texte, de sa fonction, ou encore de son “skopos”, pour employer la terminologie
de Katharina REISS et de Hans VERMEER (1984), telle qu’ils l’exposent dans un
ouvrage commun intitulé Fondements d’une théorie de la translation (=
Grundlegung einer Translationstheorie).
Pour clarifier cette
notion de “fonction”, Katharina REISS a développé une “typologie des textes
pertinente pour le traducteur” basée sur les trois fonctions fondamentales du
langage dégagées par Karl Buehler – textes informatifs, textes esthétiques,
textes appellatifs – chacun des ces types de texte faisant appel à des
stratégies traduisantes différentes.
Mais, si le type de texte
peut être une façon implicite de déterminer la fonction, il existe une instance supérieure –
explicite - pour le faire, celle du
“donneur d’ordre.
Le donneur d’ordre peut décider le maintien de la fonction ou, au contraire,
le changement de la fonction du texte.
Approches tributaires des théories littéraires
Pour Edmond Cary “la traduction n’est pas une opération linguistique, c’est une
opération littéraire” (cité par Mounin 1963:13) et il rajoutera que pour
traduire de la poésie, il faut être poète. Aussi ces théories se réfèrent-elles
uniquement à la traduction littéraire et surtout à la traduction de la poésie.
Elles ont été fortement marquées par les idées des sémioticiens, comme Roland
Barthes (“lectures plurielles du texte”) ou Umberto Eco (“Struttura apperta”)
qui ont montré que c’est par le lecteur que le sens vient au texte, reprenant
l’idée plus générale de Heidegger que c’est par la perception qu’en a l’être
humain que le sens vient aux choses.
C’est ce genre de
théories qui a donné naissance aux Etats Unis aux “Writing and Creativity
Workshops” et aux “Translation Workshops”, dont un des grands inspirateurs a été
Ezra Pound.
Ezra Pound et les
‘Translation Workshops’:
Aux Etats Unis l’approche théorique s’est faite et se fait encore dans les
‘translation workshops’, dont un des plus connus est celui de l’université
d’Iowa. On s’y occupe uniquement de traduction littéraire et principalement de
la traduction de poèmes.
Les idées qui ont le plus
influencé le travail dans ces workshops sont
celles d’Ezra POUND, même si souvent elles ont souvent été déformées et mal
interprétées, jusqu’à faire dire le contraire de ce qu’il voulait dire.
La ‘théorie’ de Pound était
fondée sur le concept d’”énergie”
dans la langue. Les mots sont en
quelque sorte une cristallisation du vécu historique d’une culture, ce qui leur
donne une force, une énergie toute particulière. C’est cette énergie qu’il faut
traduire.
Cette notion d’énergie véhiculée
par les mots a donné lieu à des abus. Ainsi Frederic WILL, qui a dirigé le
translation workshop de l’université de Iowa à partir de 1964, a fait état de
cette notion d’énergie, le ‘thrust’, comme il l’appelle, derrière les
mots, pour en déduire que les mots ne sont que des “indicateurs” de sens, que le
traducteur doit saisir intuitivement et dont il doit s’inspirer pour créer son
oeuvre à lui en langue cible.
A la suite de Will les
praticiens-traducteurs dans les workshops se sont réclamés de Pound pour prendre
leur licence poétique. Ils ont été jusqu’à faire usage de cribs dans les workshops, c’est-à-dire de canvas, de
traductions mot-à-mot, qui étaients
censés fournir le contenu du poème à traduire à un poète de la langue cible,
qui, lui, devait refaire un poème à partir de ce canvas et ce poème était censé
être la traduction du poème dont le canvas était tiré.
La “Polysystem theory”:
Traducteur et professeur de traduction à l’université d’Amsterdam, James HOLMES,
est issu de cette tradition des ‘translation Workshop’. Avec André LEFEVERE ils
créent la ‘Polysystem Theory’. La Polysystem Theory est une théorie de la
littérature qui ne limite pas ses recherches à la littérature ‘noble’ mais se
propose d’étudier avec le même sérieux les autres genres littéraires, disant
qu’ils forment tous un ensemble de systèmes, qui à son tour doit être analysé
dans le cadre plus vaste des systèmes culturels.
Pour les tenants de la P.S.T. la littérature traduite devient un genre
littéraire parmi et d’autres sera étudié du point de vue de son apport à la
littérature et à la culture en LC.
A ce groupe de chercheurs néerlandais vient se
joindre Susan BASSNET, de Grande-Bretagne. Considérant que toute traduction est
de toute façon une “manipulation” du texte source, ils ne se soucient
plus du point de vue de sa conformité avec l’original en LS, mais considèrent
qu’il suffit qu’un traducteur déclare son texte comme une “traduction” pour que
l’on ne discute pas s’il a rajouté ou changé des choses selon l’inspiration
déclenchée par sa saisie du texte source. Ils publient leurs idées dans un
volume édité par Theo HERMANS: The Manipulation of Literature: Studies in
Literary Translation, (New York, 1985)
L’école tchèque
Lefevere avait reproché
aux théories tributaires de la linguistique d’être “réductionnistes” et appelait
ses défenseurs des “néo-positivistes”. Aux “herméneutes”, par contre, comme il
appelait ceux qui ne juraient que par les théories littéraires, il reprochait de
ne pas être scientifiques.
L’école tchèque tient à
la fois des deux. Issue de théories sur la poésie, formulées par les Formalistes
russes, elle obéit également à des principes structuralistes. C’est Roman
JAKOBSON qui, quittant Moscou pour fonder l’Ecole de Prague, avait véhiculé les
idées des Formalistes russes sur l’oeuvre d’art. Leurs recherches portaient sur
la nature de l’oeuvre d’art poétique: il s’agissait de déterminer l’essence
de l’oeuvre d’art, ce qui faisait que l’oeuvre d’art était une oeuvre d’art.
Pour Jakobson la “poéticité”, les traits stylistiques qui faisaient que le poème était un poème
avaient une existence pour soi, séparable du contenu.
Reprenant les idées que
Jakobson a exposées dans “On Linguistic Aspects of Translation”, Jiry LEVY se donne pour tâche de séparer les
procédés stylistiques d’un poème ou de l’oeuvre littéraire en général, de les
isoler et d’établir ainsi pour chaque langue un inventaire de ces procédés. Le
traducteur isolera de même le contenu de son poème, le traduira, puis “traduira”
les éléments stylistiques, c’est-à-dire, remplacera les procédées stylistiques
de la LS par ceux de la LC.
Approches tributaires de
la réflexion Philosophique
George Steiner: L’approche
herméneutique
Pour Steiner, se faire
“herméneute” c’est se mettre dans la peau de l’écrivain, afin de saisir, dans
une projection empathique, le sens de ce qu’il veut dire et le transférer dans
la langue cible. Steiner voit l’opération traduisante comme un mouvement en
quatre temps: “Trust” (confiance), “agression”, “incorporation”
et “restitution”.
“Trust”:Le traducteur prend un risque en abordant un
texte: sans avoir soumis ce texte à un examen, il lui fait confiance en assumant
qu’il véhicule un sens.
“Agression”: Steiner se base sur Heidegger [qu’il a
étudié de très près, puisque trois ans après After Babel (1975), il
écrira un livre sur Heidegger (1998)], pour dire que chaque acte de
compréhension (chez Heidegger “Erkenntnis”) est une agression.. Le traducteur
pénètre dans le texte source pour lui voler son sens, qu’il veut emporter comme
butin de guerre.
“Incorporation”:Après l’avoir agressé et
détruit, le traducteur s’incorpore le texte source, il le fait sien, il l’avale
et le digère, en quelque sorte.
“Restitution”:Les trois actes qu’on vient de décrire ont
créé un déséquilibre. Ici Steiner se base sur l’anthropologue structuraliste
Levi Strauss, qui dit que dans un système (culturel) tout se tient et que si on
enlève ou rajoute un élément dans un système on le déséquilibre. Par les trois
actes précédemment décrits les deux systèmes en présence ont été déséquilibrés:
celui de la langue source, auquel j’ai enlevé, et celui de la langue cible,
auquel j’ai rajouté. Il faut maintenant rétablir l’équilibre en restituant.
Dans la conception de cet
acte de “restitution” Steiner est très influencé par les idées des romantiques
allemands et de leurs continuateurs comme par exemple Walter Benjamin qui plaide
pour la “transparence” de la traduction, dans laquelle il veut retrouver non
seulement le sens de l’original, mais, décelable en filigrane, jusqu’à la langue
de l’original.
Ceci l’amène à dire que
l’idéal à atteindre en traduction, ce serait la traduction interlinéaire (qu’il
appelle aussi traduction mot-à-mot) fidèle, c’est-à-dire fidèle au sens et à la
forme: “The true interlinear is the final, unrealizable goal of the hermeneutic act”.
La tâche idéale – et irréalisable - du traducteur
serait de rétablir – par ses traductions “parfaites”, reproduisant de façon
identique le texte source en langue cible - l’état paradisiaque d’avant Babel;
tâche impossible, car rien n’est parfait (Steiner dixit).
Approches basées sur la pratique: la théorie
interprétative
La théorie interprétative
a été développée à l’ESIT (Ecole Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs,
fondée en 1957) à partir d’observations faites à propos de la traduction
simultanée et consécutive, de nature orale. Si d’aucuns ont cru devoir admirer
la capacité de mémoire des interprètes, il n’en est rien: l’interprète n’a pas
une mémoire des mots, mais une mémoire du sens qu’ils véhiculent, l’interprète
ne peut travailler que s’il retient le sens et traduit le sens. Ceci implique
une réflexion sur la nature du sens.
Théorie du sens
La théorie du sens
sous-jacente à la théorie interprétative est basée sur l’opposition entre
l’implicite et l’explicite.
Au niveau des mots
Les mots
ne dévoilent/n’explicitent jamais qu’un aspect de la chose qu’ils
désignent, et ceci de façon différente d’une langue à l’autre. Ainsi le français
dans trou de serrure trouvera pertinent et mettra en relief le fait que
le trou se trouve dans la serrure, alors que l’anglais insistera sur la
finalité du trou, qui est d’y pouvoir introduire une clé et l’appelera key
hole, un trou pour une clé. De même le français et l’anglais
explicitent un autre aspect du mot tiroir (français tiroir, angl.
drawer mettant en relief le fait
que pour ouvrir le tiroir il faut tirer) que l’allemand Schublade (Schub-
de
schieben = “pousser”).
Au niveau des phraséologismes
La même idée peut être
exprimée de façon différente selon les langues. Ainsi l’anglais explicite l’idée
de ‘faire quelque chose de superflu’ par le phraséologisme to bring coal to
Newcastle, le français par le phraseologisme porter de l’eau à la rivière,
l’allemand par Eulen nach Athen tragen (=porter des chouettes à Athènes).
L’implicite est le même, l’explicite est différent.
Au niveau du texte
Le même chose vaut pour
le sens au niveau du texte. Le sens ne se livre pas immédiatement. Avant de
traduire, le traducteur doit se faire interprète, il doit dégager le sens du
texte, c’est-à-dire “le vouloir dire” de l’auteur. Et c’est ce sens qu’il
doit traduire.
Bagage cognitif/contexte cognitif
La saisie du sens ne se fait pas sur un fond de virginité.
Au cours de sa vie le récepteur du texte a accumulé dans sa mémoire un vécu
cognitif et affectif, que Lederer (1994) résume, pour plus de simplicité, sous
le terme de “bagage cognitif”, se basant pour cela sur la constatation de Jean
Piaget que “La vie affective et la vie cognitive sont inséparables, bien que
distinctes” (Lederer 1994:37)
Le sens d’un texte jaillit de la mise en
contact du bagage cognitif du récepteur avec les mots du texte qui servent
quasiment de détonateur, et déclenchent ce jaillissement du sens. La
“compréhension” d’un nouvel élément de vécu – et la lecture d’un texte en fait
partie – consiste à mettre ce nouveau vécu en rapport avec des expériences
vécues similaires et de l’évaluer par rapport à ce fonds de vécu existant dans
la mémoire.
Un autre élément intervenant dans la compréhension d’un élément du texte, c’est
le contexte cognitif, le savoir accumulé tout au long de la lecture du texte.
La Déverbalisation
C’est l’acte essentiel à
la saisie du sens, par lequel le traducteur transcende le niveau des mots pour
s’approprier le sens d’un texte, qu’il devra ensuite reverbaliser dans la langue
cible, en tenant compte des conditionnements du récepteur (langue, culture,
etc).
Approches
psycholinguistiques, basées sur l’examen des procédures de traduction
Lorsque, en 1986, H. P.
KRINGS a publié son étude sur “ce qui se passe dans la tête des traducteurs” (Was
in den Koepfen von Uebersetzern vorgeht) il a repris des méthodes
d’observation introspective dans la tradition des Claparède et autres et les a
appliquées au processus de
traduction. Les TAP’s (=Thinking Aloud Protocols) doivent servir à anlyser les
processus qui se passent dans la tête des traducteurs. Il est évident que
l’objectif utopique - que se pose primordialement Lörscher (1991) dans une étude
similaire, et qui est évoqué plus modestement comme un résultat possible par
Krings - d’aboutir par le biais de ces recherches à un savoir épistémologique,
est illusoire.
Là où cette méthode
d’investigation introspective peut, par contre, aboutir à des résultats utiles,
c’est en didactique de la traduction. Les TAPs offrent en effet une foule
d’informations sur le type de problèmes qui se posent aux apprentis
traductologues et sur les démarches choisies pour les résoudre, bref: elles
fournissent ce que les didacticiens appellent un “inventaire des besoins”.
Les recherches de Krings
ont inspiré un autre type de recherches qui se situe, de fait, au carrefour des
TAPs et des recherches dans le domaine de l’ethnoscience entreprises aux Etats
Unis par des sociologues comme GARFINKEL: l’ethnotraductologie.
Garfinkel a créé
l’ethnoscience. Cette discipline qui s’intéresse à “l’ordre des choses
dans la tête des gens” (Gülich 1990:73) suppose que chaque individu véhicule des
notions ‘naïves’ relatives aux différentes sciences – le terme ‘ethno’ suggérant
‘d’une manière ou d’une autre qu’un membre dispose du savoir commun de sa
société en tant que savoir du quoi que ce soit”– notions qui sont susceptibles
d’êtres mises en évidence à travers une analyse de son discours. Ainsi
”l’ethnomédecine s’intéresse aux connaissances, au savoir commun et quotidien
dont disposent les membres d’une société concernant les maladies et les façons
de les guérir, et non pas aux maladies elles-mêmes et au savoir des experts”
(Gülich:1990:73). De même des traducteurs, qui n’ont jamais été confrontés aux
théories de la traduction “agissent conformément à une théorie latente qu’ils
ont intériorisé de façon consciente, ou inconsciente ou encore mi-consciente au
cours de leur pratique”, comme le
démontrent mes recherches menées à l’aide d’analyses conversationnelles (cf.
Stefanink 1995, 1997, 1999, 2000):
L’analyse conversationnelle des dialogues
enregistrés en cours de traduction
m’a révélé que chacun de mes étudiants avait un
comportement généralement assez cohérent […] s’apparentant, à un niveau plus
général, aux préceptes d’ordre théorique (Stefanink 1999:77)
Le retombées de ces
recherches introspectives ne se limitent cependant pas à des satisfactions
didactiques. Elles ouvrent aussi des perspectives nouvelles à des tentatives de
saisir ‘in vivo’ des processus de créativité, telles qu’elles sont étudiées par
des chercheurs comme Kussmaul qui, en partant des découvertes de la
protosémantique, d’une part et des recherches sur la créativité, d’autre part,
s’inspirant des notions de “pensée latérale” d’un de Bono (1972:72), ou de
“pensée divergente” d’un Guilford (1975:40), s’efforcent de suivre les processus
d’enchaînement de la pensée (le “chaining” de Lakoff:1987).
Lakoff nous donne
l’exemple des mots anger, lust and rape. Ces mots ne font pas partie du
même champ sémantique et a priori rien ne devrait nous inciter à les associer.
Si néanmoins le locuteur est amené à les associer, c’est sur la base
d’expressions toutes faites (locutions toutes faites, métaphores lexicalisées,
etc), qui reflètent l’imagination populaire (“Folk theories”). Dans le processus
de compréhension, ces mots engendrent des “scénarios” (aus sens que Fillmore
attribue à ce terme) dans l’esprit du récepteur. Celui-ci est envahi par un
enchaînement de connotations métaphoriques, qui se bousculent dans sa tête à la
façon d’un brain-storming. Son esprit est littéralement pris d’assaut, par un
déferlement d’associations métaphoriques. Je dis “déferlement”, parce que la
rapidité avec laquelle se déroule le processus est d’une importance majeure pour
le processus de créativité (cf./ Preiser 1976:60).
Lakoff nous donne trois
scénarios possibles à l’intérieur desquels les métaphores suivantes viennent à
l’esprit du locuteur 1) anger is fire (par ex.:Those are inflammatory
remarks. She was doing a slow burn. He was breathing fire. Your insincere
apology just added fuel to the fire. After the argument, Dave was smoldering for
days, etc. Lakoff 1987:388). Nous retrouvons cette idée de feu dans le
scénario de lust: Lust is heat (par ex.: I’ ve got the hots for her.
She is an old flame. Hey, baby, light my fire. She’s hot stuff. He was consumed
by desire. etc. Lakoff 1987:410).
Outre cette connotation
de feu qui relie lust à anger, Lakoff trouve dans lust
deux autres connotations métaphoriques - lust is war et lust is a
physical force (Lakoff 1987:411) – deux images qui se retrouvent également
dans la catégorie des images suscitées par le mot rape, ce qui amène
Lakoff à formuler l’hypothèse peu rassurante que la relation entre sexualité et
viol aux Etats Unis est due à des connotations communes véhiculées rspectivement
par chacun de ces mots.
Les méthodes
d’investigation introspective basées sur l’analyse conversationnelle doivent
permettre l’étude des différentes étapes de la pensée qui mènent à de telles
solutions créatives.
Une autre tentative
d’accéder aux processus de créativité littéraire est celle qui est menée dans le
domaine de la poïétique par des écrivains qui, à travers un dédoublement de leur
personnalité, tentent de jeter un regard objectif et scientifique sur leur
comportement créateur essayant de saisir ce qui a transformé leur intuition en
création artistique.
En effet, si c’est
l’intuition créatrice, qui est à l’origine de l’oeuvre d’art, (cf. par exemple
le “mécanisme de la mémoire involontaire”; cité par Mavrodin 1994:79, 90, 92 et
passim), ce qui en fera une oeuvre d’art, c’est la saisie rationnelle de ce don
intuitif par la “ratio”, une opération analytique consciente. La création
artistique n’est possible que par la rencontre de deux types de connaissances:
la connaissance intuitive, irrationnelle, d’une part, et la connaissance
rationnelle, d’autre part (Mavrodin 1994:92). L’homme de génie est celui qui
sait tirer profit des éléments que le hasard met à sa disposition, comme nous le
dit Paul Valéry (cité d’après Mavrodin 1994:7). Il doit en quelque sorte
‘domestiquer’ par la raison, ce qu’il a saisi intuitivement par l’effet du
hasard.
Comment cela se
passe-t-il? Comment s’opère cette intégration du hasard dans la création
artistique par la saisie rationnelle? Voilà ce que se proposent les chercheurs
en poïétique, tels que Irina Mavrodin, qui est également auteur et traducteur de
Proust, dont elle examine le processus de création artistique, entre autres dans
Mâna care scrie.
A-t-on besoin d’une théorie de la traduction?
Il nous semble avoir
montré dans cette étude que, s’il existe d’excellents traducteurs qui n’ont
jamais abordé le moindre ouvrage théorique, la réflexion théorique qui s’est
développée à la suite des échecs – provisoires ?- de la traduction automatique a
néanmoins sérieusement fait avancer les conceptions qu’on pouvait avoir de
l’opération traduisante. On peut même se demander si les apories rencontrées
dans l’application des conceptions linguistiques à la traduction n’ont pas
contribué à l’avancement des recherches en linguistique, l’échec de la
traduction automatique illustrant la nécessité d’un dépassement du
structuralisme linguistique vers la pragmatique.
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