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Et alors quand on fait un choix si douloureux, se réalise aussi ce qu'en affirme l'écrivain tunisienne Amina Said: " Quitter le monde connu, pour les mondes inconnus, (...) parcourir la distance permettant d’atteindre le merveilleux, voir s’abolir les frontières entre réel et imaginaire, affronter la succession des jours et des nuits, une mort symbolique sans savoir si l’on parviendra quelque part, rester enclos dans la nef étroite ballottée sur l’immensité marine comme dans l’attente d’une renaissance future, telle est l’aventure vécue par le héros, qu’un enchaînement de métamorphoses va transformer. Une nécessité impérieuse le pousse à s’en aller chercher hors de lui-même, parfois très loin, l’image qui domine son monde intérieur (34) ". En résumé, la mer pour les Méditerranéens est en dehors d'eux, ou à l'intérieur, au-dessous ou au-dessus d'ici, au-delà de la place, ou de la battigia, prolongement de son propre corps, anéantissement des catégories d'espace-temps, à l'intérieur de soi-même. La Méditerranée et ses fils exagèrent, provoquent leur propre folie et s'en fortifient jusqu'au silence de l'équilibre atteint. Cette oscillation semble la pire des condamnations de laquelle les Méditerranéens ne peuvent pas s'affranchir. Le Méditerranéen est au bord d'un précipice entre dialectalisme et langue homogénéisée, entre identité et village global, entre poids de l'histoire et nivellement culturel, entre méditerranéisme et méditerraneité. Les lieux d'échange de la Méditerranée, les places, les marchés, les ports, les ruelles croisent et superposent leurs sons et leurs langues, depuis toujours. La Méditerranée n'a jamais cessé de se mélanger, comme le dit l'écrivain napolitain Erri De Luca: " Cette mer a déjà chanté avec les vers les plus beaux: ceux d'Isaie, Cervantes jusqu'au turc Hikmet, au napolitain Di Giacomo. Ses belles langues sont toutes effleurées, quelques-unes ont été effacées, et d'autres encore viendront à retentir dans les marchés et les livres. Celle qui ne pourra jamais venir sera une langue unique qui assujettirait la Méditerranée à un espéranto (35) ". Mais heureusement cette tentation n'existe pas. Proposer un espéranto méditerranéen serait une contradiction fatale puisque chacune de ses langues est déjà un espéranto: cela donc signifierait proposer un métaespéranto! L'unique langue admise pour toute la Méditerranée fut la lingua franca parlée jusqu'au XVIIème siècle par les pirates, les commerçants de mer, les marins, les gens de mer. On en a un très bel exemple dans le roman de Vincenzo Consolo Il sorriso dell’ignoto marinaio: " Il mercatante, salutati il capitano e i due sbirri, va seguito dal garzone Palamara, ma si ferma torna indietro e fa: -Schiuma di fuoco liquido che dichiara il capitano corrisponde a pomice. E quando vi dirà lacrima dolce d'ambra settembrina intendete malvasia; e roselle di muschio sottomarino fate conto che sono capperi. (...) Il nostro capitano parla in metafora, la lingua della gente che vive avanti e indietro sopra il mare come i beduini del deserto. (Le marchand, après avoir salué le capitaine et les deux sbires, va, suivi par le garçon Palamara, puis s'arrête, revient sur ses pas et dit: -L'écume de feu liquide - ce que déclare le capitaine - correspond à la ponce et quand il vous dira " larme douce d'ambre septembrine " vous devez entendre " malvoisie ", et les rosettes de mousse sous-marine sont des câpres.(...) Notre capitaine parle par métaphores, la langue des gens qui vivent en faisant le va-et-vient sur la mer comme les bédouins du désert).(36) Cette langue est un exemple de la lingua franca, mais puisque Consolo est un maître de l'écriture il prend des métaphores, par exemple la larme douce d'ambre septembrine, qui vient d'un poète arabo-sicilien de l'an 1000, pour démontrer encore une fois le déplacement fixe , cette fois-ci avec les mots qui composent la langue, qui se sont déposés et qui sont comme des balises qui nous signalent les sédiments des autres civilisations et font partie du bagage de chacun de nous. C'est la double appartenance méditerranéenne. Cette langue commune aux gens du désert et aux marins est confirmée par la poétesse Tergui protagoniste de Les hommes qui marchent de Malika Mokkedem. Ce n’est pas un hasard, si j'ai réuni les deux univers, parce que, comme disait la grand-mère Tergui Zohra "Les mers sont comme les déserts: elles sont de grands espaces aux bords desquels l’immobilité est une hérésie(37) ". Et assurément, les Méditerranéens peuvent se reconnaître dans cette image. Les langages se répètent même dans le lointain. Les Méditerranéens se déplacent beaucoup, comme on l'a vu au début du voyage. Ils se reconnaissent entre eux à travers les gestes, la façon de crier et ils naviguent beaucoup. Maintenant on s'embarque sur le navire du Baron de Mandralisca à Lipari, dans les îles éoliennes ; on est à la moitié du siècle dernier, clandestine comme d'habitude. Le Baron serre contre lui le portrait de l'Inconnu de Antonello da Messina, et observe un marin sur son embarcation qui ressemble beaucoup au portrait. Leonardo Sciascia, le grand écrivain sicilien dit au Baron perplexe: " Il gioco delle somiglianze in Sicilia è uno scandaglio delicato e sensibilissimo, uno strumento di conoscenza. (...) I ritratti di Antonello "somigliano" sono l’idea stessa della somiglianza ". (Le jeu des ressemblances en Sicile est un sondeur délicat et très sensible,(…) un instrument de connaissance. Les portraits de Antonello "sont ressemblants ", ils sont l'idée même de la ressemblance)(38) .
Dans le roman de Vincenzo Consolo, on découvrira par la suite que le marin inconnu est un avocat de Messine qui s'était réfugié en 1848 à Paris et qui revient en Sicile pour fomenter la révolution, mais aussi un Méditerranéen qui ne veut pas se plier à l'injustice régnante. La rue semble un petit microcosme de la vie d'une ville et pour certaines catégories sociales, comme les enfants, les femmes et les vieux, elle représente exactement l'espace dans lequel ils mènent leur existence présente, miroir du passé et projection de l'avenir. Mais celui qui résume mieux que d'autres l'univers des ruelles, des carrughji, est sûrement Ghijacumu Thiers dans A funtana d'Altea: " Ci vole à esseci statu allevatu da cap ى u mondu ch'ellu move in a fantasia di a memoria. Carrughju vole dى tuttu. Insegna u locu duv'ellu si stà è duv'ellu si passa, duv'è vo dite à vostra è duv'è vo sentite quelle di l'altri. Hè quant'è una casa, ma senza i muri duv'ella intuppa a vuluntà è si seccanu e brame ad una ad una. Hè listessa pè i zitelli, pè l'omi e pè e donne di casa(39) ".Et voilà les ménagères d’Oran. L'Oran de Malika Mokkedem, dans Les hommes qui marchent, dans ses ruelles: "L'accent pied noir s'y trouvait accordé à toutes les consonances qui constellent la Méditerranée(…) les mamme andalouses et calabraises tricotaient sur le seuil de leurs maisons chantant pour elles- mêmes et pour les voisines les sérénades de l'autre rive de la mer" Le quartier ne sentait ni le jasmin, ni l'absinthe. Des fenêtres grand ouvertes se dégageaint de fortes odeurs d'ail et de poivrons frits, d'huile d'olive et de melon(40) ". Et d'Oran allons à Naples... Je pensais aux bassi napolitains de Domenico Rea, avec encore les femmes protagonistes: " Per passare passava tanta gente davanti al basso e più uomini maturi che giovani, ma tutti con la stessa intenzione che lei sapeva per memoria prenatale " (Pour passer, ils y passaient beaucoup de gens devant le basso et plus d'hommes mûrs que de jeunes, mais tous avec la même intention qu'elle devinait par l’action d’une mémoire prénatale)(41). A Naples le basso est une grande chambre qui a la fonction d'appartement pour une famille, mais qui n'a pas de fenêtres, de telle sorte qu'on laisse la porte ouverte sur la ruelle, pour permettre à l'air et à la lumière d'entrer. Dans ce passage la protagoniste est une fille restée seule au monde et que les hommes, qui peuplent le passage devant sa porte, regardent comme une future proie pour leur appétits sexuels. La jeune fille n'a pas besoin de mots pour comprendre cette loi inéluctable et muette de la ruelle. De Naples passons à Sarajevo: Ce regard des hommes, on le retrouve aussi dans les ruelles de Sarajevo, raconté par Ivo Andric dans ses Racconti di Sarajevo(42) décrivant la vie du bazar de cette ville: " Quand passe la fille ils soulèvent doucement la tête et ils font glisser le regard d'en bas en haut, le long des dimjie, de la taille jusqu'au visage clair et les yeux baissées. Ce sont des instants brefs et très rapides ". De Sarajevo à Alexandrie d'Egypte: Dans le roman Il coraggio del pettirosso de Maurizio Maggiani il y a aussi un banquet dans une ruelle d'Alexandrie et je m'arrête pour manger avec eux: il y a là trois italiens d'Egypte, deux typographes et un boulanger dans les années Trente. " Ainsi nous nous sommes mis à table dans la ruelle comme les autres. Il y avait un ciel étoilé très très haut ce soir là, lavé par le vent sec du désert qui avait repoussé les fumées des usines et des chantiers loin sur la mer, vers l'Europe. (…) Le bourdonnement des convives montaient lentement dans la ruelle, comme la fumée grasse du kebab, parfois il nous arrivait une rafale plus intense d'un parler particulier, et on pouvait distinguer le grec de Corfou, le dialecte crétois, l'espagnol andalou, l'arabe de Somalie et celui syrien, l'italien de Gênes et de Sicile, le russe. Les deux typographes suçaient leur crabes comme il faut et moi je me délectais de qui me semblait l'harmonie du grand chaos de Ras el Tin (43) ". Dans toutes les civilisations méditerranéennes traditionnelles, le principal agent de socialisation des jeunes, c'est la rue: c'est là qu’ils apprennent à jouer, qu’ils peuvent rencontrer le premier amour et qu'ils vont à la recherche du premier emploi. Dans les villes méditerranéennes, les rues étaient construites à mesure d’enfant: non d'énormes boulevards destinés aux voitures et aux centres commerciaux, mais des ruelles étroites, souvent obscures, bruyantes, sales, sinueuses, courtes: et absolument gênantes pour n'importe quel urbaniste rationnel. D'Alexandrie à Malte on retrouve une façon différente de vivre la ruelle et son rapport avec les bruits chez les enfants maltais, qui sont eux-mêmes à l'origine du bruit, autant que protecteurs de la vie, ou mieux de la survie de la ruelle. Oliver Friggieri dans son conte L'homme au sac, écrit: Les bruits ne cessaient jamais dans notre vieille rue qui remonte au temps des Chevaliers. Elle était toujours peuplée par les cris et les hurlements des gens qui y vivaient à l'aise. Jamais un instant de silence pendant toute la journée, parce que jusqu'au coucher du soleil aucun des enfants que nous étions ne s'accordait même un instant pour respirer (...) Les branle-bas de la rue n'était pas si gênants. Même les vieux voyaient les choses de la même manière que nous, sauf certaines vieilles, qui nous critiquaient de derrière une jalousie entrebâillée. Sans nous, la ruelle serait restée déserte et envahie par les rats, qui se seraient multipliés à volonté (44) " . Le jeune protagoniste de Non ora non qui, un roman de Erri De Luca, est un enfant, qui lui non plus, ne comprend pas pourquoi sa mère lui apprend le silence quand, dans la ruelle, " tout le monde y déversait son bruit(45) ". Il habite dans une ruelle obscure de Naples, dans la " ville étroite au fond d'un précipice de marches pourries(46) " comme il l'a défini, opposé au large où la ville s'achève face à la mer, où il connaît le vent, le soleil, l'air libre et les respire avec ses yeux pour les avoir comme réserve d'éléments précieux pour ses poumons et son imagination.Il y a encore un petit garçon, le protagoniste de Le voleur d'innocence qui de cette opposition entre lieux étroits et larges reste presque aveuglé à Marseille mais ici il y a aussi l'aura de la découverte du Vieux-Port. Le large qui s'étend au delà de l'horizon, espace de l'imagination, des voyages, et de l'inconnu. " Alors brusquement un miroir géant de soleil nous a tous aveuglés. Nous avons glissé par terre, éblouis. Nous avions failli plonger dans le Vieux-Port. Nous étions arrivés. C'était un bassin de lumière tremblée; des myriades de mâts fins comme des cheveux s'y balançaient calmement dans l'air bleu du matin. (...) Nous sommes allés tout au bord du miroir(47) ". En un geste on se penche pour découvrir quelques images inconnues, qui surgissent du miroir aveuglant, pour libérer l'espace imaginatif ainsi emprisonné longtemps entre les murs des ruelles obscures. Et en même temps les bruits des jeux appartiennent à la même nature que le geste qui chasse le malheur, qui éloigne le danger menaçant la fertilité de la femme ou de la terre, le mauvais œil des enfants, ou les animaux, ou la récolte quand elle n'est pas encore faite. Ici on trouve que les cris heureux éloignent les rats, symbole du mal, de la maladie et de la famine. Jusqu'à présent, on n'a vu que la rue, qui est aussi un lieu de silences et de bruits opposés les uns aux autres. Lieu d'imagination des éléments du "large", qui n'existent pas ici: le soleil, la lumière, les couleurs, les sons qui ici ne correspondent pas à des images visibles, mais seulement imaginables: le bruit d'un avion. Ces derniers passages, d'une ruelle à l'autre, montrent la voie des projections méditerranéennes. Le double statut de chaque microcosme comme hologramme de son correspondant macrocosme est celui de représenter d'une part son unicité et dans cette même particularité, en son entier aussi, c'est-à-dire l'appartenance à un ensemble à l'engendrement duquel il contribue, et duquel il est engendré. La rue devient l'île renfermée à l’écart de la mer, la sécurité, le lieu protégé, rue libre et ouverte et maison. L'image de la Méditerranée terrestre et de la littérature méditerranéenne peut être représentée donc par le carrughju. Dans un entretien du 1988 Naguib Mahfouz affirmait: "Je pense qu’à la base de l’écriture, il y a une sorte d’amour, pour un lieu, pour des gens, pour un idéal. Ces vieux quartiers du Caire sont tout pour moi, comme une épouse unique (...) et je ne me sens jamais aussi bien que lorsque j’écris sur ma ruelle. C’est devenu le symbole du monde tout entier, et je l’ai modifié comme je l’ai voulu(48) ". La spirale qu'on a ouverte est en train de se resserrer près de son origine c'est seulement à ce moment que le retour à Bastia devient possible. J'ai choisi cette figure parce qu'elle est infinie, on aurait pu toucher beaucoup d'autres ports, encore d'autres livres, d'autres paysages mais c'est à votre tour de continuer, de découvrir d'autres univers de métaphores qui s'appellent d'une rive à l'autre. J'espère qu'entre-temps, aujourd'hui, vous aurez fait d'autres compagnons de voyage qui ne sont pas vraiment en chair et en os, mais avec lesquels on partage un imaginaire. Je suis sur la côte italienne entre Toscane et Ligurie: " E' un pomeriggio infuocato. La grattugia ostinata delle cicale perseguita. Il mare frizza di luce diamantina. Ammaliٍ, nella sua conchiglia, sbiadisce. Dirimpetto, laggiù, nella conca ligure dei venti, come un infido sciabecco algerino, la Corsica. Sotto l'orizzonte, salpate le isole cinerine, tirano la corda costiera del golfo " (C’est un après midi embrasé. La râpe obstinée des cigales se poursuit. La mer pétille de lumière adamantine. Ammali, dans son coquillage, pâlit. En face, là bas dans la cuve ligurienne des vents, la Corse, comme un perfide chabeque algérien. Sous l'horizon, les îles cendrées tirent la corde côtière du golfe(49) .
Les compagnons de l’Ergador m'appellent ils ont trouvé finalement l'embarquement sur Le Colombier de Puyvert Colombier de Puyvert qui nous conduira à l'Ile mais qu'est ce qu'on va trouver dans l'île de nos rêves, à la suite d'une chimère qui nous a fait parcourir cette mer de long en large? L'équilibre. Ce voyage est très spécial, l'esprit qui anime notre compagnie est celui de la Méditerranée, qui est étranger à qui ne le vit pas, incompréhensible à qui n'est pas méditerranéen et s'exprime sous plusieurs formes. Vivre sur une île est, comme avait écrit Gesualdo Bufalino en se référant à sa Sicile, se tenir "entre haine et amour de clôture, selon que l'exil nous tente où l'intimité d'une tanière nous flatte, (c'est) la séduction de vivre une vie comme vice solitaire" (50). L'île peut assumer dans ce sens le rôle de symbole des contradictions de ce bassin. Mais cet équilibre, comme la chance, " n'est pas un état immuable, que vous assignez une fois pour toutes ", nous prévient Sauveur, le personnage du roman de Gabriel Audisio, pendant sa méditation au cimetière de Bonnieux, " mais une conquête à refaire chaque minute, chaque seconde (…). L'équilibre est l'effort sans cesse de rester sur un point vertigineux sans tomber ni d'un côté ni de l'autre(51) ". Voilà bien la difficulté de l'être au monde méditerranéen!
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