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Les officiers turcs qui s'apprêtaient à envahir l'Albanie dans le XV° siècle, dans Les Tambours de la pluie de Ismail Kadaré, sous une chaleur insupportable, parlent entre eux d'un pays et d'une mer qu'ils n'ont jamais vus, le nom est lointain et étranger comme leur beauté. " On serait bien au bord de la mer. -Il paraît qu’elle n’est pas loin d’ici. - Oui, c’est une mer très belle, bien qu’elle ait un nom compliqué. - Quatri-atique, dit Tchélebi. Je crois que c’est ainsi qu’elle s’appelle." L’intendant en chef éclata de rire. "Non, dit-il, Adri-atique, Adri-atique..."(16) Ne pas connaître la mer équivaut à n'avoir jamais vécu. La négation de cette vie dans le cas de la femme du poème de Nazim Hikmet ou des officiers turcs est liée à la méconnaissance, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas fait l'expérience physique de la mer. Dans le premier cas la Méditerranée est niée par cette femme parce que pour elle connaître la mer signifie se déplacer non seulement physiquement, fait en soi déjà difficile, mais surtout culturellement. Il faut se libérer de toutes ses œillères pour voir la mer, il faut se dépouiller de toutes les couches de peaux traditionnelles pour sentir la mer, pour pouvoir dire: "je connais la mer". La Méditerranée est donc aussi la souffrance de l'insaisissable. D'autre part pour les officiers turcs, l'Adriatique est étranger ainsi que la beauté de la civilisation et du paysage, de l'Albanie qu'ils sont en train de conquérir, comme les femmes qu'ils ne peuvent pas connaître parce dès qu'elles comprennent le risque de se trouver prisonnières, elles se jettent des falaises, la mer aussi, leur sera, de la même façon, lointaine et étrangère. Encore à propos de la mer Adriatique, il y a un poème de Ali Podrjmia le plus grand poète du Kossovo, dont le titre Ai det (Cette mer-là) nous suggère déjà le regard de ce poète. " Cette mer-là me vole le rêve et je lui ai lancé mes années Je l'encercle de mots ruines les murs prends la place Au long des nerfs des choses elle monte chez moi jusqu'au 13e étage Sur le faîte de mon cri s'accroche Je regarde l'abîme mais il n'y a pas de fond Cette mer là (17) ".
Ali Podrimja a un regard lointain par rapport à la mer, mais il est contraint à en supporter la proximité. C’est une présence d’un élément qu'il vit presque comme une invasion de sa propre douleur privée, dans une sorte d'amour/haine, un sentiment de vide que la mer peut représenter devant son être sans limites. Le néant ici doit, à mon avis, être entendu, dans le même sens que lui donnait Albert Camus: "N'être rien!" Pendant des millénaires, ce grand cri a soulevé des millions d'hommes en révolte contre le désir et la douleur. Ses échos sont venus à mourir jusqu'ici, à travers les siècles et les océans, sur la mer la plus vieille du monde. Ils rebondissent encore sourdement contre les falaises compactes d'Oran. (...) Le néant ne s'atteint pas plus que l'absolu (18) ". C'est à cause de cela que naît en Corse, la montagne sur la mer, un imaginaire physique qui dépasse celui de la pensée. A' noi, à rombu di guardallu, u mare ci hà siccatu, sempre sempre, cù l'interstardizia di e cose naturale. (…) (19) Più in là, ver di e muntagne, hè capita ch ى u mare sia un antru affare, un'antra presenza, un frisgiu turchinu allucatu in fondu à un decoru è nunda altru. Cusى da luntanu, nantu à u mare ci pudete mette ciٍ ch'ella vi pare. Basta à avè un pocu di fantesia. Nantu à u mare è al di là. (…) Noi, fantesia ùn avemu micca. Ci hè u sguardu chى a ci caccia. (20)Impalaficati rente à a batticcia. Lorsque ayant grimpé sur les hauteurs, ils regardent les lumières de Bastia, je me demande si les habitants ne sont plus méditerranéens à s’être éloignés de la mer... Ceux qui sont à côté de la mer se trouvent comme accablés d'une myopie même envers leur image, comme s'ils n’étaient pas conscients de l'être parce qu'ils le sont trop. Ils sont écrasés de leur excès d'identité. Mais encore à propos de ce regard, je me souviens de ce que Malika Mokkedem écrivait à propos des Touareg: " Une lumière si intense était comme la quintessence de regards. Les regards de toutes ces générations de nomades qui depuis des siècles, passent et s'en vont dans le désert sans jamais laisser de traces. Seuls leurs regards, comme une mémoire, habitent dans la lumière(21) ".Quant à Takis Theodoropulos, il me disait dans un entretien: " Regardant un fragment du paysage du Péloponnèse on a l'impression qu'il est un continent entier et non une péninsule seulement. Ce qui étonne dans le Péloponnèse, c'est la diversité du paysage aux distances minimes, la mer est présente même lorsqu'on est sur la montagne et on ne la voit pas. En Grèce il y a beaucoup de chansons populaires dans lesquelles la mer est détestée parce qu'en elle meurent beaucoup de marins: ce n'est pas un élément que l’on peut gagner, conquérir. Elle est un destin avec lequel vivre, auquel on peut voler de petits voyages, des endroits; on ne peut pas le gagner et on n'a même pas l'envie de le faire parce qu'on sait qu'on ne peut pas réussir(22) ". C'est le même regard qu'on retrouve en Corse: "Da tandu s ٍ ligatu à e pianure di è piazze è di u mare, cù stu ventu chى parte à corri corri, piglia l'altu è s'incroscia di sogni, daretu à l'isule, duv'ella stinza a terra ferma. U continente di e mo brame(23) ".On retrouve une pensée semblable chez Edwar al-Kharrat, écrivain alexandrin quand il me dit en regardant la mer:" Il vous semble qu’il y a un ensemble de deux dimensions contradictoires, mais qui en réalité ne le sont pas: la sensualité, le charnel, le toucher et l’abstrait, l’absolu et l’au-delà. Le réel et irréel. Ce qui peut expliquer le contact entre la vie et le vide, l’abstrait et le concret (24) ". Edwar al-Kharrat a une vision tactile, corporelle qui n'a rien d'immatériel - les oxymores sont une autre des caractéristiques méditerranéennes - qui réfléchissent formellement une philosophie du corps qui ne divise pas la connaissance en sujet et en objet. Le paysage qui est autour de nous, c'est une seule chose, un autre corps à connaître mais dont on fait partie. Oliver Friggieri, un écrivain maltais, se joint à la conversation: " En chaque Maltais il y a un navigateur, un marin. Nous sommes tous fils du "grand père Ulysse" La mer représente l'espace, la libération, la possibilité d'aller au delà de la limite, pour découvrir le nouveau, le différent(25) ". Il y a un autre lieu qui est magique. Je voudrais m'arrêter un moment sur la ligne de brisement de vagues (j'aime mieux le terme italien battigia, ou le corse batticcia, ou l'espagnol orilla : c'est plus poétique) Dans cet équilibre instable de bords entre les deux éléments, le langage aussi sur la battigia cherche à trouver ses origines entre mémoire et oubli, à reconstruire l'instant initial, dans la très belle conclusion du Le jeu de l'oubli du marocain Mohammed Berrada: " Cela n'est-il pas déjà arrivé, l'année passée au bord de la mer, quand tu essayais de "transcrire" en lettres les cris des mouettes qui volaient au-dessus des galets, portant encore les perles de vagues qui se retiraient? Brusquement, t'avaient fait défaut la mémoire et la capacité de rendre ces bruits animaux au moyen des lettres et des phonèmes humains. Temps suspendu. Sur le sable, les traces des pattes dessinant des figures entrelacées: triangles ouverts, courbes, arcs superposés, points disséminés tels des fragments de hiéroglyphes... Temps suspendu. Moment qui te fait oublier le jeu des sons et des lettres. Surgissement de sonorités et d'alphabets inconnus. Instant initial, d'un jeu qui ne durera guère (26) ". La battigia est un lieu qui crée des instants magiques par sa nature de frontière qui mélange deux éléments comme terre et eau, sans une séparation nette entre les deux, nostalgie de notre passage ancestral de l'un à l'autre? Je ne sais pas répondre, mais Mohammed Berrada nous rappelle encore que " les corps se superposent et renaissent dans la mémoire. Comment pourrait-on vivre si nous ne conservions, en nous-mêmes, de multiples corps?(27) ". Est-ce que la capacité de notre mémoire est plus riche quand elle peut se rappeler non seulement d'autres corps, mais aussi la dualité du nôtre dans le contact avec la terre et la mer aussi? Je vous signale à ce propos un joyau qui montre cet univers du double: il s'agit d'un passage extrait de l'œuvre de jeunesse d'Albert Camus, Noces: " Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer(28) ".
Je m'assois en écoutant la voix de Camus... Dans une solitude qui est déjà presque chuchotement, un vent étrange, un sirocco peut être, m'amène une autre voix, celle de Mahmoud Darwish: "On ne connaît pas la mer en se contentant de l'observer. On ne connaît pas la mer en venant de contempler un beau paysage. Pour la connaître, il faut y plonger, s'y lancer à corps perdu, oublier la mer en s'offrant à la mer, se perdre dans l'inconnu comme dans une femme aimée. Rien ne distingue l'azur et l'eau. C'est un monde que les mots ne peuvent pas décrire. On ne le voit, on ne le ressent qu'au plus profond de la mer(29) ". Alors me viennent immédiatement à l'esprit Maurizio Maggiani, les immersions de Saverio, italien d’Egypte, protagoniste du roman Il Coraggio del pettirosso qui décide d'aller à la quête du Porto sepolto, celui d'Alexandrie: "Le fond marin, il faut admettre qu'il n'est pas mal comme lieu où on peut rester tranquille. C' est jusque là que je me suis aventuré, sur le fond de la mer d'Alexandrie. (…) J'avais l'habitude de me choisir une petite place sur le fond dans un bon lit d'algues douillet, avec quelque rocher où m'ancrer, et je restais là inerte, animé seulement par le courant qui chatouille doucement les fins fonds, à observer le continent au-dessous. (…) Chaque fois je m'en étonne, de la manière qui fait qu'en bas il n'y a pas notre temps(30) ".
Il y a un poète pêcheur, Moncef Ghachem qui passe son temps entre les filets et les rimes. Il habite à Mahdia, en Tunisie, la jumelle de l'italienne Mazara del Vallo. Sur la pointe de Cap Africa, qui est aussi le titre d'un très beau recueil de poèmes, d'où l'on peut tirer les vers de Veilleur. pour Lorand Gaspar. La mer de Mahdia est celle des pêcheurs, aimée et détestée, dans laquelle se trouvent les rayons de la lune et la danse des noyés.
"La mer à mes genoux porte ses noyés D’une ivresse contre mes reins ils dansent Mes flèches sombrent dans leur chair insurgée La lune est basse et le curare s’enfonce".(31) Il y a un vers du chanteur napolitain Pino Daniele qui dit : " Chi teme ‘o mare sa porta na croce " (Qui craint la mer sait qu' il faut porter une croix). Son compatriote, l'écrivain Raffaele La Capria écrit: "Ulysse (...) est le type le plus parfait de l’homme méditerranéen.(...) Nous, Méditerranéens descendants d' Ulysse nous sommes en réalité, comme lui,des navigateurs de petit cabotage: dix ans pour arriver à Ithaque! D'accord, il y avait l'aversion des dieux, mais n'empêche que c'est trop!(32) ". L'enseignement que Léon l’Africain de l'écrivain libanais Amin Maalouf tire à la fin de son périple et qu'il consigne a son fils, est une invitation à la réflexion: " Lorsque l’esprit des hommes te paraîtra étroit (...) n’hésite jamais à t’éloigner au delà de toutes les mers, au delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances(33) ".
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