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Toponymes L'article L'usage de l'article devant les noms de lieux est aisément observable au XVIIe siècle: La Bastia (CR, 56) L'Oreto (CR, 43) Pieve del Aregno (MAR, 7) Loco detto alli Pitrali (MAR, 7). Il est possible de noter, en comparant avec l'usage actuel, que l'article semble tomber en désuétude devant les noms "fossilisés", c'est-à-dire qui ne sont plus employés comme noms communs" (cf. ROHLFS 1966 par. 649). Le processus semble cependant faire intervenir des facteurs complexes et divers (cf. Pinu, Ortu, sans article malgré une signification limpide au moins en apparence: peu importe s'il s'agit d'étymologie populaire). Les grammaires ne permettent pas de définir autre chose qu'une "norme d'usage", même s'il est fait recours à la notion complexe de "personnification" C'est ainsi qu'AGOSTINI 1984 p. 49 indique à propos de l'article: "on peut l'employer devant un nom de cours d'eau, mais le fleuve important est souvent personnifié, comme d'ailleurs le mont, le massif montagneux: Golu, Tavignanu, Monte Cintu". L'explication de l'usage de l'article par la motivation du toponyme implique bien entendu un changement progressif. Un "lieu-dit" le plus souvent reçoit un nom à signification concrète et demande l'article . Quand le nom commence à sortir de l'usage commun, il conserve l'article pendant une période assez longue même si le sens n'est pas toujours perçu (cf. E Cristinacce, U Lucu di Nazza, u Mucale). Puis les deux usages coexistent un certain temps (hè cullatu à u Borgu / hè cullatu in Borgu) avant que l'article ne disparaisse définitivement (Bastia, Aregnu aujourd'hui, la Bastia, l'Aregno au XVIIe siècle). La perte de l'article s'accompagne, au plan syntaxique, d'un changement de préposition (à + article, in sans article; andà in Bastia; andà à U Prunu; andà à U Borgu / andà in Borgu; la construction avec l'article semble cependant plus fréquente quand il s'agit du village même, la construction sans article désignant plutôt la région, la plaine de U Borgu). Il faut également mettre ces phénomènes en rapport avec un mauvais découpage des formes considérées, l'article pouvant être senti comme faisant partie du mot. Le phénomène peut permettre d'expliquer des variations du type L'Oreto (cité ci-dessus) au XVIIe siècle, Loretu aujourd'hui (sans article). On peut assister également au système inverse, l'initiale du toponyme lui-même pouvant être interprétée comme un article et amenée à se détacher du mot. C'est ce qui peut expliquer la persistance de l'article devant les toponymes dont le sens est obscur. Cf. les deux formes ci-dessous: A Venzulasca (forme actuelle) Avenzolaschae (OL, 218) Le même toponyme peut subir tour à tour les deux phénomènes ci-dessus. Si l'on tient compte de la forme Laureto (OL, 218 citée par un auteur du XIIe siècle comme la plus ancienne) en la mettant en rapport avec L'Oreto et Loretu (cités ci-dessus), l'évolution a pu être la suivante: Lauretu> Loretu> L'Oretu> Loretu. Nous noterons enfin que l'usage de l'article devant les toponymes peut à notre époque connaître des processus évolutifs différents de ceux du passé. Il faut compter en effet avec les phénomènes de contact, qui poussent à la suppression de l'article, de même que la graphie officielle actuelle. Par ailleurs si la graphie corse "restituée" s'imposait, on pourrait avoir alors une fixation de l'usage corse actuel, l'emploi de l'article n'étant plus lié à la motivation des toponymes qui l'on conservé jusqu'à ce jour. Le vocalisme La finale -u correspondant à la prononciation corse est rarement observable à l'écrit. La différence très nette et immédiatement perceptible entre toscan (finale -o) et corse (finale -u) réduit évidemment le risque d'interférences; on peut en déduire que le -u final est déjà un "indicateur de corsité" au XVIIe siècle, indépendamment de sa connotation, le toscan (et donc la finale -o) étant probablement doué d'un plus grand prestige et considéré comme le modèle à imiter (d'où les phénomènes d'hypercorrection que nous évoquerons ci-après). En ce qui concerne la fermeture des voyelles atones, les exemples sont nombreux de -u- et -i- qui correspondent à la prononciation actuelle non prise en compte par la graphie officielle: Rugliani (CR, 90, cf. Rogliano); Rustino (CR, 7, cf. Rostino / Rustinu); Ferinula (CR, 76, il s'agit d'un anthroponyme, cf. le toponyne Farinole / Ferringule). On peut noter des -u- dans des toponymes de la région (cf. ci-dessus) où la fermeture vocalique se fait rarement: Muriani (CR, 44, cf. Moriani). On relève pour l'anthroponyme Lucia (qui entre dans la composition de nombreux toponymes: Santa Lucia, etc.) une forme Locia (MAR, 96) probablement due à une hypercorrection, ce qui signifierait que la fermeture des voyelles atones est également perçue comme une divergence sensible, à l'époque considérée, entre corse et toscan. Les hypercorrections de ce type sont nombreuses et touchent l'ensemble du lexique (cf. plus loin notamment pour les anthroponymes). En ce qui concerne -i de nombreux toponymes corses rendus par -e dans la graphie officielle, les textes présentent des exemples: Cervioni (CR, 61, cf. Cervione / Cervioni). Il faut noter que la finale -i semble plus répandue au XVIIe siècle qu'aujourd'hui; on relève -i pour de nombreux toponymes qui présentent -u aujourd'hui: Ogliastri (OL, 209, cf. Ogliastro/ Ogliastru); Rugliani, Rogliani (CR, 90, 91, cf. Rogliano/ Ruglianu); Tavignani (CR, 60, cf. Tavignano / Tavignanu). En ce qui concerne Corte/ Corti, dont l'origine est controversée (cf. DE ZERBI 1984 p. 80) (9), nous versons au dossier les formes suivantes: Curtim (OL, 219) Cortena (CR, 31) Quant à la restitution abusive de certaines finales, certains toponymes ont déjà au XVIIe siècle une forme oxytonique correspondant à l'usage actuel: Tallà (OL, 295 et CR, 16; cf. Tallano / Tallà). Quant à la forme Sartena (CR, 31) elle renvoie à la forme officielle (Sartène) qui conserve une syllabe aujourd'hui disparue (Sartè); la voyelle finale correspond mieux cependant au système méridional qui exclut -e. Les textes permettent également de documenter certaines particularités locales, comme le passage de /e/ à /a/ devant /r/: Quarcciolo (MAR, 72; cf. Querciolo/ Querciolu). On constate donc que, malgré le modèle de la langue dominante, le vocalisme corse se manifeste dans la forme écrite des toponymes. Il en est de même pour le consonantisme que nous examinerons particulièrement ci-après dans la catégorie des anthroponymes; noms de personnes et noms de lieux peuvent bien sûr être traités conjointement, les mécanismes mis en jeu étant souvent les mêmes. Anthroponymes Le libro maestro Il est clair que les différentes subdivisions de ce que nous avons appelé l'onomastique sont interdépendantes. La séparation que nous avons faite entre les géonymes évoqués ci-dessus et les anthroponymes dont nous nous occuperons maintenant n'est qu'un moyen pratique pour limiter un champ lexical très étendu, et qui ne peut d'ailleurs justifier entièrement la distinction entre noms propres et noms communs: nous l'avons éprouvé à propos des toponymes. De même beaucoup d'anthroponymes sont également des géonymes; un nom géographique devient souvent un nom de famille mais l'inverse se produit également. Du point de vue étymologique, il arrive d'ailleurs que les diverses variantes d'un prénom éclairent l'évolution d'un nom de lieu. Du point de vue linguistique, les anthroponymes dans les documents écrits anciens sont plus intéressants dans la mesure où ils sont moins soumis que les géonymes à l'époque considérée (XVIIe siècle) à la codification opérée par la langue dominante. Il est possible d'observer l'ancien système qui se composait pour chaque individu du prénom (nome/ nomu) suivi du prénom du père ou du lieu d'origine. Le nom de famille (casata) n'est pas encore formé à l'époque; il se stabilise dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (cf. ETTORI 1979 p. 175) et est issu du prénom, du surnom (les cugnomi sont encore très nombreux aujourd'hui) ou du lieu d'origine. Ettori (ibidem) remarque la rareté des noms de métiers qui produisent des noms de familles (il cite Ferrari et Ferrali qui renvoient au forgeron. Les anthroponymes que nous citerons ci-après sont tirés du premier Libro Maestro du couvent de Marcassu (nous n'indiquerons donc que le numéro de page) en Balagne et sont donc très localisés; ils sont cependant très variés et semblent constituer un échantillonnage représentatif de l'ensemble de la Corse. Seuls les noms de lieux qui les accompagnent (ils font souvent partie, nous l'avons dit de la dénomination) se réfèrent dans leur presque totalité à des villages de Balagne. Quant au contenu du Libro Maestro, "il ne s'agit pas d'un texte suivi, mais d'un livre d'administration, d'une suite de notes, de comptes, d'attestations, ou de copies d'actes qui jalonnent la vie du couvent depuis le projet de sa fondation, aux alentours de 1620, jusqu'en 1695" (p. I). "La suite des informations ne respecte pas toujours l'ordre chronologique et les écritures comme les styles varient considérablement selon les responsables qui ont accès au livre" (p. III). Varie donc également la maîtrise de la langue écrite par les religieux dont beaucoup sont totalement analphabètes, à tel point que de simples croix remplacent de nombreuses signatures. Nous citons un passage de la page 37: "In fede noi infra scritti siamo stati presenti Io fra Toma di Caccia p non saper scrivere faccio la croce + Io fra Ginipero d'occhiatana p non saper scrivere faccio la croce + Io fra Timoteo di Caccia p non saper scrivere faccio la croce + Io fra Candido di S. Antonino Affermo ut supra. Io f. Aduito d'Auap.a fui presente come sopra. Io fra Liberio di Giossani fui presente come sopra. Io fra felice di Pofiume Uicario fui presente come sopra. Io fra Gio:Batta di Morato Affermo ut supra. Io fra Giacopone d'Aregno Guar.no affmo quanto di sopra" Le système de dénomination Les schémas les plus fréquents sont: A. prénom + di + prénom du père: Antea di Paolovicete (34) Luico di Petro (26) B. prénom + quondam + nom du père décédé prénom + del quondam + nom du père décédé dorziano q.m lucchino Delia del q.m Napoleone (86) C. prénom + di + lieu d'origine prénom + da + lieu d'origine prénom + de + lieu d'origine Pasqualino delli Catari (7) Gio: Batta da Morato (39) gioanni victorio de Aregno (4) On trouve également divers schémas qui combinent les précédents: B + A: Antonmartino q.m marcatone de Aregno (3) A + B: Risabetta di jacomantone q.m Artiso (23) Des systèmes différents sont utilisés parfois pour les religieux (fra Bonifatio, frat'Angelico, 1) et le nom de famille apparaît quand il s'agit des nobles (Paolo Gilaromo Savelli, 27, avec parfois la mention Nobile). Les artisans (menuisiers, maçons) ont droit à une mention particulière (maestru signifie encore aujourd'hui "maçon"): mastro stefano (25); Maestro Girolamo d'Occhiatana (108) Consonantisme La sonorisation des sourdes est visible dans: p / b Cibriano (47, cf. Cipriano, même page) ci / gi Giaginto (182, cf. Giacinto, p. 16) Lugiano (17, cf. Luciano, 154) c / g Nigolo (49, cf. Nicolo, 225) Glimento (78, cf. Clemente, 23) Le même phénomène est à l'origine de la restitution hypercorrecte d'une sourde à la place d'une sonore étymologique ou normale en italien: gi (ge) > ci (ce): Ciordano (222, cf. Giordano 247); Aucenia (237, cf. Augenia 231) g > c et b > p Capriello (49, cf. Gabriello 22) Tiporzio (83, cf. Tiborzio 85) d > t Placito (52, cf. Placido 22) La variation des sonores est responsable des incertitudes graphiques ci-dessous: b / v / u: Uatina (244, cf. Battina 23) bibiano (224, cf. Viviano 146, Biviano, 154) Barnauè (41, cf. Barnabè, 23) d / Ø: Candia (148, cf. Candido, p. 37) g / u / Ø Gianauostino (78, cf. Agostino 110) Niolo (148, cf. Nigolo, 49) Arietta (61, cf. Arighetto, 228) L'épenthèse de -g- est dans certains cas à interpréter comme une fausse restitution. Dans Aguleria (50) l'auteur a voulu rétablir un -g- intervocalique supposé dans Auleria (= Aurelia, 18). Les accidents généraux Dans la forme citée Aguleria nous avons une métathèse, de même que dans les exemples ci-dessous: Marcaulerio (233, cf. Marcaurelio 4) Ramillina (22), Rimilina (48) (cf. Armelina) Giapico (22), Giabico (25), Giabicone (142, cf. Giacopone, 37) Certaines variantes graphiques permettent de reconstituer avec précision toutes les étapes de l'évolution, du latin aux formes actuelles. Le prénom Ghjilormu est la forme actuelle corse de Hieronymus "Jerôme" qui a donné également les noms de famille connus en Corse comme Geronimi et Gilormini. On trouve dans le Libro Maestro les formes Gironima, très proche du latin, p. 180, Girolamo (72, dissimilation n...m >l...m et passage de i intertonique à a, renforcement qui tend à éviter la chute attestée p. 33 Ierolmo), Gilaromo (27, métathèse de Girolamo), Gilormo (83, métathèse à partir de Ierolmo), Gilormino (218, avec le suffixe -ino). Toujours en ce qui concerne les noms de famille corses, Teramorsi est formé des deux prénoms encore vivants Teramu ("Erasme", coupure érronée de Sant'Eramu avec une accentuation "à la grecque": San Teramu /san'teramu/) et Orsu ("Ours"). On trouve Teramo à la page 16 et Teramorso / Terramorso à la page 22. Des phénomènes du type évoqué rendent parfois difficile l'identification de certaines formes. Le prénom Aurelius (Aurelia) a donné en corse de nombreuses variantes. On relève Alerio (34, passage de au atone à a caractéristique du corse, cf. plus haut), Arelio (215, métathèse du précédent), Leria (abrévation courante dans les prénoms corses: cf. Polonia 129, "Apollonie", Polda, 263, probablement "Léopolde", Tonfrancesco, 240, "Antoine-François"). Etant donné les rapports entre noms de personnes et noms de lieux nous ne serions pas surpris d'avoir ici l'explication du toponyme Aleria dont l'origine est controversée (Aurelia/ Arelia/ Aleria). Nous nous sommes limité ici à quelques remarques concernant le consonantisme et ce que la grammaire traditionnelle appelle les "accidents généraux". Les variantes graphiques du Libro Maestro se prêtent également à des observations sur l'ensemble du système linguistique. Il est évident que le relevé des formes variables dans les textes anciens du type indiqué et leur explication ne constituent pas une fin. Il s'agit cependant d'un travail préparatoire pour une "reconstruction" toujours partielle mais utile, surtout si l'on considère les textes produits à l'intérieur d'une communauté linguistique. Il est essentiel de "s'en remettre au matériel documentaire non seulement pour les mots, mais [...] pour tous les aspects de la vie, de l'activité et de l'organisation sociale qui déterminent l'usage des mots" (10). Cela apparaît d'autant plus évident qu'il s'agit de secteurs comme celui des noms de personnes particulièrement marqués par l'organisation sociale. Comme pour l'étude de la langue en action, les témoignages écrits doivent être rapportés à "une aire linguistico-culturelle avec un centre de référence, mais soumise à de nombreuses poussées centrifuges provenant de rébellions internes ou d'influences externes" (11).
Bibliographie (ouvrages cités in Chiorboli 1985 p. 257-269) Acquaviva 1982 Acquaviva S. 1982: La Corsica. Storia di un genocidio, Milano, Franco AngeliAgostini 1984 Agostini P.M. 1984: L'usu di a nostra lingua. Grammaire descriptive corse, Bastia, Scola CorsaBadia-margarit 1972 Badia-Margarit A.M. 1972: "Langue et Société à Barcelone", in Revue de linguistique romane, Paris, Société de linguistique romane, éditions du C.N.R.S., n° 143-144, tome 36, p. 263-304Chiorboli 1978 Chiorboli J. 1978: "Reflets de la langue corse dans un manuscrit du XVIIe siècle", in Etudes corses n° 10, Ajaccio, Association des Chercheurs en Sciences Humaines, p. 155-176Chiorboli 1985 Chiorboli J. 1985: La langue corse entre l'usage et le code. Fonctionnement linguistique et tendances de l'évolution, thèse de 3e cycle, Mont-St-Aignan, Université de Rouen.Cortelazzo 1976 Cortelazzo M. 1976: Avviamento critico allo studio della dialettologia italiana, III: Lineamenti di italiano popolare, Pisa, PaciniDe Mauro 1976 De Mauro T. 1972: Storia linguistica dell'talia unita, Bari, LaterzaDe Zerbi 1984 De Zerbi G., "Lingua è lessicu", in Atti di e sessione Universitarie d'estate 83, 1984, Corti, Università di Corsica/Falce, p. 75-93Ettori 1979 Ettori F. 1979: "Langue et littérature", in ETTORI F. et al., Corse, Paris, Bonneton, p.169-212Labov 1977 Labov W. 1977: Il continuo e il discreto nel linguaggio, Bologna, il MulinoOlivesi 1671 Olivesi P.1671: Serafici e Cronicali ragguagli della provincia Minore osservante di Corsica, Lucca, Iacinto PaciPetrovici 1969 Petrovici E. 1969: "Interpénétration des systèmes linguistiques", in Actes du Xe congrès International des lingusistes, Bucarest, Editions de l'Académie de la République socialiste de Roumanie, vol. I, p.37-73Rohlfs 1966 Rohlfs G. 1966: Grammatica storica della lingua italiana e dei suoi dialetti, 1966-1972, Torino, EinaudiThiers 1977 Thiers J. 1977: "Aspects de la francisation en Corse au cours du XIXème siècle" in Etudes corses 9, p. 5-40Valleix 1973 Valleix C. 1973: Chronichetta. Manuscrit anonyme, Bastia, 1660, transcription et présentation par le Père André-Marie (C. Valleix), Bastia, Association FranciscorsaValleix 1977 Valleix C. 1977: Premier "Libro Maestro" du Couvent de Marcasso 1621-1695, Bastia, Association Franciscorsa[Jean Chiorboli, 2 décembre 1999]
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