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Sources documentaires (onomastique):

 

En guise d'introduction à l'onomastique historique corse nous publions ci-dessous un extrait d'un ouvrage déjà ancien (Chiorboli 1985, p. 257 à 269) en respectant le texte original, inédit si ce n'est en 1985 par l'association STUDII CORSI de BASTIA sous forme de polycopie de cours universitaire à tirage limité]

Formes variables dans les documents écrits anciens: Sources documentaires

La toscanisation, intervenue très tôt, des noms de lieux corses prive la recherche linguistique historique de documents précieux d'investigation. La forme autochtone des toponymes survit dans la prononciation actuelle et, mis à part la question du rapport entre graphie et phonétique, dans des textes écrits en corse qui ne remontent pas au début du siècle dernier (1). Cette littérature, assez importante, mériterait d'être étudiée d'un point de vue linguistique; là aussi la situation de contact linguistique constitue un angle indispensable d'approche: contact avec le français, déjà, et avec l'italien. Les deux dimensions, plus ou moins importantes selon les époques ou les auteurs, sont toujours présentes et offrent des témoignages précis de la transition d'une culture -et d'une langue- hégémonique à l'autre. Des travaux, déjà cités, existent concernant l'aspect littéraire, sociopolitique de l'acculturation; la perspective strictement linguistique est encore pratiquement absente. Sans parler de traitement automatique de textes et d'utilisation de l'informatique, encore peu ou pas au appliqués corse, il serait possible d'observer dans les textes indiqués la trajectoire de certaines structures fréquentes. Nous l'avons fait ci-dessus de façon très incomplète au sujet de la négation répétée, il serait possible de le faire par exemple pour la structure du comparatif, et en général pour toutes les formes pour lesquelles on constate une diversité au niveau de l'usage. Au sujet de la possibilité d'exprimer l'article devant le nom pour l'expression du superlatif relatif, les grammaires normatives elles-mêmes font des recommandations contradictoires (a muntagna a più alta di Corsica / a muntagna più alta di Corsica) sans expliquer les raisons de leur choix. L'examen, quantitatif si possible, de l'usage des écrivains doit bien sûr constituer une dimension indispensable d'une analyse linguistique concrètement applicable (D. Carlotti, T.P. de Peretti emploient l'article, Ziu Tumeone ne l'emploie pas...): la mise en lumière du rôle du contact linguistique ne suffit pas, nous le répétons, pour établir une norme.

La littérature, et en général toutes les productions écrites dont la fonction référentielle ne constitue qu'une partie des motivations expressives, ont cependant l'inconvénient d'être particulièrement exposées aux facteurs extra-linguistiques. Un texte écrit a rarement le caractère spontané que peut avoir une conversation effectuée en dehors des situations formelles. On peut donc regretter l'absence ou la rareté de documents écrits "alittéraires", c'est-à-dire de documents où soit atténué "le -contraste brutal entre langue parlée et langue écrite", c'est-à-dire entre le "fait biologique" et la "forme culturelle" (cf. BADIA-MARGARIT 1972 p. 302-305). Pour l'époque actuelle, ce genre de documents écrits en corse (lettres privées, mémoires autobiographiques, actes de procès en justice) sont pratiquement inexistants. La situation sociolinguistique actuelle, dont un élément essentiel réside dans les modalités de l'alphabétisation généralisée, est telle que l'usage de la langue -dominante est exclusif en ce domaine: malgré un usage souvent constant de la langue corse à l'oral, les Corses s'écrivent en français pour donner des nouvelles à leur famille ou s'adresser des voeux de fin d'année. La situation récente semble témoigner d'une évolution qu'il n'est cependant pas possible pour l'instant de définir avec précision. Si l'on retient la notion de répertoire linguistique, on peut bien sûr estimer que le français employé par les Corses est d'une nature particulière et donne des indications utiles sur le système global qui comprend les diverses variétés. On a soutenu qu'il est possible de construire, pour les communautés bilingues, une grammaire unique qui englobe les diverses langues à la disposition des locuteurs (2). Il est évident cependant que c'est la langue parlée qui risque surtout de révéler une structure particulière due à une situation socio-linguistique spécifique; la langue française écrite en Corse n'est certainement pas exempte d'interférences avec la langue autochtone, on peut toutefois douter, étant donné notamment les progrès de la scolarisation, qu'elle révèle beaucoup de choses sur la langue corse populaire.

Si l'on se tourne vers des époques plus anciennes, la situation semble la même quant à la possibilité de capter l'expression populaire écrite en corse. On sait que la population, bien qu'écrivant en italien au lieu d'écrire en français, n'utilisait encore sa langue qu'à l'oral. Il est cependant possible de relever des différences fondamentales. La première concerne le degré d'alphabétisation en langue dominante, à savoir en italien. On sait qu'au moment de l'unité italienne, la langue "nationale" -c'est-à-dire la langue forgée par les écrivains illustres- est une langue étrangère pour environ 98% des Italiens (DE MAURO 1976 p.43) (3).

Il n'y a aucune raison de supposer qu'en Corse -déjà rattachée à cette époque à la France mais où la langue écrite presque exclusive restait l'italien- la situation était meilleure quand à la maîtrise de l'italien littéraire par la population locale. Si l'on examine les époques antérieures (notamment le XVIIe siècle), on peut raisonnablement penser que les productions écrites des Corses, singulièrement des moins instruits, sont riches d'enseignements quant à la langue parlée par le peuple de l'époque.

La deuxième différence fondamentale quant aux effets du contact linguistique actuel (corse-français) et celui d'hier (corse-italien) tient à la distance qui existe entre les langues en contact. Plus les systèmes seront proches (corse/italien) plus les interférences seront susceptibles d'être nombreuses et inconscientes, au contraire plus les systèmes sont éloignés (corse/français) plus l'attention des bilingues est en alerte et les risques d'interférence limités. La situation récente, pour laquelle on agite le spectre de "l'amalgame" ou du "mélange" linguistique est évidemment particulière en raison de la puissance des phénomènes qui poussent à l'acculturation. La question de savoir si le corse est devenu, ou est en passe de devenir une langue "mixte" ne sera pas approfondie ici, quel que soit son intérêt. Les diverses observations tendant à prouver qu'une "langue accepte seulement une influence qui n'est pas en contradiction avec son système" (Vachek) ou "qu'une langue reste elle-même jusqu'à sa mort" (Meillet) n'ont pu encore être confirmées par des exemples concrets et indiscutables (4).

Dans un article de la revue "Etudes Corses" (CHIORBOLI 1978) nous avons fourni quelques exemples d'interférences observables dans des documents écrits en italien par des Corses et imputables à la pression de la langue locale. Le fait que certaines des structures relevées montrant une divergence avec l'italien littéraire de l'époque (et imputées au corse) sont en fait observables dans certains dialectes toscans ou en italien ancien ne diminue à notre sens pas l'intérêt de telles investigations. Il pourrait être examiné utilement à la lumière de la thèse émise par ACQUAVIVA 1982 qui pense que, concernant la période du VIIIe au XIIIe siècle notamment, il ne faut pas raisonner uniquement en termes de "toscanisation" de la Corse, mais d'échanges à double sens, linguistiques et culturels, dans une aire comprenant la Corse et la Toscane, l'affinité corse/toscan antique étant alors vue comme une originalité. Dans un tel cadre le rapport de forces n'est pas aussi déséquilibré qu'à partir de l'image, fausse au moins pour l'époque considérée, d'une "colonisation culturelle" d'une petite île par un continent italien culturellement et linguistiquement homogène (p. 63-64). Mais l'intérêt de se pencher sur le "corse populaire", directement ou à travers ses manifestations dans des productions écrites dans un code mal maîtrisé, va plus loin que l'interprétation des interférences entre langues différentes, toujours observables. Il s'agit en fait d'observer une syntaxe particulière qui est propre à la langue populaire et qui conserve son caractère d'oralité malgré le média employé. Une telle syntaxe, qui obéit non pas à des "normes" (avec tous les problèmes inhérents a leur justification) mais à des "lois naturelles", n'est observable que dans des productions que nous avons qualifiées d'"alittéraires". Les observations déjà faites pour d'autres langues montrent que ces dernières, loin d'être caractérisées par l'irrégularité et l'anarchie d'ordinaire attribuées au langage parlé, révèlent en fait une syntaxe interne unitaire. Il est important de noter que les coïncidences observées dans un tel cadre entre des productions linguistiques appartenant à des langues différentes (coïncidences corse et français populaire, corse et italien populaire par exemple), ne semblent pas résulter de contacts directs mais d'exigences semblables satisfaites de manière analogue (5). Pour prendre un seul exemple, celui de l'emploi du relatif "polyvalent", il est évident que les constructions employées par le corse anonyme de la Cronichetta (qui écrivait en 1660: cf. CHIORBOLI 1978, p. 108) sont certainement communes à bien des langues populaires -corse, italien, français ...- à des époques très diverses: "Sant'Antonio da Padova che tutta la città ne è assai divota". La langue employée aux 17e et 18e siècle par les Corses peu instruits peut être définie comme "le type d'italien imparfaitement acquis par ceux qui ont comme langue maternelle" le corse (6). C'est sur cette langue que nous nous pencherons dans les paragraphes qui suivent, non pas pour en faire une étude exhaustive, mais pour voir les enseignements qui peuvent en être tirés concernant les noms propres corses, toponymes et anthroponymes notamment. Les documents écrits exploitables de ce point de vue sont nombreux (7); il s'agit avant tout des ceppi de notaires et de documents divers écrits par les religieux de l'époque (notamment les franciscains): libri maestri tenus au jour le jour par les gardiens de couvents, écrits hagiographiques, etc. Notaires et religieux font partie des témoins intéressants dans la perspective indiquée plus haut. En ce qui concerne les notaires, on peut s'attendre à ce qu'ils ne manient pas l'italien avec la plus grande dextérité; les chroniqueurs de l'époque raillent souvent leur ignorance: "sono ignari di grammatica, donde che malamente sanno far l'officio loro" (Cf. CHIORBOLI 1978 p.156). Quant aux religieux corses, il semble qu'ils aient été de tous temps réfractaires à la culture importée; THIERS 1977 p. 16 cite ces propos d'un inspecteur en mission en Corse en 1818: "En général, à l'exception de quelques ecclésiastiques qui ont été élevés dans nos séminaires, le clergé corse est très ignorant... C'est peu d'être étranger aux lettres humaines, il connaît peu la religion dont il exerce le ministère; il ignore jusqu'aux premiers principes de cette morale universelle des peuples civilisés". En ce qui concerne les religieux à l'époque qui nous intéresse, il est à noter que les franciscains sont dans leur presque totalité originaires de Corse. L'intérêt de tels documents, non seulement pour la seule question des formes onomastiques corses qui seules retiendront ici notre attention, mais pour la langue employée en général, est que l'on peut disposer de documents parallèles de la même époque écrits, toujours avec l'italien comme modèle au moins idéal, par des religieux ailleurs qu'en Corse. Les différences alors constatées sont évidemment plus sûrement imputables à l'interférence de la langue maternelle des auteurs.

Les exemples cités ci-après, dont la référence abrégée sera suivie du numéro de page, sont tirés de la Cronichetta (anonyme 1660: CR), des ragguagli du frère P. Olivesi (1671: OL) et du premier libro maestro du couvent de Marcassu (1621-1695: MAR)(8).

 

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