Carles Duarte

 

 

Le Silence

Traduit du catalan par

Hélène Dorion et François-Michel Durazzo

avec la collaboration de l’auteur

 

 

I

“Tout se passe dans le silence”

Plotin, Ennéades, III.8.5

 

Au commencement, seul le silence.

Dieu n’était pas encore né.

Dieu naquit du silence

pour y créer une vie perpétuelle,

un battement sans fin.

Et du silence, jaillit l’univers.

Il était bleu.

La matière existait,

la Terre advenait.

Puis il y eut l’horizon,

un Soleil rouge y posait la lumière

et les yeux apprenaient à rêver

et la nuit avançait parmi les corps.

Au-delà de la peur,

de la voix,

au cœur du monde

seul vit le silence.

 

 

II

“L’Un est toutes les choses et il n’est aucune d’entre elles”

Plotin, Ennéades, V.2.1

 

L’azur brûle.

La lumière palpite

comme un vent

au fond des regards.

Un froid muet

hante l’univers.

Le ciel s’ouvre au jour

et occulte

le vaste geste

de la nuit.

La vague s’affale

sur cette bande de pierre broyée,

chute du temps qui nous imprègne

comme la neige ou le soir.

D’ambre, ce couchant.

Le vif argent des ombres

parcourt chaque chambre.

Un seul souffle nous dessine

et nous blesse.

Un seul souffle arrête nos cœurs,

meut des astres lointains.

 

 

III

“L’Un n’est pas lui-même l’être, mais le générateur de l’être”

Plotin, Ennéades, V.2.1

 

La lumière t’éveille

que pose le Soleil sur l’horizon,

la nuit vaste ouvre

son vêtement d’étoiles.

Le vertige du monde

t’emporte en son centre,

une force immense

d’eau, de terre,

saturée d’air et de feu,

t’engendre,

tu peux sentir son souffle

chaque fois que tu respires.

Peut-être n’en sauras-tu jamais le nom,

peut-être déjà le connais-tu.

 

 

IV

“L’Un est une puissance, et une immense puissance” Plotin, Ennéades, V.3.16

 

L’air dense du soir

verse dans les yeux

des intensités de sel,

sensations de vagues

et rêves.

Le temps pèse sur tes paupières.

Ton pas est incertain

et déjà la douleur raidit ton geste.

Fatigué, le cœur

s’arrête, et tout le corps brûle.

La mémoire s’épuise.

L’azur s’éloigne.

Pourtant, au-delà de la mort,

de chaque mort qui impose le silence,

le monde renaît

avec chaque gorgée de lumière

et c’est une force immense

 

 

V

“L’âme de l’univers (…) ressemble à l’âme d’un grand arbre qui, sans fatigue et silencieusement, en gouverne la vie”

Plotin, Ennéades, IV.3.4

 

Le monde respire dans le silence de la feuille.

Le vent, la houle de la lumière

l’ont détachée de l’arbre.

Je respire le flux du monde,

la vie qui resurgit.

La feuille repoussera

sur la même branche,

toujours pareille, toujours autre,

dans la quiétude de l’arbre.

Léger, résonne

l’univers qui palpite.

Au-delà de la lumière,

les racines sans temps,

le ciel inaccessible.

Tout est un, partout.

 

 

VI

“Ce changement incessant (…), cette incessante destruction.”

Plotin, Ennéades, II.1.1

 

Enfoui dans la mémoire, le passé

ne revient que par le rêve.

Le sablier du cœur

déjà s’épuise

et se vide.

Être exige de nous du temps.

Le changement est continu

et dans un même élan,

cruel et beau.

À chaque instant, le monde s’invente

et nous détruit.

La vie croît

sur terre, dans la mer,

dans les milieux les plus hostiles,

au-delà de l’univers visible.

Partout, une âme infinie,

un coucher de soleil toujours recommencé.

 

 

VII

“Dans l’univers, nous voyons

des contraires : le blanc et le noir, le chaud et le froid, l’animal ailé et l’animal

sans ailes, celui qui a des pieds

et celui qui n’en a pas.”

Plotin, Ennéades, III.2.16

 

Les contraires se cherchent,

s’efforcent d’être

et de se fondre

en un même corps.

Les pas se perdent dans la terre,

jusque dans le feu dont brûlait la planète,

la mer originelle,

le temps qui, pour la première fois,

palpite dans les yeux,

au cœur du monde,

cet animal immense, sans destinée.

La terre est notre ancêtre.

 

 

VIII

“Le monde n’a jamais commencé”

Plotin, Ennéades, II.1.4

 

Depuis toujours, le silence est là.

Il se déploie comme la lumière

ou l’obscurité parmi les astres,

comme l’aigle dans l’air,

la tortue dans la mer,

comme le souffle de l’aube

sur les cimes nues de temps.

Les feuilles des érables rouillent.

La neige tachette des étendues arides

que ronge un vent glacé.

Par vagues, les nuages

recréent l’horizon.

Je sens sur la peau une odeur de pluie.

Le monde descend, éternel,

vers son centre.

 

 

IX

“Il y a toujours des hommes et des chevaux, mais ce ne sont pas les mêmes”

Plotin, Ennéades, II.1.1

 

Voici le cheval, le faucon, l’olivier.

Quand je les vois, je reconnais

un cheval, un faucon, un olivier.

Toujours ils sont mêmes,

et toujours autres.

Le faucon vole et chasse

depuis des siècles

dans le delta du Nil

au-dessus des bâtisseurs de pyramides.

Aujourd’hui comme jadis,

les femmes et les hommes

engendrent des vies

qui leur ressemblent.

Le rêve s’accomplit :

le cheval court

et je suis cet homme

qui, il y a des siècles,

vit courir le cheval.

 

 

X

“L’infini n’est pas un accident

de la matière; il est la matière elle-même”

Plotin, Ennéades, II.4.15

 

Cet azur de l’hiver

prononce le nom ancien de l’infini.

Je me laisse porter par son vertige

au seuil du rêve.

Un Dieu de compassion m’a donné l’oubli.

Mes mains explorent

le visage du monde.

Fragile,

je m'enfonce dans cette nuit,

image de l'éternité.

L’horizon s’éteint.

La vie sourd et meurt.

La matière persiste.

La lumière se fixe dans l’œil.

 

 

XI

“Les animaux se dévorent les uns les autres; les hommes s’attaquent entre eux; la guerre est incessante,

sans repos ni trêve”

Plotin, Ennéades, III.2.15

 

Ancien comme le souffle.

Les corps se blessent,

le sang coule.

Les animaux s’entretuent

par instinct,

se nourrissent

ainsi repoussent la mort.

Le souvenir du fruit

s’estompe entre les lèvres

Les miroirs du midi,

la fatigue de la mer,

une pluie lointaine, rien ne cesse.

Toujours nu,

toujours fragile,

en butte à la douleur.

Nous tuons, consumés par la haine.

Ce soir,

les pleurs vacillent

dans les vagues de lumière.

Je baise les yeux du crépuscule.

Ancien comme l’oubli.

 

 

XII

“Le plaisir qui dure n’occupe

à chaque instant que le moment présent;

ce qui en est passé n’est plus”

Plotin, Ennéades, I.5.4

 

Le soleil tombe,

entraîné par sa masse

dans un vertige bleu.

Il descend dans le ciel

qui précède ce soir sans nuages

jusqu’au battement de la mer.

Il ruisselle de lumière rouge

d’un éclat de pêche.

Comme un souffle lointain

il se déploie, se dissout.

L’horizon brûle

dans le vert cendré.

L’instant dure

sur le tissu de l’air.

Le passé croît.

 

 

XIII

“Nous sommes nous-mêmes

des parties de l’univers”

Plotin, Ennéades, II.3.7

 

La nuit me rend le monde.

La lumière pure du ciel

ne me cache plus les astres

et ce tourment d’agir

qui me submerge

a cessé d’occulter

mon geste le plus naturel.

Je ferme les yeux,

je m’attarde au creux des mains,

sur les lèvres où je me pose :

ce plaisir ardemment désiré.

L’amour me dépouille,

m’offre la fragilité.

J’abandonne mon rêve.

Nu,

sans temps ni mots.

Le lendemain ne peut plus me harceler.

Dans la nuit, nous sommes de nouveau

parties d’un corps sans fin.

 

 

XIV

“Le corps s’écoule (…) mais (…) il reste dans l’univers et n’en sort pas”

Plotin, Ennéades, II.1.3

 

Nous naissons, nous mourons

et sans cesse les corps muent.

Quand la vie s’y arrête

elle se poursuit en d’autres êtres

qui leur ressemblent.

Le feu s’allume,

s’éteint,

partout dans l’univers

brûle une lumière d’étoiles.

 

 

XV

Le crépuscule émerge,

avec lui se révèlent les arômes.

La matière s’incarne dans nos yeux

qui réinventent la lumière.

L’aigle et la roche,

l’eau, le fruit

t’accueillent et adviennent.

La peau revit le toucher de la vague,

célèbre le corps.

Le soleil fait grandir l’arbre,

sécher ses feuilles.

Au-delà de l’azur où se perd le miroir

s’ouvre l’infini, un espace

où les couleurs du temps

sont plus pures.

 

 

XVI

“(L’Un) est la puissance de tout;

s’il n’est pas, rien n’existe (…).

La vie (…) coule de lui,

comme d’une source”

Plotin, Ennéades, III.8.10

 

Le souffle traverse le ciel

qui donne à chaque geste

son élan.

Tu ouvres les yeux, tu regardes :

le monde que tu vois

est un monde de rêves.

La lumière, cette image bleue,

ruisselle.

Et le jour s’endort

et les nuages se dissipent.

Le temps, le lent vertige

descend.

Dans ton cœur,

un battement ne t’appartient pas.

 

 

XVII

“Le bonheur n’est pas une chose qui se développe, comme un discours, mais un état; or un état existe (entièrement)

dans le présent”

Plotin, Ennéades, I.5.1

 

Tu avances,

la lumière entre les doigts.

Les arbres t’accompagnent,

à travers eux, tu sens le temps.

Tu cueilles une pierre, tu la serres

dans tes mains,

tu écoutes son silence.

La peau te dit : houles,

ombres fatiguées.

Le vent effleure tes lèvres.

Tu t’assois et regardes l’eau,

tu vois le monde qui recommence.

 

 

XVIII

“La mémoire des choses sensibles appartient (…) à l’imagination”

Plotin, Ennéades, IV.3.29

 

Je retourne au rêve,

à une fragile particule de lumière

à un crépuscule qui saigne

sur le ciel transparent, je retourne

à un fragment du plus ancien miroir

qui garde trace du mystère.

J’imagine les heures vaincues,

je refais les contours d’une main

qui me sauvait du froid,

la mesure de lèvres qui me manquent,

les couleurs obstinées de la nuit,

la mémoire fatiguée du toucher.

La pluie ruisselle sur mon front,

me délivre du baiser

des heures lointaines.

 

 

XIX

“L’âme (…), en jetant son regard

sur la réalité antérieure, elle pense;

sur elle-même, elle se conserve;

sur ce qui la suit, elle ordonne,

gouverne et commande”

Plotin, Ennéades, IV.8.3

 

Comme le souffle des flots

ou la pluie de lumière qui sature notre peau,

comme un vent très lointain qui nous atteint, sans relâche

une âme nous emporte.

Elle bat avec le cœur du martinet

au-delà de la transparence de l’aurore,

et dans les yeux de ce chien,

elle bat sous la terre,

et dans le geste du soir qui s’épuise,

un lac rouge où se pose le crépuscule.

 

 

XX

“Le monde, dit-on, est éternel;

il a toujours eu et il aura toujours

le corps qu’il possède”

Plotin, Ennéades, II.1.1

 

Une terre fatiguée,

un corps y est né.

Le souffle de tant de morts

pèse dans l’air.

Tant d’efforts pour comprendre,

et cet enfant

assis à son pupitre,

pressentant la douleur.

Le temps te déchire :

sur la peau du soir

ces murmures d’une vague déjà morte,

d’une façade qui un jour

te servit de refuge.

Et de nouveau la terre

où les yeux se reconnaissent,

mais je cherche une autre lumière, et regardant l’univers inaccessible,

je dois savoir qui je suis,

sentir combien le monde est ancien,

et sans fin l’espace qui l’accueille.

 

 

XXI

“Cette nature éternelle, qui est si belle,

est auprès de l’Un; elle vient de lui et va

vers lui; elle ne s 'en va pas loin de lui”

Plotin, Ennéades, III.7.6

 

Les martinets volent haut,

le ciel est blanc

de tant de lumière répandue.

Le monde,

ta mort me rappelle sa beauté

je le vois dans tes mains que je serrais,

dans tes yeux ardents

que cherchaient les miens.

Et ces fragments de bleu entre les arbres

et mon corps dans les vagues.

Ce chant te rend

à la peau qui t’engendra.

Avec toi j’avance

et me perds parmi les jours.

Avec toi j’étreins le soir qui tombe

dans l’attente de l’horizon, je reste là.

 

 

XII

“L’âme universelle ne naît nulle part

et n’est venue à aucun endroit”

Plotin, Ennéades, III

 

De l’image paisible

du lit de mes parents,

il reste un silence blanc et noir,

des yeux menus qui te regardent

et aujourd’hui te parlent de rêves,

te questionnent sur les morts,

sur le vertige des lèvres,

sur la pluie du temps.

Et tu redeviens cet enfant,

la tendresse d’un arbre.

La peau évoque le souvenir d’une fleur qui se fanait,

les ombres claires des mains,

la résonance des crépuscules,

la joie de l’air.

Le vent emporte les nuages,

je sens le monde

comme pour la première fois.

Partout une même âme nous habite.

 

 

XIII

“Il y a un univers véritable,

et il y a l’ensemble des choses visibles,

qui est l’image de cet univers”

Plotin, Ennéades, VI.4.2

 

Une source ne meurt pas

qui emplit le ciel de matière,

le courant de la vie se répand

en des lieux si lointains

que tu ne peux les imaginer.

L’univers est immense

et tes yeux ne savent le voir,

penchés sur ton petit monde

qui te cache la véritable image

et la source qui ne meurt pas.

Le corps lutte pour vivre,

il ne se donne

ni lorsque brûle la douleur,

ni lorsqu’il sait le destin qui l’attend.

Ce que l’on voit se transforme et s’achève

dans cette blessure qui nous saigne,

un souffle recommence.

Je suis celui que j’étais :

une voix qui reprend des voix déjà éteintes,

une peau qui rejoint un toucher déjà ancien.

Toujours je reviens à la lumière, toujours, au silence.

 

 

XXIV

“Comment connaissons-nous Dieu? Comme un principe qui plane

au-dessus de la nature intelligible

et de l’être réel”

Plotin, Ennéades, I.1.8

 

Je connais Dieu dans la peur et l’oubli,

dans le vide solitaire de la haine,

le geste douloureux du couchant,

la main qui s’agrippe à la pluie.

Je connais Dieu dans la vague qui se déchire,

dans l’élan du désir, sur les cimes désolées,

la peau intemporelle du soir.

Je connais Dieu dans la nuit et le silence,

et quand la terre se crevasse,

dans l’éclat lointain de cet astre

qui se fond dans le vide.

Je connais Dieu dans les yeux qui agonisent,

dans l’instant où se rompt le vieux fil invisible.

Je connais Dieu dans les limites du bleu.

 

 

XXV

“La raison séminale du cygne le rend blanc, et, à sa naissance, il reçoit la blancheur”

Plotin, Ennéades, VI.1.20

 

Du cygne naît un cygne,

d’une semence de pin

un pin semblable.

Un héritage infini nous compose.

Je porte dans les mains

un passé que je j’ignore.

D’autres corps prendront

l’expression de mon visage.

Assis, j’entends la mer

et revis un silence

que retient, depuis des siècles,

le regard d’un homme.

Je suis quelqu’un qui fut.

 

 

XXVI

La vue embrasse (…) l’hémisphère entier, la grandeur de cet hémisphère,

dans la voûte céleste, est égale

à un grand nombre de fois sa grandeur apparente”

Plotin, Ennéades, II.8.2

 

Je regarde le ciel dans la nuit,

l’univers qui se déploie,

et comme y brûle la lumière

sur une mer insondable.

Je sens maintenant la Terre qui se meut

et la Lune autour d’elle,

sur son axe, gravite la galaxie,

la matière s’éloigne,

vieillissante, et resurgit, infatigable

depuis l’origine.

Je fixe mes yeux sur l’air,

un battement y résonne.

 

 

XXVII

“Tout part d’une unité, et tout s’y ramène par une nécessité naturelle”

Plotin, Ennéades, III.3.1

 

Un seul souffle derrière ce qui existe,

un souffle bleu

comme la lumière qui s’épuise dans tes yeux,

un souffle froid comme le vide

chaud comme le sang,

il a les couleurs du matin

la transparence de l’eau.

Toute proche, l’âme du monde

s’agrandit comme une fissure ;

pour que la vie s’y écoule

et que la carte du monde se précipite

vers un ciel minéral.

Tout en émerge

et, enfin, y revient,

comme moi à ta peau,

à ce berceau déjà perdu de ton corps.

 

 

XXVIII

“Chacun de nous est

un monde intelligible”

Plotin, Ennéades, III.4.3

 

Je cherche dans les yeux le monde qui palpite,

la soif de comprendre,

la mémoire des jours,

le paysage des lèvres.

Les rêves dansent,

les gestes se confondent,

et sur les visages résonnent

les paroles transmises

qui de nouveau apprennent

à se jeter dans la lumière.

Mains et voix

désunies par la mer,

par le ciel blanc du matin,

s’étonnent d’être

et se retrouvent.

Un regard m’accueille

C’est un temps de retour.

 

 

XXIX

“Telle est l’amour

comme passion de l’âme”

Plotin, Ennéades, III.5.1

 

Aux limites du néant,

dans ce rêve où nous sommes,

et dans le souffle transparent qui nous unit à la vie,

l’amour nous mène à des yeux,

au refuge de lèvres où nous cessons d’être seuls,

dans le désir d’une peau baisée avec ferveur,

les mains qui nous serrons dans la soif du repos.

Et ce je construit pas à pas

déjà oublié de la destinée,

revient au monde,

où toute chose converge.

 

 

XXX

“L’objet de la vision se fixe dans l’amant; lui, il jouit du spectacle du beau

qui le touche en passant”

Plotin, Ennéades, III.5.2

 

Je garde dans mes yeux la tendresse,

la peau nue de la mer qui me porte

sous un ciel sans aucun bleu,

l’air rouge qui s’accroche aux rochers

et la danse qu’écrivent les corps

dans la demeure des rêves.

Je mâche les semences

et la terre est humide.

Je regarde le soleil s’enflammer parmi les nuages :

le couchant te ressemble.

L’odeur de la nuit

descend sur les cyprès.

Les souvenirs se répandent.

La Lune est un miroir.

Je sens le souffle du monde

quand j’approche tes lèvres.

 

 

XXXI

“Le temps est la vie de l’âme consistant dans le mouvement par lequel l’âme passe d’un état de vie à un autre état de vie”

Plotin, Ennéades, III.7.11

 

Le monde devient

le chemin de l’oubli

la mer qui s’agrandit,

celui que j’ai été, que je serai ;

les vêtements que je portais,

la terre vieillissante,

les couleurs qui s’éveillent,

la matière qui s’épuise.

Le monde est un geste qui se transforme

et la pluie qui croît

et ce fleuve qui descend

et la vague incessante.

Des yeux regardent

pour la première fois

et des mains tremblent.

Ce que j’ai appris

et ce que jamais je ne saurai.

Depuis que tu es morte,

dans mon cœur

tout est fragile, éphémère ;

sauf le temps,

intense, irrémédiable,

ce silence bleu qui nous devance.

 

 

XXXII

“Celui qui a contemplé, a vu

et a admiré le monde intelligible,

doit en chercher le créateur”

Plotin, Ennéades, III.8.11

 

J’ouvre les lèvres à l’air

je fixe des yeux le crépuscule

et ma peau vers une vague d’étoiles

qui éclate

contre le ciel de métal,

j’oublie le geste qui m’incarne

et m’enfonce, loin sur les routes du vent,

j’avance dans l’absence,

et la nuit est immense.

Je sens partout le battement

du grand cœur invisible

où surgit et se cache la lumière,

l’univers qui sans fin germe.

Je cherche le Dieu qui nous habite,

je cherche son rêve.

 

 

XXXIII

“Héraclite (…) connaît l’Un

éternel et intelligible;

car, selon lui, les corps sont

dans un devenir et un écoulement perpétuels »

Plotin, Ennéades, V.1.9

 

Le fleuve se déverse et demeure,

l’olivier se charge de fruits,

depuis la Tunisie,

l’odeur d’un jasmin,

la Lune de Nefta

et le toucher bleu de l’eau m’accompagnent

tandis que je nage à Montgó.

Je sais qu’une fois de plus le mistral souffle à Alghero

que les vagues s’abattent contre Punta Cristal,

je me promène à nouveau dans Buenos Aires

lisant un vieux livre

et Baucis et Philémon voient croître encore leurs feuilles.

Les corps adviennent

parce que le monde est éternel.

Dans mon cœur se déverse

la pluie, infiniment

et l’on tisse de nouvelles limites

plus lointaines chaque fois

plus proches de l’origine.

 

 

XXXIV

“Les corps des animaux ou des plantes, chacun avec ses multiples caractères, (…) viennent tous pourtant d’une unité”

Plotin, Ennéades, VI.2.5

 

Depuis une source inépuisable,

et des lèvres bleues de lumière

le temps sourd, insatiable,

le cristal absolu des heures

et le courant nourricier de la sève

qui parcourt et élève la yeuse

et les vieux champs calmes,

la pluie de sang

qui trace et arrête le battement,

les semences de la peau, le souvenir,

le regard secret du rêve,

le silence imprécis de la pierre,

l’étreinte de l’eau,

l’image des corps,

la poussière désolée parmi les astres.

Tout est un, et cette mer

redevient l’horizon

où les yeux reprennent souffle

et les jours s’endorment.

Tout est un, et divers,

la lumière y respire

tandis qu’elle attend le retour

à sa source inépuisable.

 

 

XXXV

“L’Un est cause de la cause”

Plotin, Ennéades, VI.8.18

 

Au-delà de la racine et du nuage,

de la voix, du toucher,

de la nuit et de la mort ;

au-delà du mystère,

de la poussière et du néant

de l’obscur et du bleu

où ciel et mer se confondent,

une vie émerge du silence,

de l’Un,

de cette immense force,

cause et origine :

toujours le monde recommence.