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Alors, quelles questions pourrait-on
poser pour servir de point de repère à
des poétiques possibles de Lisboa?
Qu’est-ce qui fait une ville de cette
ville-là, qu’est-ce qui lui donne son
esprit et sa chair, ce mode d’être si
particuier? Lisboa? Quelles
différentes poétiques peut offrir
Lisboa? Qui la regarde ? Qu’est-ce qui
fait que je la regarde comme ça, quel
est le regard qui regarde?
1. POÉTIQUE DU PREMIER REGARD ET
POÉTIQUE DU QUOTIDIEN
Pour une poétique du regard, le regard
poétique est un peu le regard du
peintre.
La poétique de Lisboa est forcément
différente, si on voit Lisboa de l’
intérieur et qu’on l’habite depuis
toujours, ou si l’on est un touriste,
un écrivain, un peintre, un cinéaste
que la ville a illuminé, embrasé,
inondé? Peut-être était-ce la première
fois que le visiteur rencontrait
Lisboa. Comment un étranger
s’approprie-t-il Lisboa, comment
l’interroge-t-il, comment le
trouble-t-elle, le bouleverse-t-elle?
Comment échapper au piège du typique,
du pittoresquee, des masques que
toutes les villes touristiques
inventent pour se vendre?
Et ceux qui l’habitent? Selon certains
urbanistes la liaison des habitants à
leur ville n’est jamais passive, mais
utilise pour s’approprier la cité un
système très fin de réseaux
symboliques dans lesquels les mots,
les noms et en général les fictions
occupent une place importante
mélangeant les référents culturels
dans une espèce de «Phylie», comme le
dirait Anne Cauquelin
On peut le voir dans le fait que tous
les habitants partagent les histoires
de la ville, les légendes, les lieux
mythiques, les lieux intimes, une même
complicité. Et toutes ces histoires de
l’histoire se superposent et se
confondent. Comment le centre
historique «a baixa» peut-elle
échapper aux empreintes laissées par
des poètes comme Fernando Pessoa,
Almada Negreiros ? Comment Lisboa peut
être cette Lisboa sans les regards de
poètes précurseurs comme Cesário
Verde, ou sans le regard amoureusement
ironique du poète Alexandre O’Neill?
Comment écrire sans la mémoire
affective de ce qui a été écrit et qui
maintenant est écrit dans les coins,
les cafés, les chemins de Lisboa?
Comment éviter les regards qui ont
construit tant de villes différentes
dans cette Lisboa?
2. PRÉ-POÉTIQUE DE LA SITUATION
GEOGRAPHIQUE
Ce qui donne immédiatement une
identité à Lisboa, c’est le fait qu’il
s’agit d’une capitale, située à
l’extrêmité occidentale de l’ Europe:
c’est une ville de confluence et
disfluence. Si l’on songe que la
plupart des gens ne sont pas nés à
Lisboa, celle-ci apparaît alors comme
un foyer d’attraction dans un bassin,
géographiquement isolé de la terre des
autres, avec les eaux du Tage,
géographiquement situé sur l’océan
Atlantique. Et si l’on passe aux
Découvertes, alors Lisboa est aussi le
lieu |
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symbolique d’un pays qui s’est jeté
sur les eaux pour cette immense
aventure qui, aujourd’hui encore, fait
partie de l’imaginaire collectif
portugais. Et la preuve est que l’EXPO
98 a été pensée sous le signe des
océans, sous le signe de la réalité
qui a dépassé toutes les fictions, une
réalité toujours habitée par cette
épopée.
3. PHOTOGENIE OU LE GÉNIE SUR LA PHOTO
Lisboa est photogénique. Pas comme un
top-model, car elle n’a pas la chair
et les os si bien placés, car elle n’a
pas la taille conventionnellement
requise.
Pour le comprendre, il faut, en
premier lieu, penser l’architecture et
l’urbanisme comme des formes destinées
à donner de la signification à
l’espace. Mais Lisboa n’est pas une
ville toute rangée, avec une
planification exemplaire et l’on croit
même, quand on se promène à travers
certaines de ses rues, qu’elle n’est
pas même planifiée du tout. D’où vient
sa photogénie, ou bien que signifie sa
photogénie? Peut-être tient-elle
d’abord à son emplacement sur les sept
collines, peut-être est-ce à partir de
là qu’on peut dire de Lisboa qu’on a
d’elle une vision vraiment scénique,
si on la regarde du haut ou d’en bas.
4. POÉTIQUE DE LA VERTICALE: MONTER ET
DESCENDRE
On peut la voir du mirador de la
Graça, des mils de belvédères, la voir
du restaurant, au dernier étage de
l’hôtel, mas la voir du haut coïncide
aussi fréquemment avec la voir des
hauts-lieux, des lieux historiques qui
ont, de surcroît, une plus-value
poétique: Lisboa vue du château de S.
Jorge du haut de ses murailles, avec
ses escaliers, ses niveaux
hiérarchiques qui l’ordonnent un peu
aux yeux de l’étranger. Comme Lisboa
lui fait face, comme elle s’expose
presque nue aux yeux de l’inconnu ! On
peut la voir s’élever devant nos yeux
ou descendre dans le plus fameux des
ascenseurs de Lisboa, un ascenseur en
filigrane de fer: l’ascenseur de Sta.
Justa, au coeur de la ville, au-dessus
du Rossio et des arbres de l’Avenue da
Liberdade.
Si on contemple Lisboa d’en-bas, de la
rivière, la vision du visiteur est
fragmentée, selon les mosaïques de
formes colorées qui s’élèvent sur les
collines. Son regard reste ébloui de
ce que la ville lui promet, de ce
qu’il croit entrevoir, ses labyrinthes
les plus intimes, de ce qui est resté
de Mouraria, d’ Alfama, du Bairro
Alto, ces rues pleines d’histoires, de
vin, de sang et du fado.
5. POÉTIQUES DE LA NUIT ET COMPLICITES
POÉTIQUES
Oui, si par une nuit le voyageur entre
dans une maison pour écouter le fado
il pensera que la ville lui fait un
clin d’oeil, qu’il en est désormais
complice. Peut-être comprendra-t-il,
ou pas, les poèmes de David
Mourão-Ferreira, Vasco de Lima Couto,
Pedro Homem de Melo écrits pour Amalia
Rodrigues, peut être un des poèmes de
Ary dos Santos pour Carlos do Carmo,
un poème de Florbela Espanca pour une
quelconque voix de femme. S’il n’a pas
la chance d’écouter les Madredeus, ou
la voix de Dulce Pontes, il voudra
acheter le CD. Maintenant que les
poètes se sont un peu éloignés du
fado, le poète Vasco Graça Moura a
écrit un livre Letras do fado
popular et dans un futur proche,
on écoutera de nouveaux poèmes dans
les nouvelles voix du fado.
Tout près des docks, «as docas», on
peut aller à «Salsa Latina» où
l’énergie sensuelle et délirante fait
l’éloge du corps et de la joie de
vivre. La mode, évidemment, mais il ne
faut pas oublier que Lisboa est une
ville très plastique, ici dans son
sens de « qui se moule », ou de ce qui
capte, qui intègre avec toute la
facilité d’autres valeurs et d’autres
cultures.
On entre dans un bar, un café, une
taverne, on prend une «imperial» très
fraîche, on prend une « bica» et un
«bagaço», on se chauffe la gorge, on
se chauffe la vie. Les discothèques se
multiplient, et aussi les bars qui
sont des points de rencontre pour le
moment au bord du Tage ou au Bairro
Alto. Et les maisons de fado
coexistent dans le même quartier, les
unes à coté des autres, avec les
blues, le disco, le techno, le rap,
etc.
L’étranger, le visiteur, pensera que
c’est comme s’il connaissait Lisboa
depuis longtemps et il s’endormira
jusqu’au matin dans un rêve où cette
ville nocturne se dérobe sans laisser
la moindre trace.
6. POÉTIQUES DE LA LUMIÈRE
L’étranger, le visiteur se trouve en
face d’une autre Lisboa, d’un autre
fragment? A cette heure-ci on voit des
pâtisseries partout: on se souvient de
celles du Chiado la Bérard, et
évidemment de la Brasileira et on se
rappelle aussi que la pâtisserie
Ferrari a été détruite par l’incendie
du Chiado en 1988. Et plus loin, la
fameuse Versalhes à l’ Avenue de la
République. Oui, elles sont partout,
maintenant que les cafés pour les
étudiants, les artistes, les
intellectuels, ont disparu de Lisboa.
La lumière éparpille la mise en scène
intimiste de la nuit. Le visiteur se
demande: - Et l’unité promise? Il est
envoûté de lumière; sera-t-elle
blanche comme le voulait Tanner? Il y
a tant de lumières à Lisboa! Mais bien
sûr, très fréquemment elle est d’une
blancheur néo-impressionniste toujours
ouverte, invitante. Et d’où vient
cette impression de se trouver dans
une ville un peu africaine? De
l’histoire bien sûr, mais d’une
histoire qui se répand et retentit
dans le quotidien de Lisboa, dans
l’architecture et l’urbanisme: à la
«station centrale do Rossio», au
château de S. Jorge, dans le quartier
Alfama, et même dans les quartiers
presque entièrement détruits de ce
qu’a été Mouraria.
7. POÉTIQUES DU REPANDRE
Le répandre est une catégorie de
l’univers de la vie, selon Minkovsky.
On peut l’illustrer avec l’odorat,
mais qui posséderait une amplitude
infiniment supérieure de contact vital
avec la réalité. Ainsi, la forte
composante a-linguistique, mais pas du
tout a-significative des affects, des
regards, des odeurs, s’infiltre dans
ce qui l’enveloppe et l’imprègne comme
un liquide dans une éponge. C’est
l’odeur même, en imprégnant l’air, qui
va nous révéler, sur un mode primitif,
l’existence d’une atmosphère.
L’imprégnation ne délimite pas : c’est
pourquoi imprégnation signifie
indifférenciation, mélange, intimité,
pénétration, traversée.
Dans ces rues où l’on perçoit cette
saveur arabe, , plus que n’importe où,
même en plein jour, le visiteur semble
vivre l’intimité de Lisboa dans le
linge humide sur les balcons, dans les
senteurs, les odeurs, les arômes des
maisons, de la cuisine, des personnes
assises à la porte qui donne sur la
rue, des personnes qui passent trop
près pour qu’on puisse être
indifférent. On peut toucher la
température des corps, les haleines,
la sueur, les sardines, et dans l’été,
quand une petite pluie tombe, on peut
sentir l’odeur de la terre, de
l’asphalte sale. Tout ça monte et
s’évapore dans l’air, mais surtout se
répand dans la ville et arrive presque
jusqu’aux grandes avenues où on peut
sentir la friction des pneus sur
l’asphalte, un peu de poussière
mélangé aux taches d’huile sur le sol.
Et l’odorat, l’arôme des châtaignes se
répandant dans la brume. L’hiver?
8. POÉTIQUES DU RETENTISSEMENT
Le retentissement est encore, selon
Minkovsky, un autre phénomène de la
vie qui à première vue renvoie à
l’audition, mais qui en fait a une
autre ampleur et n’existe que dans la
mesure où il se répand dans
l’atmosphère. Contenant en soi le
mouvement et la durée, le
retentissement peut être pensé comme
propriété de l’imaginaire et condition
de possibilité du dialogue, car il
faut une répercussion du son qui
laisse se répandre en lui mon
affection ou ma haine. Encore selon
Minkovsky. le contact vital avec la
réalité a plus de vérité dans le
retentissement que dans le toucher,
car c’est justement vibrer a l’unisson
avec l’ambiance.
Qu’est-ce qui retentit à Lisboa? C’est
surtout le retentissement du Tage, de
ses petites vagues qui s’agitent le
soir quand on sort des bureaux ; il
faut voir comme la sonorité se modifie
et augmente quand les bateaux font la
traversée du Tage, comme la ville
s’agite sur le bruit sourd du métro,
ces vers de terre qui courent à grande
vitesse dans les entrailles de
Lisboa.
Mais le retentissement est fait aussi
des ondes silencieuses qui vibrent
dans les pas des gens, dans le dedans
des gens.
9. L’ IMAGINAIRE ET L’ OCÉAN
À Lisboa, les ponts sur le Tage sont
aussi photogéniques que la ville. Mais
en plus de cela, les ponts sont les
connecteurs de l’espace avec l’autre
coté du fleuve. Et aussi le passage
vers l’extérieur, vers le monde, telle
est la signification de leurs noms: le
pont 25 de Abril et le nouveau pont
Vasco da Gama. Lisboa est le lieu réel
et symbolique d’où partirent les
Portugais pour les Découvertes. Le
symbolique se dévoile aussi dans ses
monuments. À Belém on respire dans les
monuments le temps de gloire des
Découvertes: Le Padrão dos
Descobrimentos, la Torre de Belém.
Avec le tremblement de terre de 1755,
la tour de Belém est venue s’ancrer
plus près de la terre. Et puis
l’inoubliable Mosteiro dos Jerónimos,
de style manuélin, que D. Manuel a
fait ériger pour remercier la
découverte de la route maritime de
l’Inde. Tout près de Jeronimos est
situé un autre monument de vocation
culturelle : le Centro Cultural de
Belém. Ici à Belém, en face de l’eau,
cette épopée est bien présente. Une
épopée qui dans l’imaginaire commence
avec le déluge, puisque selon beaucoup
de gens, Lisboa a été fondée par
Elisa, le petit-fils de Noé et
aggrandie par Ulysse. C’est ainsi que
l’imaginaire de Lisboa est
certainement aventurier et surtout
maritime. En fait, le bateau, le
navire, est un lieu romanesque,
aventurier, tel que le décrit Foucault
dans Espaces autres: Le bateau,
ce petit morceau flottant de l’espace
qui se referme sur soi, qui est en
même temps livré à l’infini de la mer
et qui, de port en port, va jusqu’aux
colonies chercher ce qu’elles recèlent
de plus précieux en leurs jardins. On
comprend pourquoi le bateau est dès le
XVIe siècle la plus grande réserve de
l’imagination.. Dans les civilisations
sans bateaux les rêves se tarissent.
L’espionnage y remplace l’aventure, et
la police, les corsaires.
En même temps, Lisboa est depuis
longtemps séparée de son fleuve, une
ville avec le dos tourné au Tage,
comme si elle avait volontairement
placé un paravent entre la ville et la
merveille d’un fleuve qui devrait être
son miroir, le leitmotiv de
l’esthétique de Lisboa. Toute la
quincaillerie de Lisboa est venue se
concentrer sur le bord du Tage:
magasins, usines, gazomètres.
Maintenant on commence à se tourner
lentement vers lui. Déjà dans les
docks (as docas) on se promène le long
du fleuve, on peut s’asseoir sur les
esplanades en regardant le fleuve, on
peut manger, entendre de la musique
sur le fleuve. L’ EXPO 98 joue et
jouera aussi un rôle dans cette
conquête maritime. C’est pourquoi, si
les villes sont en train de se
dépoétiser avec leur sky-stile, leurs
mega-shoppings, etc., c’est aussi vrai
que Lisboa est en train de se poétiser
en faisant revenir son fils prodigue -
Le Tage.
10. LA POÉTIQUE DE LA TOTALITÉ: LA
DISFLUENCE ET LA CONFLUENCE
Lisboa comme point d’origine de
l’expansion, comme carrefour, comme
signe archétypique de ce qui arrive et
comme lieu réel et mythique où se
confondent désormais les produits
éparpillés aux quatre coins du monde,
parce qu’elle a ouvert des routes. Ce
qui se répand alors c’est aussi les
odeurs de ce qu’on a apporté à
Lisbonne de si loin.
Lisboa comme lieu mythique et réel,
arrêt obligatoire des avions dans la
seconde guerre mondiale, comme
confluence des gens de tous les lieux,
des gens sans lieux, Lisboa comme
refuge, comme un intervalle de paix
dans les temps de la guerre. Double
réalité, parce que, de nouveau, Lisboa
a rencontré sa vocation d’abri, plus
ou moins provisoire, puisqu’elle est
ville-refuge des écrivains poursuivis.
Alors, ce qui retentit à Lisboa c’est
aussi cet unisson avec l’autre, cette
syntonie, par laquelle la poétique
maritime et aérienne se confond avec
ce que Bachelard pourrait appeler une
poétique du nid. À Lisboa comme
chez-soi.
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