|
Associu
di Sustegnu
di
u Centru Culturale Universitariu
CORTI
1999
Présentation
La
construction de la pièce repose sur l’épisode de la
rencontre d’Ulysse et des Sirènes. Les mésaventures du
voyageur sont significatives des représentations du
naturel féminin, fascinant et inquiétant à la fois. On
sait qu’Ulysse a besoin d’en faire l’expérience
pour pouvoir retourner à l’amour d’une femme et de sa
maison (Pénélope/Ithaque). Le retour à soi, la mémoire
retrouvée, l’amour heureux ne sont possibles que si
l’on a pu auparavant traverser cette tentation. Les
obstacles et les périls rencontrés ont le visage de la
Femme. Est femme celle qui l’attend au foyer, mais femme
aussi le mouvement qui le pousse toujours à différer le
retour. Sans doute est-ce la fonction du féminin dans
l’Odyssée : Calypso, Nausicaa, Circé et le chant envoûtant
des Sirènes.
Qui
sont-elles ? Des monstres, qui participent de deux mondes
(règne humain/règne animal), des femmes/oiseaux. Leur père
est Achiloos, le fleuve le plus long de Grèce, fils de
l’Océan et de Thétis, leur mère Melpomène, muse de
la tragédie « celle qui porte le chant ». Elles sont liées
à l’animalité archaïque de l’océan. Océan, le
plus grand des Titans est une personnification de l’Eau.
En elles vibre également l’énergie apollinienne que dénote
la beauté de leur chant. C’est précisément là que réside
le péril de leur nature double et hybride : leur chant
charme et tue.
Leur
force de séduction tient d’abord au fait qu’en ces
vierges prend corps la figure antique de l’être féminin
affranchi du rapport sexuel. La voix est d’autant plus
envoûtante qu’elle met celui qui l’entend en relation
avec une sensualité hors du sexe, à l’origine d’un
plaisir coimplexe et mystérieux.
Les
Métamorphoses d’Ovide nous fournissent une explication
: les Sirènes étaient les compagnes de Proserpine la
vierge enelevée par Pluton. Elles ont reçu des ailes
pour pouvoir voler au-dessus des eaux, lorsqu’elles
recherchaient leur compagne. Les dieux ont voulu leur
conserver une apparence et une voix humaines pour pouvoir
garder les chants mélodieux dans leur langue
d’autrefois. Ainsi le mythe souligne la nature ambiguë
et synthétique de ces figures. Elles rassemblent en effet
en elles la Virginité et la Mort, elles, les compagnes de
Proserpine la Vierge aux Fleurs (symbole de la virginité),
devenue par la suite reine des Enfers.
Il
ne fait aucun doute que les Sirènes représentent le
souvenir de Proserpine séduite en même temps que sa
revanche. Une vengeance qui utilise les seul traits
humains qui lui restent : le visage, la langue, la voix.
Les
Sirènes sont donc la vengeance du féminin tourné contre
les hommes : elles s’adressent à leur sensualité, mais
pour les séduire et les tuer.
Le
chant et sa signification
Séduction
et mystère sont donc au centre même du chant. C’est un
événement à part entière : dès qu’il s’est
accompli, on ne peut ni l’évoquer ni le raconter. Il
est voué à demeurer dans l’indicible, loin du langage
de la raison. On peut percevoir son action si l’on
engage l’interprétation par la dialectique de la séduction,
avec la part qui appartient en propre au féminin.
Le
texte de l’Odyssée mentionne une série d’opérations
sensorielles affectives et cognitives.
Ces
voix sont fraîches et pures, elles apparaissent
soudainement, elles rompent le silence, elles rattrapent
le navire (femmes/voix/oiseaux). Elles tentent et arrêtent
celui qui passe, habité par le désir de la fin du
voyage.
L’appel
est simple, mélodieux, envoûtant : « arrête-toi ici,
écoute notre voix, écoute notre chant ! ». Elles séduisent
par la voix plus que par la parole, par l’harmonie plus
que par le sens. Celui qui écoute etombe amoureux d’une
voix.
Ces
voix savent tout : elles promettent de tout révéler, de
Troie jusqu’aux secrets de la condition humaine.
L’effet
qu’elles produisent est l’envoûtement, par la répétition
du récit et du chant.
Il
est dès lors aisé d’imaginer qu’au-delà de
l’enchantement s’étend la Mort, figurée dans
l’Odyssée par une large plaine jonchée d’ossements
et de cadavres en décomposition. C’est là que bute et
finit le voyage qui devait conduire à la terre natale.
C’est ainsi que le texte lie l’idée de la mort avec
celle du récit sans cesse repris et répété sans fin.
Les voix virginales des Sirènes deviennent la
Connaissance totale, le Savoir de la Terre maternelle, le
récit des Origines qui envoûte et qui trompe, parce que
le savoir qu’il promet se confond avec l’événement
de la mort.
Construction
dramatique
Le
spectacle s’établit sur trois niveaux de sens et d’évocation,
qui induisent aussi une écriture différenciée :
Le
réel: vie quotidienne, actualité, référents locaux
concrets et vérifiables par l’expérience quotidienne.
Il est représenté par le port, le site marin, les
installations, la mer et les îles d’en face, elles
aussi référent géographique.
Les
personnages en présence font partie de cette dimension réaliste.
Avant de nous rappeler progressivement quelques traits de
l’Ulysse antique, le vieux ressemble à tous les vieux
marins que l’on peut rencontrer dans tous les ports. Son
interlocuteur est lui aussi tout à fait commun : un
quidam, voyageur ou touriste... Il n’ont rien voir
l’un avec l’autre. Sans la grève qui immobilise les
bateaux, ils ne se rencontreraient même pas. On peut
s’attendre à ce qu’ils bavardent, mais sans
communiquer vraiment !
Le
traitement de leur rencontre est empreint d’une ironie
et d’une dérision qui mettent en cause les valeurs,
données comme évidences, de notre vie quotidienne.
Le
discours dramatique : il puise dans le légendaire codifié
et normalisé dans le traitement que reçoivent les mythes
dans les littératures dramatiques instituées. Nous le
représentons ici par la sollicitation des grands textes
du théâtre antique, par les figures, références et traditions
des conventions littéraires. L’archétype le plus
significatif de cette simplification sémantique est la
sirène réduite à un monstre mi-femme mi-serpent (et à
l’époque postclassique à un être mi-femme
mi-poisson).
Notre
texte s’efforce de rendre au moins partiellement la
complexité la plus archaïque de ces figures mythiques
que leur célébrité a stéréotypées.
Le
chant: nous avons voulu que le chant ne fût ni
illustration ni ornementation du texte dramatique, mais
qu’il soit l’élément dramatique premier et qu’à
ce titre il entraîne avec lui la mémoire et reconstruise
un récit mythique donné comme substitution de la
tradition. Dans notre perspective sa force de persuasion
(esthétique et lyrique plus que rationnelle et logique)
met en cause l’idée conventionnelle de la séduction périlleuse
des Sirènes. Nous croyons que les sensations auditives et
l’émotion artistique rendent possible et vraisemblable
l’instauration d’une version nouvelle (non
conventionnelle) du mythe. Ce que suggère, dessine ou
symbolise le chant n’abolit pas la convention du
discours dramatique (cf.supra) mais met en cause la
tradition légendaire et luyi oppose une autre version au
moins aussi plausible : c’est alors que naît
l’histoire de Lisula, victime de la fourberie
d’Ulysse.
L’ambiguïté
des représentations modernes de l’île (attraits et
dangers) est traduite par l’intermédiaire de la figure
des sirènes en séquences chronologiques (version homérique
de la rencontre d’Ulysse et des Sirènes, ensuite
contestée par la version que nous inventons).
Argument
Une
circonstance imprévue (grève des bateaux) rompt les
habitudes quotidiennes et fait apparaître de mystérieuses
réminiscences qui concernent les choses et les gens. Au
commencement de toute chose, il y avait l’île...
C’est
l’histoire que raconte un vieux marin qui prétend avoir
perdu la mémoire. Dans un récit sans cesse entrecoupé
de lacunes et d’angoisses, il rappelle l’entrelacs de
toutes les légendes anciennes qu’a engendrées la
navigation.
C’est
ainsi que se tisse le mythe né à propos du chant des Sirènes.
Des
voix enchanteresses, et périlleuses à en croire la
tradition qui rappelle les malheurs qui attendent les
imprudents qui se laissent séduire. Charybde, Scylla, les
Monstres, les Erynnies et toutes les angoissses humaines
devant le Voyage sur la Mer : voilà tout ce que révèle
la Mémoire Marine.
Ulysse
a accompli tous les voyages. Il est celui qui sait. Mais
entre ce qu’il a laissé dans la tradition et ce
qu’apprend à notre sensibilité le chant des Sirènes,
le doute s’installe et s’agrandit... Il suffirait
d’un mythe nouveau. Celui d’une jeune fille appellée
Lisula, et qui chantait si bien...
Quelle
valeur peut donc avoir la parole d’Ulysse ?
1.
Premier tableau
Un
quai le long de la mer. En face, au loin, des îles. Au
premier plan, un banc où est assis un vieillard qui porte
des habits de marin. On apprendra incidemment qu’il
s’appelle Ulysse.
Son
interlocuteur, L’Altru (« l"autre »), va
rester extérieur au drame. Il n’aura qu’un souci :
quand prendra fin la grève des bateaux ?
Il
n’y a pas de communication entre eux. Sauf précisément
à propos de la grève. L’arrêt des rotations maritimes
crée une situation nouvelle qui fait de l’île une
prison.
Cette
situation insolite où la vie va au ralenti révèle
l’incertitude de toutes nos préoccupations et
l’inanité des règles comportementales habituelles. Le
voyageur ressent l’insularité comme une agression et
l’habitant de l’île comme une fatalité ancienne et
mystérieuse...
2.
Deuxième tableau
Il
est bâti sur deux niveaux:
-
la vision de l’homme pourchassé par les Erynnies (que
provoque le sentiment confus d’une culpabilité ancienne
et mystérieuse);
-
le réel (le dialogue entre les deux hommes): on y revient
sans transition.
3.
Troisième tableau
Il
accentue le retour au présent, prosaïque et réel, mais
de loin en loin le réel s’efface... A chaque instant la
polysémie des paroles échangées provoque l’irruption
de réminiscences fulgurantes qui attirent vers l’autre
niveau où règne le mythe : il nous conduit au contexte
de l’Odyssée...
4.
Quatrième tableau
La
scène se déroule au niveau de la mémoire homérique. Le
dialogue s’établit entre les paroles du Choryphée, un
compagnon de l’Ulysse antique, les chants du Chœur des
Marins et du Chœur des Sirènes.
5.Cinquième
tableau
Retour
en arrière, mais le réel est sans cesse compromis par
l’envahissement répété du mythe. Les îles elles-mêmes
sous nos yeux prennent l’aspect de visions qui
apparaissent et disparaissent sous nos yeux. Sont-elles
mirages ou réalités ? Le vieux marin s’efforce de
retrouver une mémoire qui s’obscurcit de plus en
plus...
6.
Sixième tableau
Entrent
plusieurs marins... L’un d’eux parle avec une grande
naïveté et déclenche les railleries des autres...
Ulysse et l’Autre se tiennent dans un coin... Le naïf
se met à raconter une histoire qui dit qu’Ulysse est
l’imposteur, le falsificateur de la vérité. Le naïf
raconte l’histoire vraie de Lisula/Leucosia, mais qui va
le croire ?
7.
Septième tableau
C’est
le moment du dénouement. La crise est finie, la grève
aussi. Tout redevient « normal »... Ulysse, ranimé par
les mots à double sens qu’il prononçait durant le
temps insolite de la grève, Ulysse a maintenant disparu.
Il n’est plus qu’un vieux marin désoeuvré qui s’évertue
à raconter des choses qui n’arrêtent personne...
Quant
à l’Autre, il s’aperçoit tout d’un coup que les
bureaux de la compagnie maritime ont rouvert. Il ramasse
ses paquets et ses valises et s’en va en courant vers
les bateaux...
|