Ghjacumu Thiers

 

2/12 Corsu

 

Troilu è Cressida

(traduzzione di Francescu Saveriu Renucci)

 

AI, Scena 2.

 

 

Ella, Ellu, U Servu chì diventa Tersite, Curifea

Ella hà ripigliatu u so postu è fuma biendu. Tersite chì hè diventatu dinò u Servu, ma si tene à dossu una parte di u vestitu di Tersite, stalla un tavulinu à l’altru latu. Ci posa Ellu.

U trumbone sculiscinu sottulinieghja ognunu di i muvimenti di U Servu/Tersite. Và da un persunagiu à l’altru, i feghja cum’è s’elli devissinu parlà, face un gestu (e corne) è si agrancanu cum’è ipnutizati... Parechje volte si ghjoca à fà li move è piantà, cum’è puppatule meccaniche. Piglia è si avanza...

Tersite : C’est vrai, je suis bien celui que je parais être. Dans la vie bien sûr, l’habit fait le moine… alors qu’ici nous sommes au théâtre et alors, les choses changent… « Le théâtre, a dit l’autre, n’est pas le pays du réel, c’est le pays du vrai »

Lui : Bah quelle rigolade, mon ami !

Mais regardez-moi cette comédie. Il croyait qu’ils étaient endormis : … quant à moi, je n’y ai pas mis assez de puissance. Ou alors c’est la vieillesse, mes amis. On vieillit, on vieillit, « voire » dit le français… Bon ? alors, que disions-nous ? Le théâtre, le pays du vrai… Ça, ça m’a coupé la chique pour de bon… Cela ne fait rien. Moi, vous me preniez pour un serveur de bar, eh bien je suis un autre ! Un bouffon, mais malin et qui sait les choses de la vie. Témoin des méfaits de l’homme depuis qu’il dit qu’il est un homme.

Celui-ci, je le connais comme si je l’avais fait moi. Ne croyez pas, mais c’est un sacré chaud lapin ! Pourvu qu’il baise, il est capable de s’enfiler une bande entière de chèvres… Ne le regardez pas comme ça : il fait le beau mais son âme est corrompue. Elle est comme la châtaigne : belle au dehors, mais pourrie à l’intérieur… Écoutez-moi donc. Je veux le réveiller et alors vous verrez ceci : il s’approche et dit à cette jeune fille : « Mademoiselle, vous avez le feu ? »… Et comment qu’elle l’a, le feu… Oui, oui, justement où tu penses, ô gros cochon que tu es ! Tout pour le cul ! Tout ! Mais, oh ! l’important est de faire semblant, que tout soit beau à l’extérieur : courtoisie, manières et salamalecs. Tenez, ouvrez les yeux et les oreilles… je vous fais voir aussitôt ce que vaut le lascar…

(si pesa è pianu pianu si dirige ver’di a donna, cù u versu lancione è seduttore ; si ghjimba cù a sigaretta vicinu à e labre è fighjendu la ind’è l’ochji)

« Mademoiselle, vous avez le feu ? »…

Elle : Avec plaisir, monsieur, avec plaisir.

(Tersite face e corne è à u so cumandu, sfila una scena accelerata, cum’è una pellicula di filmu ch’ellu si sbucina in furia è ch’ella accumpagna una musica cacufonica è stridulia : forse si puderia trattà issu muvimentu rapidu in ombre chinese, omancu in parte. Si vedenu i dui persunagi chì si avvicinanu, si accumbraccianu, si basgianu, si cappianu, vanu, rivenenu, si ripiglianu, si basgianu, si accoppianu, si cappianu. Mentre ch’elli si movenu Tersite chì si hè impustatu à u primu pianu, parla à u publicu)

Tersite : Je ne vous l’avais pas dit ? Voilà ! Croyez-moi, je connais mes chèvres et mes cochons même s’ils s’habillent avec les plumes des angelots et celles de la poule blanche. Maintenant, ils n’ont plus qu’un désir, et il n’est pas besoin de vous faire un dessin ! Jouir, surjouir et transjouir à n’en plus pouvoir ! Et pour en arriver à ce point et continuer à se faire l’esclave de leurs désirs bestiaux, ils sont capables de dire des absurdités et de faire toutes les grimaces nécessaires. Si la femme fait semblant de résister, alors vous les entendrez les serments d’amour et les promesses de fidélité éternelle…

(un gestu è u ritimu di a scena di amore diventa nurmale è u lume vene nantu à i persunagi : mentre chì Ellu parla à Ella, Tersite face nice di sunà di viulinu )...

Ellu : Oh! Si je croyais possible à une femme (je veux l’espérer de vous) d’entretenir à jamais le flambeau et les feux de son amour, et de conserver, dans sa fraîcheur et dans sa force, une fidélité qui puisse survivre à la beauté extérieure par une pensée plus prompte à rajeunir que le sang à vieillir; oh! si, grâce à cette conviction, j'étais persuadé que ma sincérité, ma constance envers vous, pussent rencontrer, pour leur faire équilibre, un amour aussi raffiné et aussi pur, combien alors je serais ravi! Mais, hélas ! je suis aussi fidèle que la fidélité la plus ingénue... (acte III, scène 2 ; trad. François-Victor Hugo)

Lui : idem

Curifea : Dans les temps à venir, les amoureux fidèles jureront de leur fidélité par Troilus; quand leur poésie, pleine de protestations, de serments et de grandes comparaisons, sera à bout d'images, quand leur fidélité sera lasse de répéter qu'elle est fidèle comme l’acier, comme le plantagenêt à la lune, comme le soleil au jour, comme la tourterelle à son mâle, comme le fer à l'aimant, comme la terre au centre, eh bien, après toutes ces comparaisons, la fidélité me citera comme son auteur authentique, et ces mots : fidèle comme Troilus couronneront son vers et sanctifieront ses chants!...(acte III, scène 2 ; trad. François-Victor Hugo)

Coryphée : idem

(A scena ripiglia u so ritimu acceleratu è meccanicu mentre ch’ellu intervene dinò Tersite per dà e spiecazione necessarie)

Tersite : Écoutez-le donc ! Il faut dire qu’il sait y faire, le type. Si j’avais été une femme, peut-être que… Maintenant il y a une chose qu’il faut que je vous fasse voir parce que le cerveau, il l’a un peu en ébullition, désormais… Troïlus, vous l’avez entendu, « fidèle comme Troïlus » ? Il dit Troïlus et il récite un passage de Troilus and Cressida du bien nommé Shakespeare… Le problème avec les maladies d’amour est que les malades ne sont pas loin de se prendre pour d’autres. Ils ne savent plus qui ils sont, à la fin…

Lui : O ma Cressida, regarde-moi !

Tersite : Hein ! Qu’est-ce que je vous disais ? vous le voyez bien, cet homme se prend pour Troïlus le Troyen… Troïlus le Troyen, le plus jeune fils de Priam le vieux, le roi de Troie. Celui qui était tombé amoureux de Cressida…

Ellu : O ma Cressida, où es-tu ?

Tersite (parte ghjucata cum’è s’ella fussi dialugata cù a Curifea o solu Tersite spiazzendu si da figurà ogni volta u so interlucutore) :

Cressida, la fille de Calcas que Priam retient prisonnière dans un palais à Troie et qui un beau jour a été relâchée et qu’on a obligée à rentrer dans le camp des siens, les Grecs, mais le problème c’est que pendant le temps qu’elle était prisonnière dans le palais, elle va pas s’amouracher de Troïlus, le plus jeune fils du roi Priam !

Et alors ?

Alors les coins et les cachettes ne manquent pas dans cet énorme palais du roi Priam et les deux jeunes gens ont été heureux tout le temps qu’elle était prisonnière, puis sont devenus malheureux quand elle fut libérée. Il étaient inconsolables et on dit que leurs pleurs s’entendaient par dessus les murailles de Troie jusqu’à la tente de Diomède le Grec qui avait emporté la jeune fille sous sa tente et l’avait violée. Enfin… violée. On dit que l’oncle, Pandare - un bel oiseau celui-là, n’ayez crainte ! - au tout début, avait plutôt protégé l’amour des deux jeunes gens, et puis qu’il avait tourné casaque et s’était mis plutôt à faire avancer les affaires de Diomède auprès de la jeune fille, d’autant plus que l’oncle se serait servi lui aussi sur le dos de sa nièce…

Mais ce Diomède ?

- Doucement, doucement, mon compère ! Il semble qu’au début Pandare aurait manifesté l’intention de s’opposer à l’érection amoureuse de Diomède et puis ceci et cela… elle s’est laissée convaincre et les mauvaises langues disent qu’ensuite la princesse ne disait plus qu’elle se repentait d’avoir été obligée de céder parce que les femmes sont faites pour céder aux hommes, mais qu’il leur reste toujours la possibilité de ne pas être d’accord, n’est-ce pas ?

Lui : Mon ami, écoutez un peu…vous allez me faire plaisir. Allez à la table de cette belle jeune fille là-bas, et flattez-la un peu… dites-lui qu’elle me rappelle quelqu’un et qu’il me plairait d’en parler ensemble, entre nous, de cette ressemblance, en tête à tête.

Tersite : Ah ! maintenant, ça lui a passé ; nous ne sommes plus dans les temps antiques ? nous sommes dans les temps d’aujourd’hui ! Bien ! faisons ainsi, à moi tout me va…

C’est une maladie comme ça, ça passe et ça revient… Elles sont ainsi les maladies de l’époque… il suffit de se rajeunir ou de se vieillir un peu, et l’affaire est faite. Une poignée de siècles, une cuillérée de millénaires, un pet de lapin !

(Tersite và è si vede ch’ellu parla à Ella chì li risponde in modu animatu ; à pocu à pocu si hà da sente e so parolle)

Tersité : Moi je ne fais que porter les messages. C’est ma fonction ; je sers et je dis ce qu’ils m’ont dit de dire. Lui, il a dit que vous lui rappelez quelqu’un : il a dit « Elle me rappelle quelqu’un, elle me rappelle… »

Elle : À moi aussi il me rappelle quelqu’un. Mais quand je l’ai vu la première fois, il n’était pas tombé aussi bas. Sainte Vierge ce que l’on peut devenir avec l’âge ! Au début, quand nous dansions, je l’ai reconnu… le parfum de Monoprix ! Il n’y a que lui pour se mettre cette puanteur dessus ! Déjà aux temps de la Guerre de Troie…

Tesrite : Mais je rêve ! Vous l’avez entendue vous aussi, non ? Qu’est-ce qu’elle va chercher elle encore ! O Tersite o Tersite ! tu es tombé dans une belle affaire !

Elle : Une puanteur ! Cela vous donne envie de vomir… Qu’il reste chez lui et qu’il s’en cherche une autre… Ce tango me suffit pour aujourd’hui…

Tersite : Attention, mademoiselle, la commission sera difficile à faire…

Elle : Mais pour qui se prend-il, ce cornu de Troïlus ? Vous le savez pourquoi il parle ainsi ? Parce qu’il est cocu ! Il s’appelle Troïlus, il s’appelle !

Tersite : Voyons un peu s’ils sont tous mabouls ou si c’est moi qui m’abrutis à force d’avoir à faire avec des mabouls… Troïlus ? ce nom, Troïlus… je l’ai déjà entendu…

Elle : Oui, cela vous dit quelque chose Troïlus ? Non ? Eh bien cela ne vous dit rien parce que vous ne connaissez pas votre mythologie ! Troïlus ? Hélène ? Ménélas ? Pâris, Hector et Cassandre, non ? Cela ne vous dit rien ? Bon ! Mais avec qui est-ce que je parle moi ? Voyons s’il sait quelque chose… je vais lui demander s’il se souvient de Cressida ; il va certainement dire non ! Vous la connaissez, Cressida ?

Tersite : Comment ? Non !

Elle : Je vous l’avais dit ! Il n’y a plus rien de propre. Ceux-là, le monde d’aujourd’hui est une race sans passé ni mémoire. Ils ne savent plus rien. Ils sont nés trop tard. Il sont incapables de reconnaître quiconque… Alors à quoi servirait-il de leur dire qui je suis en vérité ? Peine perdue…

Hein ? Quoi ? Hélène, cela vous dit quelque chose à vous ? Peut-être oui, peut-être non mais cela me fait du bien à moi de rappeler qui je suis et tout ce que j’ai connu, ce mégot de Ménélas, la fuite à Troie avec Pâris - il ne vaut pas sa réputation celui-là, « il m’a déçue », comme dirait Ménélas - et puis il y a tout le reste, ces longues années pendant que les alliés de mon mari assiégaient Troie. Moi, pauvre petite, je passais mon temps comme je le pouvais. J’étais presque toujours sur les murailles à regarder les îles et la mer, à oublier les prédictions funèbres de cette maudite Cassandre. Et puis il y avait cette hypocrite d’Andromaque qui fait la sainte nitouche, mais ce que mes yeux ont vu je ne peux l’oublier… et puis tout le reste. Le cheval de bois, les Grecs dans la cité, Troie en ruine, Ménélas enragé, Ménélas qui me voit…

Coryphée : Elle ne dit pas tout… Ménélas entre l’épée à la main et puis la voit… Elle, elle comprend qu’elle va y passer, alors elle prend ses vêtements, les déchire face à lui et dit : Frappe ici ! et lui présente ses beaux seins couleur de lait… Ménélas s’est élancé, mais l’épée, il l’avait abandonnée !

Elle : Ménélas qui est ici, qui se calme, et puis le retour et puis et puis… et puis… et puis à la fin, je n’ai pas pu rester… j’ai fui encore une fois… C’est plus fort que moi. Plutôt le tango avec ce malheureux de Troïlus qui aujourd’hui vide sur lui cette bouteille d’eau de Cologne qui pue, plutôt que de retourner là-bas.

Tersite : Tous des timbrés ! Il n’y a rien à faire ! Nous n’y pouvons rien !

 

(In issu mentre u lume schjarisce e duie forme : una hè Ella, ma avà vestuta da Elena è l’altra hè Andrumaca)

 

2/12 Corsu