Ella, Ellu, U Servu chì diventa Tersite,
Curifea
Ella
hà ripigliatu u so postu è fuma biendu.
Tersite chì hè diventatu dinò u Servu, ma si
tene à dossu una parte di u vestitu di
Tersite, stalla un tavulinu à l’altru latu.
Ci posa Ellu.
U
trumbone sculiscinu sottulinieghja ognunu di
i muvimenti di U Servu/Tersite. Và da un
persunagiu à l’altru, i feghja cum’è s’elli
devissinu parlà, face un gestu (e corne) è
si agrancanu cum’è ipnutizati... Parechje
volte si ghjoca à fà li move è piantà, cum’è
puppatule meccaniche. Piglia è si avanza...
Tersite : C’est vrai, je suis bien celui que
je parais être. Dans la vie bien sûr,
l’habit fait le moine… alors qu’ici nous
sommes au théâtre et alors, les choses
changent… « Le théâtre, a dit l’autre, n’est
pas le pays du réel, c’est le pays du vrai »
Lui
: Bah quelle rigolade, mon ami !
Mais
regardez-moi cette comédie. Il croyait
qu’ils étaient endormis : … quant à moi, je
n’y ai pas mis assez de puissance. Ou alors
c’est la vieillesse, mes amis. On vieillit,
on vieillit, « voire » dit le français… Bon
? alors, que disions-nous ? Le théâtre, le
pays du vrai… Ça, ça m’a coupé la chique
pour de bon… Cela ne fait rien. Moi, vous me
preniez pour un serveur de bar, eh bien je
suis un autre ! Un bouffon, mais malin et
qui sait les choses de la vie. Témoin des
méfaits de l’homme depuis qu’il dit qu’il
est un homme.
Celui-ci, je le connais comme si je l’avais
fait moi. Ne croyez pas, mais c’est un sacré
chaud lapin ! Pourvu qu’il baise, il est
capable de s’enfiler une bande entière de
chèvres… Ne le regardez pas comme ça : il
fait le beau mais son âme est corrompue.
Elle est comme la châtaigne : belle au
dehors, mais pourrie à l’intérieur…
Écoutez-moi donc. Je veux le réveiller et
alors vous verrez ceci : il s’approche et
dit à cette jeune fille : « Mademoiselle,
vous avez le feu ? »… Et comment qu’elle
l’a, le feu… Oui, oui, justement où tu
penses, ô gros cochon que tu es ! Tout pour
le cul ! Tout ! Mais, oh ! l’important est
de faire semblant, que tout soit beau à
l’extérieur : courtoisie, manières et
salamalecs. Tenez, ouvrez les yeux et les
oreilles… je vous fais voir aussitôt ce que
vaut le lascar…
(si
pesa è pianu pianu si dirige ver’di a donna,
cù u versu lancione è seduttore ; si ghjimba
cù a sigaretta vicinu à e labre è fighjendu
la ind’è l’ochji)
«
Mademoiselle, vous avez le feu ? »…
Elle
: Avec plaisir, monsieur, avec plaisir.
(Tersite face e corne è à u so cumandu,
sfila una scena accelerata, cum’è una
pellicula di filmu ch’ellu si sbucina in
furia è ch’ella accumpagna una musica
cacufonica è stridulia : forse si puderia
trattà issu muvimentu rapidu in ombre
chinese, omancu in parte. Si vedenu i dui
persunagi chì si avvicinanu, si
accumbraccianu, si basgianu, si cappianu,
vanu, rivenenu, si ripiglianu, si basgianu,
si accoppianu, si cappianu. Mentre ch’elli
si movenu Tersite chì si hè impustatu à u
primu pianu, parla à u publicu)
Tersite : Je ne vous l’avais pas dit ? Voilà
! Croyez-moi, je connais mes chèvres et mes
cochons même s’ils s’habillent avec les
plumes des angelots et celles de la poule
blanche. Maintenant, ils n’ont plus qu’un
désir, et il n’est pas besoin de vous faire
un dessin ! Jouir, surjouir et transjouir à
n’en plus pouvoir ! Et pour en arriver à ce
point et continuer à se faire l’esclave de
leurs désirs bestiaux, ils sont capables de
dire des absurdités et de faire toutes les
grimaces nécessaires. Si la femme fait
semblant de résister, alors vous les
entendrez les serments d’amour et les
promesses de fidélité éternelle…
(un
gestu è u ritimu di a scena di amore diventa
nurmale è u lume vene nantu à i persunagi :
mentre chì Ellu parla à Ella, Tersite face
nice di sunà di viulinu )...
Ellu
: Oh! Si je croyais possible à une femme
(je veux l’espérer de vous) d’entretenir à
jamais le flambeau et les feux de son amour,
et de conserver, dans sa fraîcheur et dans
sa force, une fidélité qui puisse survivre à
la beauté extérieure par une pensée plus
prompte à rajeunir que le sang à vieillir;
oh! si, grâce à cette conviction, j'étais
persuadé que ma sincérité, ma constance
envers vous, pussent rencontrer, pour leur
faire équilibre, un amour aussi raffiné et
aussi pur, combien alors je serais ravi!
Mais, hélas ! je suis aussi fidèle que la
fidélité la plus ingénue... (acte III,
scène 2 ; trad. François-Victor Hugo)
Lui
: idem
Curifea : Dans les temps à venir, les
amoureux fidèles jureront de leur fidélité
par Troilus; quand leur poésie, pleine de
protestations, de serments et de grandes
comparaisons, sera à bout d'images, quand
leur fidélité sera lasse de répéter qu'elle
est fidèle comme l’acier, comme le
plantagenêt à la lune, comme le soleil au
jour, comme la tourterelle à son mâle, comme
le fer à l'aimant, comme la terre au centre,
eh bien, après toutes ces comparaisons, la
fidélité me citera comme son auteur
authentique, et ces mots : fidèle comme
Troilus couronneront son vers et
sanctifieront ses chants!...(acte III,
scène 2 ; trad. François-Victor Hugo)
Coryphée : idem
(A
scena ripiglia u so ritimu acceleratu è
meccanicu mentre ch’ellu intervene dinò
Tersite per dà e spiecazione necessarie)
Tersite : Écoutez-le donc ! Il faut dire
qu’il sait y faire, le type. Si j’avais été
une femme, peut-être que… Maintenant il y a
une chose qu’il faut que je vous fasse voir
parce que le cerveau, il l’a un peu en
ébullition, désormais… Troïlus, vous l’avez
entendu, « fidèle comme Troïlus » ? Il dit
Troïlus et il récite un passage de
Troilus and Cressida du bien nommé
Shakespeare… Le problème avec les maladies
d’amour est que les malades ne sont pas loin
de se prendre pour d’autres. Ils ne savent
plus qui ils sont, à la fin…
Lui
: O ma Cressida, regarde-moi !
Tersite : Hein ! Qu’est-ce que je vous
disais ? vous le voyez bien, cet homme se
prend pour Troïlus le Troyen… Troïlus le
Troyen, le plus jeune fils de Priam le
vieux, le roi de Troie. Celui qui était
tombé amoureux de Cressida…
Ellu
: O ma Cressida, où es-tu ?
Tersite (parte ghjucata cum’è s’ella
fussi dialugata cù a Curifea o solu Tersite
spiazzendu si da figurà ogni volta u so
interlucutore) :
Cressida, la fille de Calcas que Priam
retient prisonnière dans un palais à Troie
et qui un beau jour a été relâchée et qu’on
a obligée à rentrer dans le camp des siens,
les Grecs, mais le problème c’est que
pendant le temps qu’elle était prisonnière
dans le palais, elle va pas s’amouracher de
Troïlus, le plus jeune fils du roi Priam !
Et
alors ?
Alors les coins et les cachettes ne manquent
pas dans cet énorme palais du roi Priam et
les deux jeunes gens ont été heureux tout le
temps qu’elle était prisonnière, puis sont
devenus malheureux quand elle fut libérée.
Il étaient inconsolables et on dit que leurs
pleurs s’entendaient par dessus les
murailles de Troie jusqu’à la tente de
Diomède le Grec qui avait emporté la jeune
fille sous sa tente et l’avait violée.
Enfin… violée. On dit que l’oncle, Pandare -
un bel oiseau celui-là, n’ayez crainte ! -
au tout début, avait plutôt protégé l’amour
des deux jeunes gens, et puis qu’il avait
tourné casaque et s’était mis plutôt à faire
avancer les affaires de Diomède auprès de la
jeune fille, d’autant plus que l’oncle se
serait servi lui aussi sur le dos de sa
nièce…
Mais
ce Diomède ?
-
Doucement, doucement, mon compère ! Il
semble qu’au début Pandare aurait manifesté
l’intention de s’opposer à l’érection
amoureuse de Diomède et puis ceci et cela…
elle s’est laissée convaincre et les
mauvaises langues disent qu’ensuite la
princesse ne disait plus qu’elle se
repentait d’avoir été obligée de céder parce
que les femmes sont faites pour céder aux
hommes, mais qu’il leur reste toujours la
possibilité de ne pas être d’accord,
n’est-ce pas ?
Lui
: Mon ami, écoutez un peu…vous allez me
faire plaisir. Allez à la table de cette
belle jeune fille là-bas, et flattez-la un
peu… dites-lui qu’elle me rappelle quelqu’un
et qu’il me plairait d’en parler ensemble,
entre nous, de cette ressemblance, en tête à
tête.
Tersite : Ah ! maintenant, ça lui a passé ;
nous ne sommes plus dans les temps antiques
? nous sommes dans les temps d’aujourd’hui !
Bien ! faisons ainsi, à moi tout me va…
C’est une maladie comme ça, ça passe et ça
revient… Elles sont ainsi les maladies de
l’époque… il suffit de se rajeunir ou de se
vieillir un peu, et l’affaire est faite. Une
poignée de siècles, une cuillérée de
millénaires, un pet de lapin !
(Tersite và è si vede ch’ellu parla à Ella
chì li risponde in modu animatu ; à pocu à
pocu si hà da sente e so parolle)
Tersité : Moi je ne fais que porter les
messages. C’est ma fonction ; je sers et je
dis ce qu’ils m’ont dit de dire. Lui, il a
dit que vous lui rappelez quelqu’un : il a
dit « Elle me rappelle quelqu’un, elle me
rappelle… »
Elle
: À moi aussi il me rappelle quelqu’un. Mais
quand je l’ai vu la première fois, il
n’était pas tombé aussi bas. Sainte Vierge
ce que l’on peut devenir avec l’âge ! Au
début, quand nous dansions, je l’ai reconnu…
le parfum de Monoprix ! Il n’y a que lui
pour se mettre cette puanteur dessus ! Déjà
aux temps de la Guerre de Troie…
Tesrite : Mais je rêve ! Vous l’avez
entendue vous aussi, non ? Qu’est-ce qu’elle
va chercher elle encore ! O Tersite o
Tersite ! tu es tombé dans une belle affaire
!
Elle
: Une puanteur ! Cela vous donne envie de
vomir… Qu’il reste chez lui et qu’il s’en
cherche une autre… Ce tango me suffit pour
aujourd’hui…
Tersite : Attention, mademoiselle, la
commission sera difficile à faire…
Elle
: Mais pour qui se prend-il, ce cornu de
Troïlus ? Vous le savez pourquoi il parle
ainsi ? Parce qu’il est cocu ! Il s’appelle
Troïlus, il s’appelle !
Tersite : Voyons un peu s’ils sont tous
mabouls ou si c’est moi qui m’abrutis à
force d’avoir à faire avec des mabouls…
Troïlus ? ce nom, Troïlus… je l’ai déjà
entendu…
Elle
: Oui, cela vous dit quelque chose Troïlus ?
Non ? Eh bien cela ne vous dit rien parce
que vous ne connaissez pas votre mythologie
! Troïlus ? Hélène ? Ménélas ? Pâris, Hector
et Cassandre, non ? Cela ne vous dit rien ?
Bon ! Mais avec qui est-ce que je parle moi
? Voyons s’il sait quelque chose… je vais
lui demander s’il se souvient de Cressida ;
il va certainement dire non ! Vous la
connaissez, Cressida ?
Tersite : Comment ? Non !
Elle
: Je vous l’avais dit ! Il n’y a plus rien
de propre. Ceux-là, le monde d’aujourd’hui
est une race sans passé ni mémoire. Ils ne
savent plus rien. Ils sont nés trop tard. Il
sont incapables de reconnaître quiconque…
Alors à quoi servirait-il de leur dire qui
je suis en vérité ? Peine perdue…
Hein
? Quoi ? Hélène, cela vous dit quelque chose
à vous ? Peut-être oui, peut-être non mais
cela me fait du bien à moi de rappeler qui
je suis et tout ce que j’ai connu, ce mégot
de Ménélas, la fuite à Troie avec Pâris - il
ne vaut pas sa réputation celui-là, « il m’a
déçue », comme dirait Ménélas - et puis il y
a tout le reste, ces longues années pendant
que les alliés de mon mari assiégaient
Troie. Moi, pauvre petite, je passais mon
temps comme je le pouvais. J’étais presque
toujours sur les murailles à regarder les
îles et la mer, à oublier les prédictions
funèbres de cette maudite Cassandre. Et puis
il y avait cette hypocrite d’Andromaque qui
fait la sainte nitouche, mais ce que mes
yeux ont vu je ne peux l’oublier… et puis
tout le reste. Le cheval de bois, les Grecs
dans la cité, Troie en ruine, Ménélas
enragé, Ménélas qui me voit…
Coryphée : Elle ne dit pas tout… Ménélas
entre l’épée à la main et puis la voit…
Elle, elle comprend qu’elle va y passer,
alors elle prend ses vêtements, les déchire
face à lui et dit : Frappe ici ! et lui
présente ses beaux seins couleur de lait…
Ménélas s’est élancé, mais l’épée, il
l’avait abandonnée !
Elle
: Ménélas qui est ici, qui se calme, et puis
le retour et puis et puis… et puis… et puis
à la fin, je n’ai pas pu rester… j’ai fui
encore une fois… C’est plus fort que moi.
Plutôt le tango avec ce malheureux de
Troïlus qui aujourd’hui vide sur lui cette
bouteille d’eau de Cologne qui pue, plutôt
que de retourner là-bas.
Tersite : Tous des timbrés ! Il n’y a rien à
faire ! Nous n’y pouvons rien !
(In
issu mentre u lume schjarisce e duie forme :
una hè Ella, ma avà vestuta da Elena è
l’altra hè Andrumaca)