Ghjacumu Thiers

 

 

À l'antigona

 

 

SCENA 1

 

 

CANTU DI L’INIZIU

“ O grande Mamma, o terra generosa,

signurona maiò di tutta la Natura,

tù chì mi vulisti vergine è sposa

solu di u diu di e fureste oscure,

salva mi. U mare chjode e so porte

è u fiatu pisiu di sta furia

hè ventu è focu di passione è di morte.

O Mà, o mà, salva a to criatura ! ”

A ninfa Aretusa pricava Madre Natura.

E lacrime tufunonu a petra

cum’è un cultellu taglionu a lastra

è falonu più inghjò, duve u mondu hè tetru :

pianu pianu a pelle si fece altra :

capelli, ochji è bracce di a zitella

sò cambiati in acqua, fantasima di un’onda.

Ci corre una chjama, tira un ventulellu

Tandu a tomba parla, cù una voce prufonda...

Nisunu altru a sente : hè sola Isimena.

Pensa ad Aretusa, ninfa niscentre è pura...

Ind’è l’acqua più limpida Aretusa hè ciumbata

puru di francà si a passione impura

di u titanu Alfeu chì li si hè achjiccatu.

Per boschi, ghjargali è fiumi rughjanu i so lagni,

a terra hà trasaltatu, l’aria ne hè spaventata,

ne stinzanu u ribombu e più alte muntagne :

L’amore ùn si pò fughje : u distinu hè signatu.

L’amore dà spaventu s’ellu hè roba umana.

Isimena sunniava l’unione immateriale

di cori senza corpi, l’ansciu di un riturnellu,

l’armunia chì sfrisgia è chì ùn stringhje mai,

un sintimu suttile, un sgrignu di purtellu,

musica di una prumessa, un futuru attempatu.

Cridia un giuvanottu è po u so ritrattu,

marchjanu tremindui cù l’anima felice,

Era amore zitellu, era un amore piattu,

Suttile cum’è un sguardu chì ùn parla ma chì dice.

Ma spunta un’ombra è si pesa a teghja :

face cennu di nò Antigona chì i feghja

PROLOGU

J'ai réussi. J'ai osé. Il y a longtemps que je désirais me retrouver seule avec toi. Tout le théâtre est là, comme je l'imaginais, tendu à craquer. Vide, en apparence. L’air est saturé de drame et de souffrances, de déchirements encore lovés au fond des cœurs et de désirs au fond des corps. La seule incertitude est l’heure à laquelle ça va arriver. Il faut très peu de choses : l’étincelle d’un regard, un mot cruel -ou tendre, c’est la même chose le plus souvent- et une longue traînée d’angoisse court partout et sa flamme, longue et drue s’envole jusqu’aux cintres. Moi, à chaque fois, je crois que je n’y survivrai pas... et je reviens, à chaque fois.

Maintenant, c’est enfin l’heure de notre tête-à-tête. Toi, tu es encore tout frémissant des bruits, des mots, des rires et des pleurs. Moi, j’attends... Je suis au point précis où l’on entend les paroles qui n’appartiennent qu’à toi.

Je les écoute toutes, avide et attentivement... Je les déchiffre. Surtout quand elles portent des émotions surprises et interrompues. Je les décrypte. Je suis la grande décrypteuse des émotions inabouties, des passions qui n’ont pas eu le temps d’éclore tout à fait, vu qu'on se ressaisit toujours, à la lisière de l’abandon total.

Cette manière de parler qu'ont aux lèvres les personnages ! Ailleurs, on ne trouve guère que deux mots sur dix pour avoir et faire sens. Ici, ils sont tous précieux, les mots. C'est curieux,j’aime même entendre ma voix qui dit, et , qui en résonnant, me rend à moi-même, en quelque sorte. C’est étrange, mais ici, j’éprouve un indicible besoin de parler avec des mots neufs, autres, différents. Grandis. Ici, parler m’est aussi essentiel qu’inutile. Même le silence, ici, prend sens.

Ce soir, comme moi, toutes les personnes présentes n'ont pu s’empêcher, j’en suis sûre, de verser des larmes et de croire, avant que la lumière revienne, qu’elles étaient Antigone, la petite noiraude maigrichonne, entrée en rebellion contre son oncle le roi Créon. Ca, c’est vraiment ta magie. Tu vois, moi aussi, j'ai haï, j'ai aimé, j'ai eu peur, j’ai vécu en silence toute la tragédie d'Antigone, et celle de Créon aussi... J’ai même pleuré, je te l’avoue, quelques larmes versées à la dérobée et que j’ai laissées sur ma joue -un voisin a si vite fait de repérer le geste, même discret, qui essuie dans le noir . On se laisse toujours avoir. Au théâtre, on sait que rien n’est réel, mais tout y est si vrai, si juste cependant!

C’est bizarre, ces vieux mythes : des princes, des rois, des têtes couronnées, des héros et des dieux, des histoires de châtiments et de mystères qui nous sont étrangers et, en même temps, étrangement familiers... Une inquiétante étrangeté familière nous enchaîne à la tragédie, à ces cortèges de personnages vêtus de noblesse et d’infortune. Nous sommes dans leur lignée, nous marchons avec eux. Il y a foule sur la scène des mythes. Tout le monde concerné, impliqué. Chacun monte à son tour pour y subir son sort. Il suffirait qu’Œdipe m’appelle : j’entendrais mon nom, me lèverais, monterais, lui prendrais des mains son poignard et me le plongerais dans les deux yeux ! Quand Créon entre, je le suis et c’est encore moi quand survient Antigone. Pas seulement à cause de leurs idées. Bien sûr, elle a raison, la jeune fille, avec son amour exclusif qui dit tout, en une fois . D’une seule voix... d’une seule foi : les convictions, la liberté absolue, le respect de la personne humaine jusque par-delà la mort, un sentiment si fort qu’elle a résolu d’en mourir, parce que, si elle l’avait voulu, elle aurait pu regarder le soleil en face sans même cligner des yeux...

Quant à Créon, il n’a pas le beau rôle dans ces tourments de sentiments et de serments où la lumière du jour se fait noire plus que les ténèbres et où la mort et la destruction se parent à tout instant des traits de l’Absolu. En plein cataclysme, alors que toutes les choses humaines et divines sont bouleversées, voilà notre monarque qui se retrousse les manches pour accomplir son métier d’homme et de bon père de famille. Le roi se prive des gratifications du drame et prétend que la vie vaut la peine d’être vécue. Il étend les bras dans un geste de protection et couvre de son ombre tutélaire toute la cité de Thèbes avec toute sa population : dans une main le Code civil et dans l’autre le Code pénal : beau tableau. Un chef politique, un vrai. Dévoué corps et âme, fort, inflexible et surtout fidèle, un homme d'idéal : la chose collective, le peuple, la cité, mais -dommage !- l’époque n’était pas aux héros sociaux.

Au fond, il était comme sa nièce. “ U sangue ùn hè acqua ” dit le proverbe et, au théâtre, il s’applique à nous autres aussi. Créon et Antigone ! Ces deux-là nous engendrent par chacun de leurs mots, de leurs signes de tête et des froncements de leurs sourcils.

Je crois même qu’ils se chérissaient, l’oncle et la nièce, d’une affection d’autant plus forte qu’ils sont les parents d’Œdipe. Ils étaient prêts à avoir des égards l’un pour l’autre, des attentions, des gestes de tendresse et d’émotion. Mais attention aux paroles, aux phrases, aux mots qui sifflent comme les pierres libérées de la fronde et s’en viennent frapper d’un coup sec, en pleine tête. En plein cœur...

J’aime et je redoute les mots car ils portent en eux leur propre trahison. Nous avançons dans la vie, la gorge pleine de paroles comme les garnements bourrent leurs poches de cailloux ou de bonbons. Une fois nos poches vides, nous ne savons plus si nous avons distribué des douceurs ou des mauvais coups. Peu importe le prétexte et le style : seule la cible compte et la beauté du coup à porter. Seulement voilà. Au théâtre, ce soir ce n’était plus un jeu, mais la tragédie. La vérité. La révélation crue des forces qui nous traversent et nous mènent inéluctablement à la mort. Une fois les quelques mots fatidiques jetés, l'engrenage s'ébranle et c'est avec une jouissance terrible que nous nous entre-déchirons. La fièvre de l’entre-destruction, de l’entre-dévorement que nous procurent, toujours, les paroles de l’entre-nuire, de l’entre-haïr : et les êtres aimés jusqu'alors se découvrent tout à coup, hideux et menaçants. Ennemis... Il suffit d’une insinuation, un prénom, une syllabe, avec une mimique de regret, comme si on l’avait laissé échapper sans le vouloir. C’est fait : l’arc est bandé, il suffit d’un tour de clepsydre pour voir la foudre tomber.

Pourtant ils donnent tout, ces personnages et nous dotent d’absolus dont nous n’avons pas la force de nous croire capables, sinon dans les brefs instants d’illusion où le spectacle nous rend identiques à eux. Intenses et déplorables, enfin vivants.

Naturellement, au début, les deux petites frappes d’Etéocle et Polynice ne justifiaient pas vraiment le sacrifice d'Antigone ni celui Créon leur oncle. Ils devaient régner sur Thèbes un an à tour de rôle, mais au terme de la première année, Etéocle refuse de céder le pouvoir. C’est un putsch qui met en branle la machine infernale. Polynice s'allie à sept princes étrangers pour attaquer les sept portes de Thèbes. Les sept princes sont vaincus et les deux frères s'entre-tuent. L'histoire aurait pu s'arrêter là mais Créon le roi, pour faire un exemple, décrète qu'il faut punir quiconque menacera la cité : interdiction de donner une sépulture à Polynice. Par contre il organise d'importantes funérailles pour Etéocle. L'histoire aurait pu s'arrêter là mais la petite Antigone brave la loi et enterre son frère, parce qu’elle croit qu’elle le doit. Créon la condamne et la fait exécuter, parce qu’il croit lui aussi qu'il le doit. Il ne le voulait pas, personne ne le voulait et pourtant chacun a reçu sa part de tragédie.

En fin de compte, nous sommes tous comme eux, un peu innocents, et coupables un peu, mais foncièrement victimes.

Il y a ce soir, ici, des craquements inexplicables, des plaintes, des soupirs écrasés. Je les entends et tu dois t’expliquer. Tu n'es sans doute qu'illusion, mais l'illusion est justement le contaire du mensonge, car tu effaces les masques de notre quotidien et nous restitue la part essentielle de notre condition.

Tu craques, je t'entends, je te sens crisser partout. Les bois de tes charpentes vibrent encore de l’action représentée. Les personnages vont surgir des recoins de ton ombre et l'histoire va se continuer. Ils reviendront, les vivants et les morts, et ils se camperont face à la béance de la salle pour poser leurs éternelles questions d’homme. Ils diront leurs éternelles certitudes et nous aurons à deviner s’ils doutent eux aussi comme nous, quand les événements passent trop vite pour s’imprimer dans le regard ou quand le malheur est trop grand pour que nous sachions combien il faut aimer la vie.

Tu crisses et tu craques, j'entends mille bruissements. D’habitude, nous n’aimons pas le silence parce que nous ne savons pas d’où vient cette immense rumeur prête à submerger notre vie de tous les jours. Alors nous avons inventé une expression. nous disons : “ Ce n’est rien. C’est le bois qui travaille ”. Mais moi je sais qui travaille. C’est le théâtre, c’est l’action qui se tend de nouveau, qui prépare leur retour.

Mais, tu sais, je te ressemble. Tu es dans ma tête comme je suis, en ce moment, en ton sein, et tout à l'heure quand ils reviendront Créon, Ismène et tous les autres c'est en nous deux qu'ils seront comme dans l'imaginaire de tous ceux qui étaient là ce soir. Alors, un semblant de lueur tremblotera peut-être dans un recoin de notre propre labyrhinte. Nous fera-t-il faire un pas vers ce que nous voudrions devenir.