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À l'antigona
SCENA 1
CANTU DI L’INIZIU
“ O grande Mamma, o terra generosa,
signurona maiò di tutta la Natura,
tù chì mi vulisti vergine è sposa
solu di u diu di e fureste oscure,
salva mi. U mare chjode e so porte
è u fiatu pisiu di sta furia
hè ventu è focu di passione è di morte.
O Mà, o mà, salva a to criatura ! ”
A ninfa Aretusa pricava Madre Natura.
E lacrime tufunonu a petra
cum’è un cultellu taglionu a lastra
è falonu più inghjò, duve u mondu hè tetru :
pianu pianu a pelle si fece altra :
capelli, ochji è bracce di a zitella
sò cambiati in acqua, fantasima di un’onda.
Ci corre una chjama, tira un ventulellu
Tandu a tomba parla, cù una voce prufonda...
Nisunu altru a sente : hè sola Isimena.
Pensa ad Aretusa, ninfa niscentre è pura...
Ind’è l’acqua più limpida Aretusa hè
ciumbata
puru di francà si a passione impura
di u titanu Alfeu chì li si hè achjiccatu.
Per boschi, ghjargali è fiumi rughjanu i so
lagni,
a terra hà trasaltatu, l’aria ne hè
spaventata,
ne stinzanu u ribombu e più alte muntagne :
L’amore ùn si pò fughje : u distinu hè
signatu.
L’amore dà spaventu s’ellu hè roba umana.
Isimena sunniava l’unione immateriale
di cori senza corpi, l’ansciu di un
riturnellu,
l’armunia chì sfrisgia è chì ùn stringhje
mai,
un sintimu suttile, un sgrignu di purtellu,
musica di una prumessa, un futuru attempatu.
Cridia un giuvanottu è po u so ritrattu,
marchjanu tremindui cù l’anima felice,
Era amore zitellu, era un amore piattu,
Suttile cum’è un sguardu chì ùn parla ma chì
dice.
Ma spunta un’ombra è si pesa a teghja :
face cennu di nò Antigona chì i feghja
PROLOGU
J'ai réussi. J'ai osé. Il y a longtemps que
je désirais me retrouver seule avec toi.
Tout le théâtre est là, comme je
l'imaginais, tendu à craquer. Vide, en
apparence. L’air est saturé de drame et de
souffrances, de déchirements encore lovés au
fond des cœurs et de désirs au fond des
corps. La seule incertitude est l’heure à
laquelle ça va arriver. Il faut très peu de
choses : l’étincelle d’un regard, un mot
cruel -ou tendre, c’est la même chose le
plus souvent- et une longue traînée
d’angoisse court partout et sa flamme,
longue et drue s’envole jusqu’aux cintres.
Moi, à chaque fois, je crois que je n’y
survivrai pas... et je reviens, à chaque
fois.
Maintenant, c’est enfin l’heure de notre
tête-à-tête. Toi, tu es encore tout
frémissant des bruits, des mots, des rires
et des pleurs. Moi, j’attends... Je suis au
point précis où l’on entend les paroles qui
n’appartiennent qu’à toi.
Je les écoute toutes, avide et
attentivement... Je les déchiffre. Surtout
quand elles portent des émotions surprises
et interrompues. Je les décrypte. Je suis la
grande décrypteuse des émotions inabouties,
des passions qui n’ont pas eu le temps
d’éclore tout à fait, vu qu'on se ressaisit
toujours, à la lisière de l’abandon total.
Cette manière de parler qu'ont aux lèvres
les personnages ! Ailleurs, on ne trouve
guère que deux mots sur dix pour avoir et
faire sens. Ici, ils sont tous précieux, les
mots. C'est curieux,j’aime même entendre ma
voix qui dit, et , qui en résonnant, me rend
à moi-même, en quelque sorte. C’est étrange,
mais ici, j’éprouve un indicible besoin de
parler avec des mots neufs, autres,
différents. Grandis. Ici, parler m’est aussi
essentiel qu’inutile. Même le silence, ici,
prend sens.
Ce soir, comme moi, toutes les personnes
présentes n'ont pu s’empêcher, j’en suis
sûre, de verser des larmes et de croire,
avant que la lumière revienne, qu’elles
étaient Antigone, la petite noiraude
maigrichonne, entrée en rebellion contre son
oncle le roi Créon. Ca, c’est vraiment ta
magie. Tu vois, moi aussi, j'ai haï, j'ai
aimé, j'ai eu peur, j’ai vécu en silence
toute la tragédie d'Antigone, et celle de
Créon aussi... J’ai même pleuré, je te
l’avoue, quelques larmes versées à la
dérobée et que j’ai laissées sur ma joue -un
voisin a si vite fait de repérer le geste,
même discret, qui essuie dans le noir . On
se laisse toujours avoir. Au théâtre, on
sait que rien n’est réel, mais tout y est si
vrai, si juste cependant!
C’est bizarre, ces vieux mythes : des
princes, des rois, des têtes couronnées, des
héros et des dieux, des histoires de
châtiments et de mystères qui nous sont
étrangers et, en même temps, étrangement
familiers... Une inquiétante étrangeté
familière nous enchaîne à la tragédie, à ces
cortèges de personnages vêtus de noblesse et
d’infortune. Nous sommes dans leur lignée,
nous marchons avec eux. Il y a foule sur la
scène des mythes. Tout le monde concerné,
impliqué. Chacun monte à son tour
pour y subir son sort. Il suffirait qu’Œdipe
m’appelle : j’entendrais mon nom, me
lèverais, monterais, lui prendrais des mains
son poignard et me le plongerais dans les
deux yeux ! Quand Créon entre, je le suis et
c’est encore moi quand survient Antigone.
Pas seulement à cause de leurs idées. Bien
sûr, elle a raison, la jeune fille, avec son
amour exclusif qui dit tout, en une fois .
D’une seule voix... d’une seule foi : les
convictions, la liberté absolue, le respect
de la personne humaine jusque par-delà la
mort, un sentiment si fort qu’elle a résolu
d’en mourir, parce que, si elle l’avait
voulu, elle aurait pu regarder le soleil en
face sans même cligner des yeux...
Quant à Créon, il n’a pas le beau rôle dans
ces tourments de sentiments et de serments
où la lumière du jour se fait noire plus que
les ténèbres et où la mort et la destruction
se parent à tout instant des traits de
l’Absolu. En plein cataclysme, alors que
toutes les choses humaines et divines sont
bouleversées, voilà notre monarque qui se
retrousse les manches pour accomplir son
métier d’homme et de bon père de famille. Le
roi se prive des gratifications du drame et
prétend que la vie vaut la peine d’être
vécue. Il étend les bras dans un geste de
protection et couvre de son ombre tutélaire
toute la cité de Thèbes avec toute sa
population : dans une main le Code civil et
dans l’autre le Code pénal : beau tableau.
Un chef politique, un vrai. Dévoué corps et
âme, fort, inflexible et surtout fidèle, un
homme d'idéal : la chose collective, le
peuple, la cité, mais -dommage !- l’époque
n’était pas aux héros sociaux.
Au fond, il était comme sa nièce. “ U sangue
ùn hè acqua ” dit le proverbe et, au
théâtre, il s’applique à nous autres aussi.
Créon et Antigone ! Ces deux-là nous
engendrent par chacun de leurs mots, de
leurs signes de tête et des froncements de
leurs sourcils.
Je crois même qu’ils se chérissaient,
l’oncle et la nièce, d’une affection
d’autant plus forte qu’ils sont les parents
d’Œdipe. Ils étaient prêts à avoir des
égards l’un pour l’autre, des attentions,
des gestes de tendresse et d’émotion. Mais
attention aux paroles, aux phrases, aux mots
qui sifflent comme les pierres libérées de
la fronde et s’en viennent frapper d’un coup
sec, en pleine tête. En plein cœur...
J’aime et je redoute les mots car ils
portent en eux leur propre trahison. Nous
avançons dans la vie, la gorge pleine de
paroles comme les garnements bourrent leurs
poches de cailloux ou de bonbons. Une fois
nos poches vides, nous ne savons plus si
nous avons distribué des douceurs ou des
mauvais coups. Peu importe le prétexte et le
style : seule la cible compte et la beauté
du coup à porter. Seulement voilà. Au
théâtre, ce soir ce n’était plus un jeu,
mais la tragédie. La vérité. La révélation
crue des forces qui nous traversent et nous
mènent inéluctablement à la mort. Une fois
les quelques mots fatidiques jetés,
l'engrenage s'ébranle et c'est avec une
jouissance terrible que nous nous
entre-déchirons. La fièvre de
l’entre-destruction, de l’entre-dévorement
que nous procurent, toujours, les paroles de
l’entre-nuire, de l’entre-haïr : et les
êtres aimés jusqu'alors se découvrent tout à
coup, hideux et menaçants. Ennemis... Il
suffit d’une insinuation, un prénom, une
syllabe, avec une mimique de regret, comme
si on l’avait laissé échapper sans le
vouloir. C’est fait : l’arc est bandé, il
suffit d’un tour de clepsydre pour voir la
foudre tomber.
Pourtant ils donnent tout, ces personnages
et nous dotent d’absolus dont nous n’avons
pas la force de nous croire capables, sinon
dans les brefs instants d’illusion où le
spectacle nous rend identiques à eux.
Intenses et déplorables, enfin vivants.
Naturellement, au début, les deux petites
frappes d’Etéocle et Polynice ne
justifiaient pas vraiment le sacrifice
d'Antigone ni celui Créon leur oncle. Ils
devaient régner sur Thèbes un an à tour de
rôle, mais au terme de la première année,
Etéocle refuse de céder le pouvoir. C’est un
putsch qui met en branle la machine
infernale. Polynice s'allie à sept princes
étrangers pour attaquer les sept portes de
Thèbes. Les sept princes sont vaincus et les
deux frères s'entre-tuent. L'histoire aurait
pu s'arrêter là mais Créon le roi, pour
faire un exemple, décrète qu'il faut punir
quiconque menacera la cité : interdiction de
donner une sépulture à Polynice. Par contre
il organise d'importantes funérailles pour
Etéocle. L'histoire aurait pu s'arrêter là
mais la petite Antigone brave la loi et
enterre son frère, parce qu’elle croit
qu’elle le doit. Créon la condamne et la
fait exécuter, parce qu’il croit lui aussi
qu'il le doit. Il ne le voulait pas,
personne ne le voulait et pourtant chacun a
reçu sa part de tragédie.
En fin de compte, nous sommes tous comme
eux, un peu innocents, et coupables un peu,
mais foncièrement victimes.
Il y a ce soir, ici, des craquements
inexplicables, des plaintes, des soupirs
écrasés. Je les entends et tu dois
t’expliquer. Tu n'es sans doute qu'illusion,
mais l'illusion est justement le contaire du
mensonge, car tu effaces les masques de
notre quotidien et nous restitue la part
essentielle de notre condition.
Tu craques, je t'entends, je te sens crisser
partout. Les bois de tes charpentes vibrent
encore de l’action représentée. Les
personnages vont surgir des recoins de ton
ombre et l'histoire va se continuer. Ils
reviendront, les vivants et les morts, et
ils se camperont face à la béance de la
salle pour poser leurs éternelles questions
d’homme. Ils diront leurs éternelles
certitudes et nous aurons à deviner s’ils
doutent eux aussi comme nous, quand les
événements passent trop vite pour s’imprimer
dans le regard ou quand le malheur est trop
grand pour que nous sachions combien il faut
aimer la vie.
Tu crisses et tu craques, j'entends mille
bruissements. D’habitude, nous n’aimons pas
le silence parce que nous ne savons pas d’où
vient cette immense rumeur prête à submerger
notre vie de tous les jours. Alors nous
avons inventé une expression. nous disons :
“ Ce n’est rien. C’est le bois qui travaille
”. Mais moi je sais qui travaille. C’est le
théâtre, c’est l’action qui se tend de
nouveau, qui prépare leur retour.
Mais, tu sais, je te ressemble. Tu es dans
ma tête comme je suis, en ce moment, en ton
sein, et tout à l'heure quand ils
reviendront Créon, Ismène et tous les autres
c'est en nous deux qu'ils seront comme dans
l'imaginaire de tous ceux qui étaient là ce
soir. Alors, un semblant de lueur
tremblotera peut-être dans un recoin de
notre propre labyrhinte. Nous fera-t-il
faire un pas vers ce que nous voudrions
devenir.
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