Ghjacumu Thiers

 

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Corsu

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À l'antigona

 

 

SCENE 2

 

 

ISIMENA, A SERVA

A SERVA : Qu’allons-nous devenir si tu t’y mets toi aussi ? Toi aussi, tu veux te révolter ? te dresser contre la loi ! Contre lui ? N’oublie pas qu’il est le Roi… Tandis que les autres ne sont plus… On n’entend plus leurs voix… On oublie jusqu’à leur nom.

 

ISIMENA : Il y a longtemps que j’entends les miens qui ne sont plus. Ils m’ont appelée longtemps sans que je les entende, et puis, un jour, je me suis retournée et je suis venue. Les voix venaient d’ici. Depuis, je viens près de la tombe, ouverte au ciel et petit à petit, toute la nuit se verse lentement dans la bouche de la tombe. Je couvre de mon corps étendu toute la froideur du marbre et ils me parlent. Antigone surtout. Chaque étoile, chaque rayon de lune y entre sans bruit et au matin, j’entends leurs voix.

J’y vais comme si quelque chose d’irrésistible m’y appelait. La mécanique inéluctable de leurs appels m’envoûte. Hémon, Antigone, mon père... De grands rouages silencieux qui s’entraînent l’un l’autre. Ils produisent une musique étrange, un mouvement admirable et parfait. Et soudain, je remonte le temps, je redeviens une enfant et je comprends ces voix. C’est bête, mais tu te souviens la grande clepsydre que père avait fait installer au pied du grand escalier du palais, au temps des jours heureux ?

 

A SERVA : Bien sûr, je m’en souviens ; il a fallu choisir l’endroit, la hauteur, la forme et la mesure. L’architecte devenait fou, mais il a réussi... Sa silhouette élégante se détachait bien sur le feuillage sombre des grands sycomores... Aujourd’hui, à cause de cette maudite guerre, tout est à l’abandon et le maquis a envahi la moitié du grand parc.

 

ISIMENA : Eh bien ! c’est à la clepsydre que j’ai pensé immédiatement. Une idée curieuse qui s’est imposée à mon esprit. Un mouvement placide comme les heures qu’elle égrenait dans ses godets mouillés et ruisselants de bruits. C’était au temps des jours heureux. Leurs voix m’appellent. J’entends Hémon et Antigone et puis notre compagnon de jeux. Tu te souviens de ce petit esclave noir et malicieux...

 

A SERVA : Malheur à nous ! Ma toute petite se fait un front triste et le visage tout pâle à errer à vagabonder dans le vaste maquis du passé. Mais c’est fini, terminé, enterré, le passé ! Ça déborde de larmes et d’infortune. Vois donc le présent, aujourd’hui, le monde maintenant, notre société en construction, le commandement ferme et bienveillant de notre roi, Créon...

 

ISIMENA :Justement ! C’est de lui qu’elles me parlent, les voix que j’entends et les formes que j’embrasse, quand se présentent les ombres de ceux qui ne sont plus. Je ne le vois pas comme vous. Il est pour moi un tyran, et je le découvre embusqué au coin de chaque rue. Même l’air se glace d’effroi en entendant sa voix, ses pas, son nom. Les prisons sont pleines de ceux qui ont osé contredire ses ordres, faire entendre la voix de la pitié, de la concorde, de la réconciliation. Et quand les portes s’ouvrent, c’est pour les conduire à la mort. On raconte que la nuit, il parcourt lui-même les rues et la campagne, à la tête d’un groupe de sicaires assoiffés de sang. Le peuple se tait, le peuple se terre et Thèbes plie sous son joug.

 

A SERVA : Tu es vraiment injuste, et c’est la douleur qui te fait parler ainsi. Le roi nous a offert la paix. Le peuple se tait parce qu’il lui est reconnaissant. Il ne veut plus souffrir, le peuple, nous voulos profiter de la paix et vivre enfin !

 

ISIMENA : A quoi sert la vie si c’est une vie d’esclave ? une vie pour trembler ? et feindre d’aimer le tyran qu’on abhorre ?

 

A SERVA : Elle est têtue, têtue ! Ce n’est pas un tyran, mais un homme de cœur ! È un omu d’onore ! Il a juré de tout sacrifier à la Patrie et à la Paix ! Je te le dis encore ! Tous ces efforts pour rien ! Dire qu’à chaque instant de mon existence, je n’ai pensé qu’à elle, à lui faire oublier l’histoire horrible des malheurs de sa race. Mais non ! j’ai toujours lutté en vain. Moi, et les autres avant moi. C’est ainsi que c’est écrit : une affaire où se mêlent l’origine, l’hérédité, le Pouvoir. La soif immense de Pouvoir. Se dresser face aux autres, face à l’ordre comme un défi ! Peu importe qui on défie ! Le défi. La passion du défi!

 

ISIMENA : Non, l’amour de la liberté et le respect de ceux qu’il a fait périr. Le devoir de mémoire.

 

A SERVA : J’ai beau leur donner amour et affection, ils n’entendent rien. D’abord Antigone, excitée comme une mouche au moment de la canicule. Elle n’a pas trouvé de répit tant qu’elle n’a pas été sûre qu’on l’abattrait. Et maintenant, ma chérie, ma petite Ismène, que tout portait à la félicité. Qui aurait pu s’en douter ? Hélas tel père, tels enfants ! Tous comme leur père Œdipe et comme tous nos princes. Voilà une jeune fille belle, douce et aimable ; elle ne pense qu’à vivre et à son avenir, mais tout d’un coup le ciel s’est assombri. On sait qu’on a passé une frontière et qu’on est de l’autre côté, où se tiennent aux aguêts les Sphinx et l’Infortune. Hélas ! moi, je ne peux leur donner que mon amour et mes larmes.

 

ISIMENA : Les ombres m’appellent et le devoir de vengeance. Ce soir, à l’heure où j’irai les retrouver, je leur dirai la bonne nouvelle. Tout est prêt. Chacun des conjurés sait où il doit agir. Si les Dieux sont avec le juste, et s’il est vrai que la vérité existe, Créon, tes heures sont comptées. Et je serai celle qui a délivré Thèbes du monstre qui lui suce le sang et fait périr les meilleurs de ses enfants ! Et lui, mon aimé, il m’aura donné, en m’aidant à terrasser le nouveau Sphynx, la plus belle des preuves d’amour...

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