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FRANCESE
CAMIONABILE 451 (La traversée du désert)
traduction de Ghjuvanni CHIORBOLI (Corsica)
Personnages:
WALTER 45 ans BRUNO 17 ans MARIE 32 ans
et
(par ordre rigoureusement alphabétique)
Anne Bronte Charlotte Bronte Emily Bronte Lewis Carrol Céline James Joyce Karl Kraus Marcel Proust Ludwig Wittgenstein Virginia Woolf Camion futé ; Voie sans issue ; Réservé aux poids lourds ; itinéraire recommandé aux poids lourds ; itinéraire bis.
Une longue route de bitume. Longue, très longue. A perte de vue. Dans un paysage dénudé, sans maisons, presque sans arbres et sans végétation. Dieu sait où. Sur ce long ruban d'asphalte roule un camion. Plutôt gros. Etrange. Aucune marque reconnaissable. Noir. Luisant. Plaque d'immatriculation invisible. Il roule sur cette route interminable. Dieu sait comment. Dieu sait quand. Un jour quelconque. A bord, au volant, un homme d'environ 45 ans. Près de lui un garçon: 17 ans. Pour l'instant nous les appellerons L'HOMME et LE GARÇON. Par la suite, on verra. L'HOMME: Tu sais, je pourrais même parler, mais pour dire quoi? Et si je me trompe? Si je t'appelle fils et que tu n'es pas mon fils? Si je dis que je te connais depuis toujours alors que je t'ai ramassé sur la route il y a à peine dix minutes? Qu'est-il arrivé avant cet instant? Qu'arrivera-t-il dans 10 minutes? Où t'ai-je vu pour la première fois? Où est-ce que je te dépose? LE GARÇON: Je ne sais pas. L'HOMME: Toi tu ne sais pas. Moi non plus. LE GARÇON: Je voudrais pisser. L'HOMME: Plus tard. Quand j'en aurai besoin aussi. Nous ne pouvons pas perdre de temps. LE GARÇON: Il y a quand même des choses que tu sais, alors. L'HOMME: Ça je le sais. (Un long silence) L'HOMME: Nous ne pouvons pas perdre de temps. Nous devons déposer des paquets. J'ai 45 ans, moi. Je décharge ces paquets, je les remets à qui de droit et je m'en vais. LE GARÇON: Et comment tu sais qu'il s'agit des bons destinataires? L'HOMME: Ils seront là. Ils ne me feront pas attendre sans raison. Ils seront là et c'est tout. J'arrête le camion, je descends, tu m'aides. C'est pour ça que tu es là! (Son visage s'illumine d'un sourire) Mais c'est bien sûr! Voilà pourquoi tu es là! A côté de moi. Tu dois m'aider à décharger les paquets. Je n'y avais pas pensé. Il y a des paquets qui sont gros, je n'y arriverais pas tout seul. C'est sûr. Tu m'aideras. Personne n'est au monde comme ça, par hasard. Toi tu restes là, à côté de moi, sur ce siège en simili cuir, dans ce camion, sur cette route, dans ce monde, parce que tu dois m'aider à livrer les paquets. Tu les as vus, là derrière, quand tu es monté? LE GARÇON: Non, je ne les ai pas vus. L'HOMME: Dommage. On a perdu du temps. (Un long silence) Mais tu sais au moins comment tu t'appelles? LE GARÇON: Comment pourrais-je ne pas le savoir? Je ne suis quand même pas un gosse idiot. L'HOMME: Bien sûr que non. LE GARÇON: Je m'appelle Bruno. L'HOMME: Bruno, hein? Un nom choisi exprès pour brouiller les pistes. Il convient pour des tas de langues. Un nom habile. Un nom futé. Moi aussi j'en voudrais un dans ce genre. LE GARÇON: Toi comment tu t'appelles? L'HOMME: Je ne peux pas te le dire. Je n'ai pas le droit. Tout au moins tant qu'on n'aura pas trouvé pour moi aussi un nom qui convient dans des tas de langues. LE GARÇON: Mais ça existe! L'HOMME: (intéressé) Vraiment?! LE GARÇON: Oui. L'HOMME: Dis-m'en un. LE GARÇON: Je ne sais pas. L'HOMME: Voilà, tu vois, tu ne sais pas. LE GARÇON: Walter, par exemple. L'HOMME: (déconcerté) Walter par exemple?! LE GARÇON: Walter. C'est tout. L'HOMME: Pas mal. J'aime bien! D'accord. Je m'appelle Walter. LE GARÇON: Mais je ne peux quand même pas t'appeler comme ça, chaque fois, au hasard de tes caprices. L'HOMME: Et pourquoi pas? LE GARÇON: Parce que. L'HOMME: (obstiné) Et pourquoi pas? (Il le regarde aimablement et avec une pointe d'agacement) Viens on va pisser. (Il arrête le camion. Ils descendent tous les deux et se mettent à pisser sur le bord de la route déserte.) Quel bonheur! Je n'étais pas vraiment sûr que ce camion s'arrêterait. Il s'est arrêté, au contraire. J'ai eu l'idée de m'arrêter, j'ai freiné, il s'est arrêté, on est descendus et maintenant on est en train de pisser. Le monde est beau, Bruno! LE GARÇON: Mais est-ce qu'on va repartir? L'HOMME: Qu'est-ce que tu veux dire? LE GARÇON: Eh bien, si tu craignais ne pas pouvoir l'arrêter, ce monstre, moi je crains qu'il ne puisse repartir. Ils remontent à bord. On ne voit personne nulle part, ni le long de la route, ni sur les bords. Ni maisons, ni voitures, ni âme qui vive. L'HOMME: Comment tu as dit que tu t'appelles? LE GARÇON: Bruno. L'HOMME: Tu paries qu'on repart? LE GARÇON: Je sais qu'on repart. L'HOMME: Tu paries? LE GARÇON: Je disais ça seulement parce que... L'HOMME: Tu paries? LE GARÇON: ...parce qu'on ne voit pas un chat. Et ça ne serait pas marrant de rester bloqués ici. L'HOMME: Tu ne sais rien de la vie.. Et tu la ramènes. Ce camion repart. Et tu sais qui te dit ça... (Il cherche désespérément le nom.) C'est Walter qui te le dit. Et puis, tu as pissé, non? Que veux-tu de plus? Il n'était pas dit que je freinerais, que j'arrêterais le camion. Je l'ai fait, non? LE GARÇON: Oui, tu l'as fait. L'HOMME: Et tu as pissé. LE GARÇON: Oui, j'ai pissé. Toi aussi. L'HOMME: Maintenant on peut y aller. LE GARÇON: Mais où est-ce qu'on va? L'HOMME: Livrer les paquets. Tu l'as oublié? LE GARÇON: Je dois t'aider... L'HOMME: Et ensuite on s'en va, chacun de son côté. Du moins c'est ce que je crois... A moins que tu ne sois mon fils. Il n'est pas dit que tu ne sois pas mon fils. J'aimerais avoir un fils comme toi. LE GARÇON: Tu n'as pas d'enfants? L'HOMME: Je ne sais pas. Et toi est-ce que tu as un père? LE GARÇON: Oui, je crois que oui. L'HOMME: Où? LE GARÇON (restant dans le vague): Loin. L'HOMME: Dans un camion? Comme celui-ci? (Le garçon ne répond pas.) C'est moi qui te le dis: toi, sur ton père, tu en sais autant que moi. (Le garçon ne répond pas.) Je parie qu'il est routier. Hein? Qu'en dis-tu? Il es routier? Il a un gros camion noir. Et il roule sur de longues routes interminables, entre buissons et désert. Hein? Tu ne réponds pas? Tu as perdu ta langue? Hein? Je parie qu'il s'appelle Walter. Un nom pour toutes les saisons. Et quelle sorte de paquets livre-t-il? De toutes les tailles? Des mystérieux? Des petits? Des grands? Sans poser de questions? Sans adresse? Sans rien recevoir en échange? Hein? Holà? On se réveille! Je ne t'ai pas ramassé pour que tu restes en silence dans ton coin. Quand je parle, essaie de prendre le relais de temps en temps. LE GARÇON: Au sujet de mon père, je préfère ne rien dire. L'HOMME: Ah non? (Ironique) Et de quoi Son Eminence veut-elle parler? LE GARÇON: (il l'interrompt) Regarde! Il y a un homme au bord de la route. (En effet, au bord de la route, perdu dans l'immensité du paysage, un homme est apparu: plutôt âgé, mal en point, vêtu d'habits sombres, sans cravate, il se tient tout raide, comme à la parade, ou à un arrêt d'autobus, en ville. Mais il n'y a pas d'arrêt d'autobus là où il attend. Ou du moins il n'y a aucun écriteau. L'HOMME: A la bonne heure, il était temps.
L'homme semble ne pas voir le camion qui arrive et s'arrête tout près de lui. Le conducteur, que dorénavant nous appellerons Walter, fait un clin d'oeil au garçon, que nous appellerons Bruno. Il baisse la vitre de sa cabine et parle à l'homme. WALTER: Ohé! L'HOMME: Une voix! Il se tourne pour regarder derrière lui, surpris, comme si le salut pouvait s'adresser à quelqu'un d'autre que lui, dans ce paysage sans limites. WALTER: Bonjour. L'HOMME: C'est à moi que vous parlez? WALTER: J'ai un paquet pour vous. L'HOMME: (très surpris) Pour moi?! WALTER: Bien sûr. Vous n'avez pas à être surpris. Vous vous trouvez ici, sur le bord de cette route, et moi je me trouve ici avec mon camion. Vous avez deux bras et moi j'ai deux bras. Ou plutôt quatre, comme vous pouvez voir, car j'ai emmené avec moi un assistant: ce vaillant jeune homme qui s'appelle... BRUNO: Bruno. L'HOMME: Voilà Bruno, comme je vous disais. Je l'ai pris sur le bord de la route il y a une heure, afin de pouvoir effectuer toutes les livraisons de manière ponctuelle et précise, dans un délai d'une journée. L'HOMME: Je ne sais pas de quoi vous voulez parler. WALTER: (serein) D'un paquet. L'HOMME: Un paquet?! WALTER: (souriant) Pour vous. L'HOMME: Mais vous êtes certain que c'est vraiment pour moi? WALTER: Ecoutez, Bruno aussi peut vous le confirmer. N'est-ce pas Bruno? BRUNO: A vrai dire, je ne sais pas. Walter a un geste de connivence avec l'Homme, et regarde le garçon avec commisération. WALTER: Il ne sait jamais rien, lui, le pauvre, il ne sait même pas s'il a un père ou s'il est orphelin. (A Bruno) Allons, descends, aide-moi, nous avons perdu assez de temps. Ils sautent tous les deux de la cabine et vont à l'arrière. L'homme reste là à les regarder, bouche bée, ne sachant que faire. Walter et Bruno réapparaissent tenant à bout de bras un paquet volumineux et apparemment très lourd. WALTER: Vous voyez? Voilà, c'est pour vous. L'homme prend le sac avec quelque difficulté et le pose vite par terre. L'HOMME: Mais là il y a écrit Wittgenstein! WALTER: C'est pour vous, non? Monsieur Wittgenstein c'est vous? Allons, ne faites pas d'histoires. Je vais finir par avoir des doutes. BRUNO: Walter, je peux fumer une cigarette? WALTER: A ton âge? (à l'homme, perdant patience) Alors, tout va bien? L'HOMME: Pardon? WALTER: Vous êtes bien Monsieur Wittgenstein, non? Ludwig Wittgenstein? L'HOMME: (précipitamment) Oui, oui, je suis monsieur Wittgenstein. J'ai toujours été monsieur Wittgenstein. Vous voulez voir mon passeport? WALTER: Vous avez un passeport sur vous? L'HOMME: Certainement. Je le porte toujours sur moi. Vous savez, la police... WALTER: Ne commencez pas à me tenir des propos subversifs! Je ne les supporte pas. L'HOMME: (craintif) Non je veux dire qu'avoir des papiers d'identité sur soi... BRUNO: Moi je n'en ai pas. WALTER: Toi tu n'as rien. Ni passeport, ni père, ni je ne sais combien d'autres choses encore. Les paquets aussi sont tous à moi, n'oublie pas. Tous. BRUNO: Je n'en ai vraiment rien à faire de tes paquets. WALTER: Parce que tu es un drôle de malappris. Ça crève les yeux. L'HOMME: (cherchant à nouveau désespérément d'attirer l'attention sur lui) Pourrais-je savoir ce que je dois faire? WALTER: Rien. Ne vous excitez pas comme ça. Ou vous risquez des poursuites pour comportement obscène dans un lieu public. L'HOMME: Je peux m'en aller? WALTER: Emportez le paquet, au moins. L'homme tente de soulever le paquet, mais il est très lourd. Il essaie deux ou trois fois, en vain. Il écarte les bras, désolé. Alors il se dit qu'il a le temps. Il extrait de sa poche un petit livre tout froissé et se plonge dans la lecture. C'est un roman policier d'un auteur américain de série B. La lecture l'accapare entièrement. WALTER: Attendez, le garçon va vous aider. Mais d'abord, même si vous avez votre passeport sur vous et que ça règle la question, apportez-moi la preuve de ce que vous êtes. L'HOMME: Comment de ce que vous êtes?! WALTER: (péremptoire) Que vous êtes Wittgenstein. L'HOMME: (avec espoir) Je pourrais danser? WALTER: Non. L'HOMME: Raconter des histoires drôles? WALTER: Ça c'est déjà mieux. L'HOMME: Alors écoutez celle-là: "Ce dont on ne peut parler, il ne faut en souffler mot". Ça vous a plu? Bruno s'esclaffe et avale la fumée de travers. Il commence à tousser mais n'arrête pas de rire, alors que Walter le regarde de travers. WALTER: Ne vous fâchez pas. C'est un garçon un peu bête. Comme tous les jeunes. Tout à l'heure je vais lui flanquer deux claques. Ne vous fâchez pas, monsieur Wittgenstein. Vous devez avoir beaucoup souffert? L'HOMME: Pas mal. WALTER: Vous avez aussi fait la guerre? L'HOMME: (soupirant) Eh oui... WALTER: (essayant de deviner) Vietnam? (voyant que l'autre fait signe que non) Corée? (autre signe négatif) Deuxième guerre mondiale? (surpris) La Première?! L'HOMME: (plein de dignité) La Première. BRUNO: Et moi, je voudrais bien comprendre aussi? WALTER: Tais-toi. Je t'expliquerai. (A l'homme) Vous me disiez que vous avez beaucoup souffert. L'HOMME: Oui. Ma famille... WALTER: Continuez. L'HOMME: Eh bien, je ne sais pas si je dois... WALTER: Je vous en prie! L'HOMME: Voyez-vous, il ne s'agit pas de choses qui me concernent. Directement. WALTER: Mais vous devez encore me prouver que vous êtes Wittgenstein. Sinon, pourquoi donc vous laisser le paquet? L'HOMME: Je ne sais si... WALTER: (insistant, comme à l'accoutumée) Pourquoi vous laisser le paquet? BRUNO: Très juste. WALTER: Vous devez nous dire que vous êtes Wittgenstein. L'HOMME: Voyez-vous... Trois frères suicidés... Un père mort d'un cancer... Une soeur adorée morte d'un cancer... Un frère pianiste, figurez-vous, qui perd à la guerre sa main préférée, la main droite... BRUNO: (ironique) La Première Guerre Mondiale, j'imagine. L'HOMME: (sans percevoir l'ironie) Oui, justement. BRUNO: (brutalement) Eh bien, moi, j'ai fini ma cigarette... WALTER: Oui, il va falloir y aller. L'HOMME: (perdant espoir, alors qu'il commençait à éprouver du plaisir) Mais, messieurs, je viens seulement de commencer! (il remet son petit livre dans sa poche) Je voudrais vous parler du jour où... WALTER: Désolé, je n'ai vraiment pas le temps. L'HOMME: Je pourrais vous raconter au sujet de Trakl... WALTER: (remontant dans le camion) Allons Bruno! Nous avons beaucoup d'autres paquets à livrer. Vous savez, il n'y a pas que vous... L'HOMME: Et qui d'autre? WALTER: (avec un geste vague, vers l'horizon) D'autres, d'autres... L'HOMME: Qui? J'ai déjà donné, j'ai déjà tout livré, vous n'avez pas besoin d'aller plus loin. J'ai déjà tout dit. J'ai déjà pensé à tout, moi. Les autres? Aucun appel à l'aide ne peut être plus fort que celui d'un homme seul! Décence morale. Recueillement! La parole libératrice! La pensée libératrice! Il faut du courage! Se jeter avec courage dans le gouffre de ce que l'on est! Maintenant je n'ai pas de temps pour travailler, mais pour crever, peut être. J'écris presque toujours des soliloques. Des choses que je me dis entre quatre yeux. Là où les autres poursuivent, moi je m'arrête. Pour qui en sait trop, il est difficile de ne pas mentir. Croyez-moi! Regardez! (il rouvre fébrilement le livre tout froissé) Regardez! Ceci! Ce livre est plein de vie! Non pas comme un homme, comme une fourmilière!... BRUNO: Vas-y, démarre! WALTER: Tout de suite! (Il met le moteur en marche) L'HOMME: La logique est un enfer! Le camion part. L'homme disparaît à l'horizon. Il disparaît définitivement dans un nuage de poussière. Le garçon se détend et s'installe confortablement sur le siège, comme pour s'endormir. WALTER: Ouf! Vraiment je n'en pouvais plus.
Le camion roule le long de la route de bitume, interminable. Le paysage aride et décharné, tout autour. Aucune maison. Aucun signe de vie. WALTER: Tu dors? BRUNO: (qui dormait) Non. WALTER: Tu t'es endormi? BRUNO: (s'excusant) Tu sais, tous ces discours, sans arrêt... Comment est-ce qu'il s'appelait? WALTER: Qui? BRUNO: Ce type. WALTER: Wittgenstein. BRUNO: Et qui est-ce? WALTER: Qui est-ce... Qui est-ce... BRUNO: (soupçonnant quelque chose) Tu le sais ou pas? WALTER: Bien sûr que je le sais. L'ignorant c'est toi, un vrai âne bâté, comme tous ceux de ton âge. BRUNO: Alors, qui est-ce? WALTER: Laisse tomber. Ce serait trop long à expliquer, surtout à quelqu'un comme toi. Toi, plutôt, combien de livres lis-tu? Hein? Parle! Est-ce que tu lis beaucoup? BRUNO: Moi je ne lis pas. Je baise. WALTER: (ironique) C'est ça! En réalité ça non plus, tu ne le fais pas, c'est écrit sur ta figure, ou plutôt c'est écrit sur les boutons que tu as sur le front et les joues. C'est ça! Monsieur ne lit pas. Il baise. Pour commencer quelqu'un d'intelligent peut faire les deux, c'est long une journée... BRUNO: Alors, ce type... WALTER: Qui ça? BRUNO: Le type de tout à l'heure. Il fait les deux? Il avait l'air d'être porté sur les livres, et c'est tout. WALTER: (furieux) Pourquoi? Ça a l'air de quoi quelqu'un qui ne connaît que les livres? BRUNO: (qui ne sait pas s'expliquer, mais sait de quoi il parle) Un air... comme ça... WALTER: (agressif) Comment, comme ça? BRUNO: Un air de gosse qui est resté gosse. Un long silence. Walter remâche les mots que le garçon vient de prononcer et lui lance de temps en temps un regard soupçonneux parce qu'il ne sait pas sur quel pied danser. WALTER: Mais toi quel est ton rôle dans cette histoire? BRUNO: (innocent) Quelle histoire? WALTER: Celle-ci! Il désigne d'un geste le camion, la route et le paysage, tout en somme. BRUNO: Bah, je ne sais pas. WALTER: Tu ne sais pas? BRUNO: Non. WALTER: Et alors pourquoi est-ce que fais l'important? BRUNO: Qui? Moi? WALTER: Oui, toi! Pourquoi est-ce que tu fais l'important? Pourquoi est-ce que tu fais le sentencieux, tu ouvres ta grande gueule, tu envoies les gens au diable, tu parles, tu parles, tu parles?! (Il le singe) Je ne lis pas. Je baise. (Reprenant un ton naturel) Voyez-vous ça! Le monde entier attend après toi. On ne savait pas comment se débrouiller. A propos, tu es monté comment dans ce camion? Dans mon camion... BRUNO: (sarcastique) Il est à toi, vraiment? WALTER: (scandalisé) Bien sûr qu'il est à moi! BRUNO: Tu parles, tu ne sais même pas ce qu'il y a dans les paquets! WALTER: Si, je le sais. BRUNO: Quoi donc? Dis-le. WALTER: Je le sais, un point c'est tout. BRUNO: Alors pourquoi est-ce que tu ne me le dis pas? Walter freine brusquement et arrête le camion si brutalement que la tête de Bruno va heurter le pare-brise. WALTER: Et alors pourquoi tu ne descends pas? BRUNO: (un peu sonné) Nom d'un chien! T'es pas un peu dingue? WALTER: Tu t'es blessé? BRUNO: Non, c'est rien. WALTER: (prévenant) Tu t'es blessé? Montre un peu... BRUNO: (en riant) Maintenant ne te prends pas pour mon père. De toutes façons, tu n'es pas mon père! WALTER: Et je suis qui à ton avis? BRUNO: Un type qui m'a ramassé sur la route. WALTER: Quand ça? BRUNO: Comment? Tu ne te souviens pas? Il y a deux heures à peu près. J'étais sur le bord de la route, je faisais du stop, tu t'es arrêté, je suis monté... WALTER: Arrête de raconter des blagues! BRUNO: (sur un ton ambigu) Vraiment tu ne te souviens pas? Tu m'as demandé où j'allais, je te l'ai dit et tu m'as fait monter. WALTER: (soucieux) Et où est-ce que tu allais? BRUNO: Au même endroit que toi, justement. Walter remet le camion en marche et repart. La route longue, très longue. Le paysage désert. Rien de changé. Tout comme avant. WALTER: Puisque tu sais tout, toi, pourquoi est-ce que tu ne me racontes pas quelque chose? BRUNO: Je ne sais rien, moi. Je sais deux ou trois choses de ce qui m'arrive. Je n'oublie pas. WALTER: Bon. Alors raconte-moi deux ou trois choses de ce qui t'arrive. BRUNO: C'est simple. Je suis sur un camion noir, conduit par un type qui dit s'appeler Walter mais j'ai des doutes, le camion est chargé de paquets dont il dit savoir ce qu'ils contiennent mais j'ai des doutes, on roule sur une grande route déserte, il n'y a pas un chat, mais de temps en temps on rencontre de drôles de types qui ont fait la Première Guerre Mondiale... WALTER: (il l'interrompt) Pas tous, tu vas voir. BRUNO: ... mais j'ai des doutes. Je m'appelle Bruno, j'ai 17 ans, je fais de l'auto-stop là ou il faut, dans la bonne direction, mais j'ai des doutes, je ne lis pas... WALTER: (il l'interrompt) ... je baise... BRUNO: (profitant de l'interruption)... je baise, j'envoie tout le monde se faire foutre et je soupçonne fortement que dans ces paquets il y a de la marchandise qui ne me convient pas, ni moi à la marchandise. WALTER: Et qu'est-ce que c'est? BRUNO: (laconique) Des livres. WALTER: Et comment peux-tu le savoir? BRUNO: A cause de leur poids, ces foutus livres! WALTER: (ébahi) A cause de leur poids? BRUNO: Tu n'as pas remarqué le type de tout à l'heure? Il avait l'air de se casser en deux. WALTER: (soucieux) Voilà pourquoi on t'a envoyé sur la route et pourquoi je t'ai fait monter. Pour m'aider à porter les paquets. Je n'aurais pas pu, tout seul. Tu n'étais pas prévu, tu sais, dans cette histoire. BRUNO: (l'air sombre) Je n'étais pas prévu? WALTER: Non. On ne m'avait pas dit que je rencontrerais aussi un garçon. Pour les autres j'étais au courant. BRUNO: Mais moi oui. On me l'avait dit à moi. WALTER: Vraiment? BRUNO: (tout heureux de le vexer) Oui, bien sûr. WALTER: Qui ça? Bruno ne répond pas. Il fait un geste vague de la main, vers le haut, vers le bas, à droite, à gauche, on ne voit pas très bien. Dans une direction quelconque. Il ne répond pas. WALTER: (têtu, comme d'habitude) Qui? BRUNO: (improvisant) Je ne peux pas te le dire. WALTER: Bon. Alors je te débarque. BRUNO: Tu ne peux pas. Je dois t'aider pour les paquets. Tu ne peux pas y arriver tout seul. Je dois t'aider. Je te tiens compagnie, pour que tu ne t'endormes pas. Je te fais marrer en te racontant des conneries au sujet de ma vie aventureuse. Je suis moi. Je suis l'autre. On est toi et moi. On est deux. Je t'aide à décharger les paquets. Ils sont trop lourds pour toi tout seul. Des livres. (avec un geste de dégoût) Ce n'est pas pour moi. Je lirai quand je serai vieux. WALTER: Et que tu ne banderas plus. Le camion continue sa course dans le paysage désert et le garçon semble se rendormir. WALTER: (il sursaute, presque en hurlant) Mais qui dit que c'est des livres?!
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