Elle
courait comme prise de folie, pleurant et sanglotant sous la chaleur
torride. Le souffle court, la terreur chevillée au corps, elle
courait en se retournant de temps à autre pour apprécier la distance
qui la séparait de ses poursuivants. Malheureusement elle constatait
effrayée que la horde s’approchait, sauvage et menaçante. l’espace
devant elle se réduisait dangereusement et elle se demandait où
pouvait bien se trouver l’issue qui la conduirait vers son salut.
Totalement épuisée par sa course éperdue elle sentait son cœur au
bord de l’implosion, sa gorge desséchée lui donnait l’impression
terrible de suffoquer et la sueur salée qui coulait abondamment sur
son visage lui brûlait les yeux. Mais elle courait encore et encore
et pour rien au monde elle ne se serait arrêtée. Le bruit
inquiétant des pas qui la poursuivaient résonnait dans les rues
étroites ainsi que dans sa tête lourde, et ses yeux hagards
cherchaient désespérément une sortie. Une lueur, au fond, là-bas,
un espoir. Une clarté qui l’appelait comme la voix rassurante d’une
mère. Elle se jeta à corps perdu dans ce rayon étincelant comme
aspirée par une force occulte. Sortie dans un état second de l’ombre
épaisse des immeubles hauts et délabrés elle dut se protéger les
yeux de la puissante lumière du soleil d’août. Elle eut le
sentiment de s’être sauvée d’un piège mortel et d’avoir
frôlé une véritable catastrophe ; mais le soulagement dura bien peu
car tout à coup le groupe déchaîné apparut sur le terrain vague
blanc et pierreux. Elle était exténuée et dans l’impossibilité
de courir encore. Ses forces l’avaient abandonnée, même celles du
désespoir. Comme pour se mettre à l’abri elle colla ses épaules
contre un mur de pierres sèches, ultime vestige d’un vieil immeuble
écroulé. Le groupe d’hommes, de femmes et d’enfants qui étaient
à sa poursuite se planta à quelques mètres d’elle, silencieux. Le
regard apeuré de la femme rencontrait des yeux froids, cruels et sans
pitié. En ces tragiques instants tout semblait s’être figé, comme
transi sous le soleil de plomb. Un homme qui semblait diriger les
opérations s’avança ; il se retourna gravement vers ses acolytes
exaltés et leur cria :
C’est
l’heure d’en finir !
Il
se tourna à nouveau face à la femme complètement hébétée, se
pencha lentement et ramassa une pierre. Tout à coup une violente
volée de pierres s’abattit sur la femme, intense et féroce. Les
hurlements de douleur déchirèrent l’atmosphère lourde de la
banlieue et soudain un silence poisseux et fébrile enveloppa les
lieux. Elle gisait là, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités,
morte sous les pierres blanches rougies par le sang.
Tout
se figea à nouveau dans le silence pesant et poussiéreux.
Dominique,
le chef du groupe, gardant les yeux rivés sur le cadavre se remémora
tout ce qui s’était passé depuis quelques jours. L’arrivée dans
le quartier de cette femme dont on avait immédiatement remarqué le
caractère sauvage et asocial ; la première nuit au cours de laquelle
le sommeil de tous les habitants de l’immeuble fut troublé par des
cris qui avaient amassé les gens affolés dans les cages d’escaliers.
Les hurlements de la femme, les pleurs empreints de terreur d’une
petite fille. Les coups, le vacarme des plats et des objets divers qui
allaient se briser contre les cloisons.
Je
vais te tuer ! criait la femme.
Arrête,
arrête ! Ne me frappe plus ! gémissait la petite fille d’une voix
suppliante.
Mais
rien à faire. Les coups semblaient s’abattre avec une telle
violence que chacun les ressentait dans sa propre chair. Puis plus
rien. Dans le silence obscur de la nuit tout le monde était rentré
chez soi sans avoir retrouvé le sommeil ni le repos de l’esprit.
Le
lendemain on l’avait aperçue qui sortait seule, et elle était
rentrée tard le soir. Personne n’avait vu ni entendu la petite
fille.
Et
en plein cœur de la nuit tout recommença : les hurlements, les
pleurs, un vacarme de tous les diables. La voix menaçante et
méchante de la femme entrecoupée des plaintes désespérées de la
fillette. Dominique avait frappé à la porte, s’inquiétant de ce
qui se passait. La porte s’était ouverte et la femme était apparue
avec un visage hideux. « Foutez-moi la paix ! » avait-elle lancé
irritée ; et elle lui avait claqué la porte au nez.
Revenant
se coucher près de son épouse il éprouva le besoin de parler. On ne
pouvait pas abandonner cette pauvre fillette entre les mains d’une
folle furieuse. Il fallait absolument avertir quelqu’un. Sa femme
avait répondu qu’il valait mieux ne pas s’immiscer dans les
affaires des autres. Mais dans le silence froid de la nuit on
entendait le gémissement continu de la fillette qui dura jusqu’au
matin. Dominique ne pouvait plus le supporter et il se montra décidé
à avertir la police. « Laisse tomber, quelqu’un a déjà dû le
faire » lui avait rétorqué son épouse. Au bureau, les scrupules l’avaient
tourmenté tout au long de la journée. Il avait fini par se confier
à ses collègues qui lui confirmèrent que l’affaire était très
grave, qu’il fallait déposer une plainte au tribunal. On ne pouvait
pas laisser une petite fille en danger ; les structures d’accueil
existaient pour ce genre de problèmes et la fillette pouvait être
protégée des agressions d’une aussi mauvaise mère. Dominique se
promit d’entamer les démarches dès le lendemain.
La
troisième nuit fut pire encore que les autres. La brutalité des
coups donnaient à penser que la fillette ne s’en remettrait jamais.
Dans les cages d’escaliers les gens étaient mortifiés et
scandalisés, les femmes pleuraient traînant derrière elles les
enfants paniqués. Les hommes criaient et frappaient sur la porte
imaginant les scènes de violence auxquelles se livrait cette femme
complètement hystérique qui torturait cette pauvre enfant.
C’est
alors que Dominique saisit le téléphone et appela la police.
La
sirène indiqua l’arrivée des forces de l’ordre et Dominique
descendit les guetter dans la rue. L’inspecteur flanqué de deux
gendarmes se rendit à l’étage et frappa à la porte. Une voix de
femme demanda :
Qu’est
ce que vous voulez ?
Je
suis inspecteur de police ; je voudrais entrer pour procéder à
quelques vérifications.
Vous
avez un mandat ?
L’inspecteur
se tourna l’air penaud vers les gens rassemblés dans l’escalier
et s’adressa à Dominique :
Elle
a raison, sans un mandat officiel je n’ai pas le droit d’entrer.
Je passerai chez le juge dès demain matin.
Un
long soupir d’amertume traversa tout l’immeuble. La voiture des
policiers disparut dans la nuit et chacun rentra dans ses
appartements.
Pas
moins d’une demi heure plus tard les hurlements et les pleurs
ébranlèrent le bâtiment. On entendait résonner les coups d’une
correction au caractère bestial, comme si la méchante femme se
vengeait sur l’enfant de la visite policière. Les gémissements et
la souffrance de la fillette avaient mis l’émoi dans le cœur de
Dominique qui, n’y tenant plus, avait réuni tous les voisins dans
la rue. Et chacun parla, donnant son avis sur ce qu’il convenait de
faire. Quelqu’un voulait enfoncer la porte afin de sortir l’enfant
de cet enfer ; un autre avançait prudemment qu’il y avait de quoi
se retrouver en prison ; les femmes écoeurées par l’attitude d’une
mère aussi indigne étaient prêtes à lui infliger une raclée
inoubliable tandis que les enfants voulaient l’étriper. On sentait
la colère monter sensiblement, exacerbée par trois nuits blanches et
par le sentiment sourd de s’être conduits comme des lâches. Les
nuits et les jours avaient passé et ils se rendaient compte qu'ils
n'avaient rien fait de concret pour la fillette ; cette pauvre petite
créature suppliciée et tourmentée dont les cris plaintifs hantaient
leur mémoire. Lentement la nuit chaude laissa place au jour, le
soleil était déjà brûlant sur leur peau et dans la rue les
discussions exaspérées du groupe avaient renforcé la hargne et le
courroux.
Soudain
le portail s’ouvrit et la femme apparut dans la rue. Elle se sentit
transpercée par des regards assassins et comprit instantanément qu’il
fallait fuir. Voyant qu’elle prenait ses jambes à son cou Dominique
frappa dans ses mains et cria :
Attrapons-la,
cette foi-ci elle va comprendre sa douleur.
Et
tout le monde courait haletant sous la chaleur accablante du mois d’août.
Le sel de la sueur qui coulait à flots leur brûlait les yeux et le
vacarme de la course folle résonnait dans les rues étroites. Les
cris de la femme et la clameur de la meute hystérique faisaient
apparaître aux fenêtres des visages curieux au regard stupéfié. À
chaque coin de rue les chasseurs redoublaient de vigilance de peur de
perdre de vue leur proie. Ils déboulèrent à un croisement et
stoppèrent net l’air affolé : elle avait disparu. « Cré nom de
dieu ! » s’écria Dominique. « Laissons-la partir » dit une voix
féminine « je crois qu’elle a compris la leçon ». La voix
irritée et excitée du chef de bande rétorqua qu’il fallait
continuer, qu’elle ne devait pas s’en sortir à si bon compte. «
Que ceux qui aiment la justice me suivent ! » Et tous crièrent leur
volonté farouche de poursuivre. Dominique constitua deux groupes et
la chasse reprit de plus belle. Quelques rues plus loin on entendit
soudain :
La
voilà, elle est là, elle est là ! ! !
Les
deux groupes fusionnèrent en une horde enragée et déchaînée,
assoiffée de sang humain. Lorsqu’ils s’engouffrèrent dans ce
rayon de lumière brûlante et qu’ils furent aveuglés par le soleil
puissant, ils s’arrêtèrent totalement essoufflés. Leurs yeux
plissés et endoloris virent apparaître la femme appuyée contre un
mur de pierres sèches, épuisée et soumise.
La
vue de Dominique s’éclaircit peu à peu pour découvrir le
spectacle du cadavre qui gisait sous les pierres rougies par le sang
frais, et il se sentit soudain traversé par un frisson. Sans dire le
moindre mot chacun s’observait avec cette étrange impression qu’il
s’était produit quelque chose d’horrible. Ils s’étaient
laissé dominer par une force mystérieuse que personne n’avait su
contrôler et ils avaient ôté la vie à un être humain sans
défense, sans même réfléchir, sans ressentir une quelconque
difficulté, sans lui avoir laissé la moindre chance. Maintenant ils
semblaient tous écrasés par un poids insupportable qu’ils
traîneraient péniblement derrière leurs misérables vies jusqu’à
la fin de leurs jours. Un enfant se mit à pleurer, comme pour
souligner le tristesse et la gravité de la situation ; et au loin on
entendait déjà la sirène qui annonçait l’arrivée de la police.
L’inspecteur
flanqué de deux gendarmes apparut visiblement mécontent et lorsqu’il
découvrit la femme morte il explosa :
Quelle
folie, mais quelle folie !
Il
se pencha lentement sur le corps ensanglanté, l’air défait.
Ensuite il se redressa d’un bond pour crier d’une voix profonde et
coléreuse qu’il avait mené son enquête, qu’il avait découvert
que la femme s’était enfuie d’une clinique spécialisée dans le
traitement de la schizophrénie. Et sans doute pour amplifier le mal
qui avait été fait il hurla :
La
fillette que vous avez entendue n’existe pas, elle n’a jamais
existé.
Jean-Marie
COMITI