Poèmes maltais

de

Oliver

FRIGGIERI

traduction en français

de

Martine VANHOVE

 

L'étranger

L'étranger transporte dans sa sacoche la solitude,

comme lui, elle connaît le chemin, et les amoureux

qui ne voyagent jamais seuls la transportent aussi.

A l'est comme à l'ouest, il salue d'un mot,

et les gens, à l'est comme à l'ouest, passent leur chemin.

Il n'a rien à déclarer à sa descente

d'avion, n'a rien de suspect,

sans passeport, sans argent, avec un billet open,

il laisse pendre sa sacoche sans la lâcher,

et ajoute à chaque voyage une solitude nouvelle

qu'il serre avec celles amassées auparavant.

S'il est arrêté

il sait se défendre

selon le traité des nomades sans famille,

sans nation, sans état civil.

Dans chaque aéroport, le fripier de la solitude

agrandit sa fortune exonérée de taxes.

 

La porte est fermée

Si le soir tu ouvres ton coeur tout grand

j'entrerai souvent chez toi la nuit et j'y dormirai.

Si toute la nuit tu fixes les étoiles

c'est qu'elles te parlent la langue des secrets.

Et si tu passes les heures éveillée, tu entendras

dans le silence battre le coeur de l'univers.

Ne sois pas surprise : écoute bien et tu comprendras

que les deux coeurs battent au même rythme.

Tu auras trouvé la porte du mystère fermée,

à la porte désormais plus personne ne passera.

Souviens-toi du chemin pour pouvoir revenir.

 

CE SIECLE EST TOMBE EN MON SEIN

Ce siècle est tombé en mon sein, tel un nouveau-né

habitué à la matrice et qui refuse de naître.

Ce siècle est jeune et s'enivre du printemps,

ce siècle est vieux et sait que l'hiver approche.

Ce siècle est un paradoxe aux mains d'une sorcière,

il explose comme un volcan après l'attente,

il se libère comme le bruissement des branches,

il s'emporte comme un cyclone entêté,

d'une main il stimule pour détruire de l'autre.

Ce siècle est trop pesant pour être porté en moi,

j'attends la délivrance qui n'arrive jamais.

Il est un séisme qui secoue sans démolir,

du beau temps qui résonne en silence.

Ce siècle est tombé en mon sein, chaque mouvement

n'est lié qu'à moi, comme une calamité

qui monte et descend avec lui.

Le monde tourne sur un axe disloqué, caché,

ce siècle le regarde et le pourrit.

 

L'amour

L'amour est une paire d'yeux qui reposent sur toi,

des lèvres qui s'entrebâillent en attendant ta réponse,

des joues qui rougissent en te demandant une caresse,

une bouche muette qui te défie de t'ouvrir grande.

L'amour est une femme, l'univers en provient,

et quand tu mourras, ce sera la fin du monde.

 

Cette brise

Cette brise je la peindrai avec le silence,

avec des mots cuits au soleil du temps je la couvrirai,

je la nourrirai de feuilles sèches tourbillonnantes,

je lui chanterai la saison nouvelle avec mes yeux,

je lui lirai le destin de cet hiver avec mon coeur.

 

J'ENTRE DANS TES SILENCES

Les croisées de tes silences s'entrebaillent

et nu-pieds je pars sans bruit à la découverte

ébahi tel un gamin ignorant du monde.

De mes lèvres les mots tombent, lourdes pierres

frappant le seuil et toi tu les ramasses.

Je scrute dans tes sombres silences,

monastères des nuits d'inquiétude

où erre une âme éveillée.

Les doutes, tapis d'herbes bruissantes,

sont piétinés à chaque pas. Enfin, naît

au sein de l'esprit affamé la réponse.

C'est une loi de la nature: la souffrance est

dans la délivrance, le Golgotha dans l'amour.

Dans les recoins de tes silences je scrute

tel un ermite ne saluant que les étoiles

et n'ouvrant son coeur fermé qu'à la lune.

 

HISTOIRE SOMBRE

Le ciel éclairci, je regarde en arrière,

paisiblement les flots sommeillent,

de l'océan ne provient aucun grondement.

Attends je déploie la voile, je cherche les rames,

j'entrerai comme un voleur joyeux dans la crique.

Ici le même clapotement entoure la barque,

la menuaille regarde sans peur,

la jetée clémente attend, moi j'espère.

De chaque naufrage sourd une histoire sombre

qu'ici sur la jetée chacun veut entendre.

 

BALLADE SANS NOM

Donne-moi les mots de tes yeux, la nuit est en train d'écrire

une ballade pourpre sur la beauté de ton visage,

la rosée scintille, tes joues sont un univers blanc

que personne n'a foulé pieds-nus sans se blesser,

touche ces mains et sens ce coeur disloqué,

et, regarde, chaud est le sang, solennels les pleurs.

Colombe ne t'envole pas au loin et mange dans ma main,

c'est du blé qui ne tue pas, c'est de l'eau pure.

Maussade la cloche sonne l'heure

où tu t'envoles de cette fenêtre entrebâillée

que j'ai ouverte pour toi, maussade le soupir

est gravé comme un mirage qui va et vient.

Ne t'envole pas au loin, et dis cette prière avec moi:

"Voilà des rayons d'une lanterne dirigés sur moi,

voilà une humble étoile scintillant pour moi seul,

voilà une fleur sauvage ouverte en mon sein,

voilà une chandelle qui vacille uniquement à cause de moi".

 

SUR TA LANTERNE TON REGARD S'ILLUMINE

Dans le halo de la lanterne ton regard brille,

ton coeur mille pétales s'y est entrelacé,

maintenant monte à pas de loup jusqu'au tournant,

fais fuir l'oiseau du bord de la fenêtre

et cueille du pot de fleurs la larme nouvelle

que j'ai gardée pour toi, marque tes joues du mot

que j'ai cherché pour toi au fond du dictionnaire

ancien de mon âme, soigne ses pages en lambeaux

et pose le pétale pour te souvenir

que c'est bien un mot à moi, prends-le. Viens

pour parcourir avec moi nu-pied, solitaire

cette heure noire, le sommeil t'a gardé un rêve

couleur de l'aube, un soleil timide se lèvera,

la mouette effrayée chantera, bientôt

les étoiles s'illumineront, pour que naisse enfin

la mélodie, que sur mes lèvres émerge le chant

que jamais je n'ai écrit, que s'élève

aux clochers la calme colombe, enfant des nuits.

Chante-moi, Solitude des quartiers,

étreins-moi, Ame qui souffle dans les recoins,

lis-moi dans la main, Tsigane de la place,

car, vois, sur la lanterne ton regard s'illumine.

 

LE BOIS DE L'AME

La nuit est le bois de l'âme. Dans l'obscurité sortent

affamées les bêtes à l'affût pour se repaître.

Les pensées s'éveillent et le silence les taquine,

des spectres rôdent alentour invisibles.

L'obscurité a besoin du bois, elle est la vie

et veut être chaque graine cachée,

chaque vieil arbre la nourrit dans ses bras lourds,

chaque égouttement de la rosée la dorlote.

L'âme s'abrite dans le bois, femme timide

qui cache sous ce voile le feu de son visage.

Les yeux ne se ferment pas et la bouche est avide,

dans la nuit du bois l'âme veille sans s'assoupir.

 

ANALPHABÈTE

Analphabète, avec ces mains qui tremblent

j'ai tiré de sa place le livre de l'univers

pour en lire les pages jaunes sous la lampe.

Analphabète, j'en lis les mots et je trébuche,

je bégaie et j'ânonne sans comprendre.

Analphabète, je perds espoir, avec mes doigts

mordus entre mes lèvres, je le referme,

J 'éteins doucement la lumière et m'endors.

Analphabète, je rêve d'un enfant qui pleure

à jamais collé à ses examens.

Indifférent, le globe tourne et tourne,

et me transporte en lui, hébété, analphabète.

 

ARC-EN-CIEL

I

Ce coeur ignore le repos et jamais il ne dort,

la nuit, obsédé par le jour, il souhaite son retour,

le jour il attend l'obscurité pour s'arrêter peut-ètre

nuit et jour il bat et il attend q

ue la mer des désirs finisse par s'assécher.

Jamais la vague ne se lasse et son écume

se renforce jusqu'à s'écraser sur les récifs.

ô mer, la torpeur ne t'endort-elle pas au soleil ?

Sous une lune timide jamais le sommeil ne t'emporte ?

Mon frêle esquif est balloté,

les rames me seront arrachées des mains,

j'attendrai que le gouffre se fende et je m'égarrai.

Pas une flamme ne vacille dans ce silence,

pas une voix n'approche pour m'appeler,

pas une berge n'apparaît où je puisse me reposer.

L'abîme regarde fixement et m'attend.

 

II

J'ai exploré toutes les langues, peut-être comprendrai-je.

J'ai appris par coeur les règles, je les ai employées

à l'aune de chacune de leurs grammaires,

j'ai cherché dans les dictionnaires le mot le plus lourd

et le mot le plus léger puis je les ai mariés.

Chaque syllabe mon vernier l'a mesurée,

j'ai tissé ensemble les accents en une mélodie

et ma langue s'est déliée. J'ai exploré toutes les langues.

Mon coeur ne s'y fie toujours pas et sans cesse

il parle avec l'écho du silence.

 

III

Oiseau toi qui vole, l'espoir en ton sein

et qui sur tes ailes lances tout ton amour,

ce siècle ne veut pas que je m'adresse à toi,

les chants que j'écris ne te sont pas destinés.

Si à présent mon amour n'est pas digne de ma dette,

celui qui bride ton essor te haïra sûrement

et sera pour toi le poète en ce-siècle.

Si le baiser du poète ne te frappe pas,

le mousquet te frappera. Ainsi le veut le monde,

et la mode aussi refuse ma lamentation

sur mon sort ou le tien. Cependant en cachette

je t'envoie tout de même un poème,

écoute-le et ne le dis à personne ; il est clandestin.

 

IV

Le train bouge enfin et en une secousse

les visages pensifs dodelinent. Ce visage muet

ici face à moi cache une langue histoire

comme la chaîne des wagons noirs.

Ce voyage va durer. Arrête de m'observer,

tes yeux sont trop puissants pour tomber sur moi,

et s'ils me sondent ils trouveront beaucoup.

Toi, regarde par la fenêtre et oublie tout,

moi, je baisserai la tête pour dormir peut-être.

Ainsi passeront les heures, nous oublierons

que c'est le temps des comptes de nos âmes.

Pour tout rendez-vous manqué il est une excuse,

il est inutile de trouver la fin de tout,

le voyage, aussi long soit-il, devra s'arrêter.

Là dans la gare nous nous perdrons au coeur de la foule

et nous n'aurons même pas le temps d'observer.

Toi, regarde par la fenêtre et oublie tout,

moi, je baisserai la tête pour dormir peut-être.

 

V

De petites gens agitent tous les drapeaux

qui croient-ils les nourriront. Qu'un fruit acide

tombe des mains des grands, ils s'en saisissent

et un goût désagréable ne les blesse même pas.

Les grands épicent le plat insatiables,

les autres ramasseront les restes et cela suffira.

Qui monte au sommet veut la paix,

qui ne monte pas mendie sans être entendu,

il est inconvenant de hausser le ton dans le calme.

Jadis il y eut la fable de l'empire

puis la fable de la démocratie.

Chaque siècle tourne sur l'axe d'un grand rêve

dans lequel ceux d'en haut et ceux d'en bas

changent les noms d'un même jeu.

Tout demeure comme au début - c'est la paix.

 

VI

Sur une chambre vide tombe le bruit maladif

d'une horloge qui toujours fut sur le palier

observant les allées et venues,

sonnant la psalmodie de chaque heure

sans laquelle elle ne sait rien. Les aiguilles

soldats défilent ensemble lentement

à grande distance que nul n'ose mesurer.

Horloge qui vit les désirs et s'en rit,

horloge qui vit l'avenir et se tut.

Où sont les enfants qui apprirent l'heure grâce à elle,

où sont-ils pour en casser le ressort

et confondre les heures et les minutes ? Où se perdirent

les hommes et les femmes qui avec les aiguilles

entrelacèrent la brassée verte de leurs rêves

alors qu'aujourd'hui l'horloge sonne dans l'indifférence ?

Le balancier auquel nous étions suspendus est tombé

et le temps, captif, passa lentement à nos côtés

femme désirable que tu ne regarderais même pas.

 

VII

Comme il était beau le livre de mathématiques

ouvert devant nous flambant neuf dans la classe

la semaine de la joie nouvelle en notre mois d'octobre,

octobre qui nous éleva : Grands étaient les nombres

et difficiles les additions avec le corrigé.

Comme elles embaumaient les belles pages de mathématiques

du livre neuf 1 Nous divisions et additionnions,

soustrayions et multipliions les nombres,

nous interrogions et copiions avec un crayon doux

mordillé entre nos lèvres. La gomme odorante

effaça sans compter, l'encre fut renversée d'abondance,

les lignes se retrouvèrent tordues et les triangles

carrés au rands sans que nul ne s'en aperçut !

Aujourd'hui que nous avons perdu la gomme, que pas une page

n'a persisté à embaumer et que le crayon s'est usé,

toutes les additions sont fausses, nous n'avons même pas

à la fin du livre les corrigés.

C'est une école différente> des mathématiques

que personne ne nous enseigna et l'examen

n'eut lieu qu'une fois, il n'y a pas de rattrapage.

 

VIII

Je n'étendrai pas ces mains devant toi

pour que tu y lises, tsigane. Mon sort

je le devine si je regarde à l'horizon,

ligne droite tirée par un Géomètre mesurant

et dessinant dans le livre de l'étendue de la mer.

Chacune de ses lettres est une vague qui se gorge

puis se brise sur le rocher en un clapotement.

Chacun de ses chiffres est une bourrasque qui se renforce

et devient brise quand elle touche le rivage.

La tendre vaguelette, le flot l'avale.

La brise te rend joyeux, la bourrasque te tue,

il y a l'océan, la page des mystères,

ses deux mains tâtonnant jusqu'à trouver

Jonas caché dans le ventre de la baleine.

Le Géomètre de ses yeux soupèse le ciel

et de son souffle modifie le courant de la mer.

Ses bras touchent les hauteurs sans souffrance,

ses jambes descendent au fond sans s'écorcher,

en son sein il rassemble une galaxie, son coeur meut

l'espace dans l'univers et ses mains distribuent

en rangs serrés, ensemble, les siècles.

 

IX

Toute vénération convient au dignitaire.

Il est saint et répand les bienfaits en nombre,

il aime encens> bougies et fleurs devant lui,

attend d'être soulevé sur les épaules,

promet le paradis sur terre à qui le vénère

et jette au fond de l'enfer l'Anathème.

Il s'introduit parmi les hommes, mais pas trop,

avec une règle il jauge toute distance,

se mélange aux autres sans leur ressembler,

fait travailler la magie des miracles

et fait s'agenouiller celui qui l'aime.

La crosse à la main il arrose les condamnés,

avec l'encensoir il étourdit les hommes de fragrances.

Tous les hommes sont égaux : lui en haut, le reste sous lui.

Certains sont nés pour être portés dans les processions,

d'autres pour être porteurs munis d'une perche.

Il y a des maîtres et des serviteurs - démocratie.

 

X

Tes yeux brillent à la lueur de la lampe,

deux étoiles d'une galaxie inconnue.

Par la fenêtre entr'ouverte est entré un mot difficile

venu se reposer droit sur ta bouche. A présent dis-le moi.

La bouche fermée est un puits profond appelant

celui qui y descend bravement et remonte

avec le seau de l'ennemi. Qu'est-il de caché

là en bas où l'obscurité fait tout oublier ?

Tes yeux allumés cherchent sous la peau

dans ce clair-obscur de l'âme qui tourne éraflée

par tous les recoins du futur.

Tes yeux sont le seau se cognant de tous côtés

dans l'abysse où le vorace tire à lui.

Dans tes yeux il y a l'océan toujours en attente,

livre ouvert où les siècles griffonnent

mon petit journal, muni d'un crayon blanc

j'y couche les rendez-vous avec la réponse

à une question que j'ai fini par oublier.

 

XI

A présent prends une plume et note mot à mot.

La justice est une fable créée par les géants,

les anciens l'entendirent descendre droit sur eux

des hauteurs et crurent à un récit des dieux.

La liberté est une symbiose que l'esprit cultive

pour ne pas perdre sa propre vénération.

L'amour est un nuage qui parfois se gorge

pour exploser en une forte averse,

et parfois déserte pour qu'émerge le soleil.

Ce sont de petits jouets qui depuis l'enfance

tremblent de froid pour remplir le passé.

Si celui qui s'en amuse les casse,

en hâte il les répare. Des jouets

du cerveau adulte. C'est une loi de la nature

qui prendra les enfants et se consumera avec eux.

On se joue de l'humanité, elle ne joue pas seulement.

 

XII

Europe, c'est aussi un vieux rêve,

le chef la rêva pour grandir sur les restes,

il la forgea selon les plans de la forteresse,

il la pétrit par une lutte dans les champs rouges

et la désira quand il affama et fit bâiller.

Des ruines fertilisées enfin germa une fleur

qui ne fut pas piétinée à temps et son odeur

attise la curiosité et engendre le repentir.

Par la chute des royaumes on s'est convaincu

que jamais ne retombera l'obscurité d'antan.

L'Europe est une vieille femme mélangeant raison et sottise,

souvent elle paya trente pièces d'argent

pour acheter chair et sang> joua aux dés

sur un vêtement de crucifié, détruisit le monde

pour le reconstruire. Peut-être demain

s'entr'ouvrira la porte du repentir du passé.

Sur cet effondrement s'élèvera la maison commune

et s'accomplira le nouveau commandement : plus jamais.

Du ventre de cette vieille femme sortirent la mort et la vie.

 

XIII

Je ne fus pas un héros même pour un matin,

je ne dirigeai pas de navires qui sur le ventre de la vague

ne me projetèrent pas dans l'abîme et se brisèrent.

Ulysse je suis, perdant de chaque perturbation,

si je me retrouve jeté au bord d'une plage

où nul n'apparaît et où rien ne verdoie,

il mérite la gratitude l'espoir qui me guida.

Il apaisa les vents, adoucit les houles

et appela pour qu'à temps pointât un soleil calme.

Ulysse qui chaque fois atteint la limite

et sans triompher aperçoit l'arc-en-ciel.

C'est un jeu étrange entre beau et mauvais temps,

saisons sorties de leur errance,

mes mains ne reconnaissent plus le balancement

de la voile, les rames ont perdu le rythme,

la nuit est déjà tombée et la chandelle s'est éteinte.

Ce n'est pas une victoire, Ulysse que l'espoir

libéra n'a pas le moindre honneur à se rappeler.

Mieux vaut la noyade d'un marin courageux

que la vie d'un libéré abruti d'espérer.

L'espoir est l'ancre des navires endormis

qui connaissent le port et que l'histoire n'a pas trompés.

 

XIV

Il est une Poésie nouvelle qui m'attend,

pétrie seulement des mots d'enfants sans tâches

réjouis sans honte de leurs jeux,

attentive elle écoute le bruit commun et le dérobe,

soupire et scrute quand point l'aube,

le sommeil la prend et elle rêve à la tombée de la nuit,

elle questionne sans jamais trouver de réponses,

s'amuse avec les clapotis des creux d'eau,

goûte la cerise insatiable,

suce le plaisir renié de la fleur sauvage,

martèle nu-pieds les rochers tranchants,

tombe amoureuse des légendes et les croit,

elle oublie le calcul, déteste les chiffres,

se repose les talons sur les théorèmes,

corrompt l'intellect et le gouverne,

disloque tous les concepts pour les briser.

La Poésie nouvelle bande un arc, la flèche

vole au-dessus de la raison pour la tuer.

N'est-ce pas ainsi qu'était cette enfant à la naissance

courant sur l'Helicon où les rivières

donnèrent sans cesse l'inspiration au curieux ?

Puis sur la terre de la joyeuse Elysée sont rassemblées

les âmes choisies qui y vivent à jamais.

 

XV

La nuit tombe chaque jour saris faillir,

sa fine rosée lave la mémoire,

sa lumière vacille et illumine un nouveau désir,

son obscurité entraîne l'esprit vers la limite,

son silence observe des pensées ensevelies. S

es mains caressent la tête du guetteur,

ses mains grattent et pénètrent sous les crânes,

ses yeux ne se ferment pas et veillent scrupuleux

sans apparaître, sans que nul ne les attrape,

et son coeur calcule les heures fatigué.

La nuit est la prière d'un univers assoupie

la nuit est une gare d'un voyageur arrêté,

la nuit est l'apéritif du dernier repas,

le labyrinthe d'une âme perdue cherchant

au moins la chandelle qui veillerait avec elle.

 

XVI

Tous debout, messieurs. Celle qui entre

en langue robe blanche dans le théâtre

c'est l'Amour, la mère de toutes les joies.

Elle emplit la jarre de tout coeur avide

de vins capiteux qui conduisent au délire,

sans cupidité elle bourgeonne jusqu'à déborder,

et laisse le surplus descendre et se répandre :

qui le souhaite pourra goûter à la nouvelle saveur.

L'ivrogne n'est pas apaisé et en demande encore,

elle le lui donne et en fait son esclave.

Allumez la lumière et regardez droit dans ses yeux,

écrivez comme est profond l'abîme de la mer,

écrivez la hauteur entre la terre et le ciel,

écrivez la distance entre les étoiles,

écrivez - ses yeux sont un livre ouvert pour nous.

Son alphabet est clé de tous les mystères,

sa grammaire est loi de tout désir,

dans ses pages est le sens de toute charade.

L'humanité lui ouvrit le livre au début,

puérile elle ne cessa de tourner feuille à feuille,

épelant chaque mot avec peine,

bouleversant chaque phrase et y revenant.

Tous debout, messieurs. C'est une sorcière.

 

AU CAFE DU COIN

Au café du coin

on vend dans de petites bouteilles

le breuvage que tu boiras

pour que ta vue s'améliore.

Je veux un grog de nostalgie

au goût de passé,

J'ai une goutte d'amour

avec le parfum du désir,

et des gouttes de sentiments,

un soupçon de mélancolie,

deux cuillères d'illusion,

et beaucoup de sympathie.

Au café du coin

la danse se dissout,

le piano jette un mot,

le vin devient sang.

Les yeux ne voient plus,

l'esprit ne comprend rien,

l'horloge n'est pas remontée

et le globe tourne encore,

tordu jusqu'à tomber

dans la falaise de nulle part et de jamais,

brisé en morceaux

dans l'abîme du néant et de personne.

Une recette que l'esprit

a créée car il avait tous ses sens.

Une recette dont la folie

rassemble en elle toute la sagesse.

Au café du coin

le cocktail du destin

se vend bon marché pour nous

joyeux cadavres.

Ils boivent jusqu'à s'enivrer

avec l'esprit lourd du temps,

ils ont englouti le grog du siècle,

ce soir c'est moi qui régale.

 

AUJOURD'HUI ARRIVE LE TRAIN

Aujourd'hui arrive le train avec mes larmes,

au loin l'épaisse fumée sur des maisons muettes,

la langueur des rails rouillés~ et moi,

rouillé moi aussi pour que je pleure à nouveau.

Les visages sans histoire, les femmes belles dont je reve,

anonymes les wagons silencieux arrivent

pour retourner, anonymes en cette heure

oÙ la solitude dans la gare parle

ce bruit malade que tu connais, un ennui

qu'il me faut aimer depuis qu'est arrivé près de moi

un peu en retard le vieux train pour la première fois,

ô vague fatiguée repose-toi un peu à mes côtés

et comme moi tu découvriras l'aridité de cette plage.

Je veux le vieux train, je veux des wagons

usés par les ans, je veux des rails déformés

et je veux les visages sans histoire qui arriveront

ce soir, ce soir ensemble nous écrirons un autre livre,

feuilletons rapidement les livres antiques,

reformons une longue queue comme hier

quand toi et moi avons rivalisé aux coins

de rues étroites oÙ le train viendra un jour

pour passer détruisant tous les quartiers et s'élèvera

une gare comme tu la souhaites, quel ennui,

aujourd'hui arrive le train avec mes larmes.

 

CONFESSION

Je suis un pèlerin nuit et jour cheminant

au gré d'un ordre de son coeur qui dans sa main

le conduit et lui parle jusqu'au terme de son périple.

L'espoir le trahit mais l'espoir le conduit.

Je suis un nomade qui migre en traînant les pieds

en quête de la lueur de croisées entrebâillées

dans l'attente du premier accueil d'une porte entr'ouverte.

Je suis un oiseau silencieux à la recherche de la source

quelque part loin du nid des temps anciens.

L'hiver j'implore un abri nocturne et repars.

L'été j'attends le retour de la pluie.

Je suis un étranger, je traîne mon destin.

Je n'ai plus qu'une heure devant moi

je n'ai pas moins d'un long siècle derrière moi.

Ne m'égare pas, chandelle de ma douleur,

je t'ai abritée dans mes mains sous les rafales,

je t'ai enflammée avec l'huile gouttant de mon coeur,

j'ai jeté sur toi tout le désir du jour caché,

je t'ai éventée au souffle d'une bouche devenue muette.

 

C'est une comédie

L'heure descend droit sur ma tête,

la blessure me touche au coeur et le transperce,

ainsi doivent toujours se clore les sombres drames,

on tire les cordes du rideau de scène,

puis on rallume les lumières du théâtre.

Une vieille copie entre les mains, l'acteur habituel

connaît chaque mot et chaque mouvement.

La représentation est sans couleur et sans surprise.

Le directeur bâille et s'étire,

l'auteur hausse les épaules et tète un cigare,

le public applaudit toujours au bon moment,

le portier attend le moment de partir.

C'est une comédie qui naurait jamais dû se jouer.

 

DIS, C'EST UN HASARD ?

Quelque part tu dois être, Seigneur. J'ai cherché

dans mon ancienne rue, mais on a dit

que tu avais tourné le coin il y a peu.

Avec l'aube tÔt levé, j'ai couru dehors

au jour, pour me perdre dans une impasse sombre.

J'ai attendu à tous tes rendez-vous

dans l'intimité de ma chambre, et on m'a dit

qu'on t'avait vu sonner chez mes voisins envieux.

 

Dis, c'est un hasard que jamais jusqu'à présent

nous ne nous soyons rencontrés,

ou tu as oublié, Seigneur, le numéro

de ma porte et le nom étrange de ma rue ?

Si tu viens, s'il te plaÎt, viens avant les ténèbres,

car la nuit je ferme bien la maison

et j'ai peur d'ouvrir.

 

HAGARDS, NOUS EGRAINONS LE TEMPS

Chaque flux et reflux de la vague désire une chose

que j'ai voulue moi aussi. Vague insensée,

ici sont ensevelis profond tous les efforts,

l'océan appelle tel un cimetière

attendant celui qui doit y entrer.

Chaque galet est un témoin du commencement de tout,

silencieux, chaque galet est un secret bien gardé,

les galets aussi m'ont diverti au début.

L'océan appelle tel un cimetière,

hier il n'était qu'un unique et chaud clapotement,

jamais assoupi, garde toujours en éveil,

se riant sans cesse de nous, enfants pour qui grandir est vanité

Hagards nous égrainons le temps et de nos mains

comme l'eau s'égouttent les années impudentes, gâchées.

Les années sont de la belle monnaie, de la fausse monnaie.

 

Je vole une minute

Je vole au moins une minute d'une journée,

au moins une semaine d'une année - et je les enferme

très vite à l'abri dans des tirelires.

Petit à petit l'argent que j'amasse augmente,

avec avidité je le compte pour mesurer

les bons moments bien dépensés de ma vie

et ceux qui m'ont échappé à terre et se sont dissipés.

Je plonge ma main dans la tirelire et je remonte

des bouquets de souvenirs, et rien d'autre, comme lorsque

j'avais descendu un seau dans le puits en espérant le remonter

débordant d'eau. Les tirelires sont comme ce seau :

chacun se remplit à peine au fond, et le reste

n'est que désirs arraînés les uns aux autres, jusqu'au bord.

 

Je répandrai la nuit sur toi

Je ne sais ce que tu veux ce soir

ce mot tourne et tourne

lourd comme du plomb dans ma poitrine.

D'où viens-tu et où iras-tu ?

Tu sors de mon flanc,

tu t'enroules sur mes lèvres,

tu glisses sur ma langue,

et tu te presses de mourir, en vain.

Il est sorti de moi, ô épine de la douleur,

et je n'ai dit à personne ce soir

la teneur de notre secret.

Tu es trop lourd pour que je te soulève,

si Je te cueille, le sang coulera,

tu te troubles si Je te touche,

si je te dénude, tut t'étioles.

Je te cacherai au fond d'une tombe,

et je t'arroserai de larmes,

je répandrai la nuit sur toi

pour que tut ne comprennes que l'âme.

 

La nuit dans cette gare

Cette nuit dans la gare il est arrivé un peu avant moi,

je n'attends rien de plus. Il s'éloigne de moi

à l'instant, tout doucement, le train.

Moi je halète et lui bouge sans se presser,

tous deux fatigués dans ce coin de ville endormie.

Cette nuit dans cette gare, il est arrivé un peu en avance,

et c'était le dernier voyage. Des wagons sombres

se cachent dans l'obscurité, et le dernier bruit s'estompe

et s'estompe avec lui l'espoir d'une autre ville.

 

La poésie est une femme

La poésie est une femme que nous portons en nous

pendant neuf longs mois, longs comme neuf siècles,

c'est une grossesse sans enfantement et c'est bien ainsi,

sinon la matrice serait stérile, et l'enfant mort-né.

Ses neuf siècles ne passent jamais.

 

A la banque de la chance

Un voleur et un vagabond même amoureux

sont tous les hommes, négociants à la banque de la chance,

aventuriers dans le casino de leur coeur.

Ils souhaitent des lires et se réjouissent des centimes,

ils se trâment au sol et touchent des doigts les étoiles

- ainsi s'imaginent-ils, certains de cette folie.

Au marché du temps ils vendent et rachètent,

échangent, empruntent et mettent aux enchères.

La joie se paie toujours à un prix élevé

rien n'est gratuit à ce jeu de perdants.

Même dans la mort le coeur, pour mourir, s'appauvrirait

et gaspillerait ses derniers deniers.

C'est ainsi seulement que s'achète le billet de la fin.

 

La porte est fermée

Si le soir tu ouvres ton coeur tout grand

j'entrerai souvent chez toi la nuit etj'y dormirai.

Si toute la nuit tu fixes les étoiles

c'est qu'elles te parlent la langue des secrets.

Et si tu passes les heures éveillée, tu entendras

dans le silence battre le coeur de l'univers.

Ne sois pas surprise : écoute bien et tu comprendras

que les deux coeurs battent au même rythme.

Tu auras trouvé la porte du mystère fermée,

à la porte désormais plus personne ne passera.

Souviens-toi du chemin pour pouvoir revenir.

 

MAINTENANT TU ES LA SAISON NOUVELLE

Maintenant tu es la saison nouvelle, colombe

qui hier a mangé dans ma main, solitaire,

comme le soleil glisse sur moi et sur toi gémit,

parle-moi tout doucement dans ce silence

d'un esprit surmené ouvert catacombe

devant toi pour que tu y marches pieds-nus - entre !

Maintenant tu es le piano silencieux, tu as

en toi la mélodie pourpre que j'écrirai

avec les notes que tu m'avais promises. Poème,

maintenant tu es mon grand poème,

les mots introuvables dans le dictionnaire

et les rythmes sanglotent, les syllabes bredouillent,

car tu es muette, solitude nouvelle,

Ô hirondelle qui s'abreuve aux creux d'eau

et compte les petits ronds que j'aime à dessiner

tous les soirs quand je lance des cailloux,

Ô fille des âmes silencieuses, seule tu tournes

les pages et tu lis les livres tristes du poète.

 

Le manifeste du poète

La blessure profonde inaudible

parmi les cris de la place, et qui en silence poursuit sa croissance,

la plainte de l'oiseau frappé dans le ciel

sans savoir pourquoi ni par qui, le sang qui s'écoule,

les larmes de la femme blessée dans son amour,

les larmes de son époux, mariage dans la prison de leur vie,

la faim des affâmés, la maladie des invalides,

la longue marche des réfugiés terrifiés

s'approchant de la frontière de leur mort,

la perte de celui qui chute pour la dernière fois

transpercé par les tirs chauds de la baïonnette,

l'esclavage des opinions enfermées dans une cellule

pour expier le beau péché de leurs pensées,

les solitudes, les blessures, la lassitude

de celui qui doit cheminer, qui trébuche

et se relève pour tomber à nouveau jusqu'au sommet

où l'attend unie croix avec trois clous

- c'est avec cela seulement que se forgent les vers du poète.

Pour reconnaître que tout ce qu'il a fait est juste,

le poète entasse les mots ensemble d'où

jaillira le feu qui ensuite lui brûlera les mains ;

le poète cueille les mots à leur place et les presse

jusqu'à ce que pointent les larmes qui continuent de s'égoutter ,

le poète perce jusqu'au coeur des mots avec un couteau

jusqu'à ce que suppure le sang à jamais.

Si dans ses mots il y a du feu, des larmes, un flux de sang,

le poète s'apaise et continue d'écrire.

 

LE RITUEL DU CREPUSCULE

 

 

Le désir pénètre chevauchant la vague,

chacun l'observe et le salue,

mon coeur sur la jetée attend

comme à l'appel du crépuscule :

l'espoir lui fait délier les filets et voir le contenu,

l'amour lui a appris à ne rien demander et il se tait,

l'angoisse lui a enseigné que la prise n'est pas pour lui.

 

MARCHE MAINTENANT

Peut-être suis-je le tapis sur lequel tu passes

chaque fois que tu marches nu-pied,

foule à présent ma douceur, femme des creux d'eau

tes pieds humides je les connais, et je garderai

en moi la marque profonde de chaque doigt.

Peut-être suis-je un calendrier nouveau, l'année

avec des heures et des mois sans saisons bouleversées,

un arc-en-ciel sans couleur dans tes bras ouverts

sur un univers obscurci une dernière fois,

cet univers plus jamais ne s'éveillera

pour voir le soleil se lever capricieux

sur une foule endormie, marche nu-pied sur moi

et ton pied sentira bientÔt ma douceur,

toutes les nuits sont pour toi et la chandelle vacille

sur un bord de fenêtre entrebâillée au coin d'une rue

où veille encore la lanterne d'hier

elle t'attendra, tes pas tombent

dans l'argile de ce coeur, niche vide

qui veut encore un saint qui ne vient jamais

et veut encore un bouquet de bourgeons devant elle.

Et peut-être quand je tomberai grappe desséchée

d'une vigne trop vieille,pleureras-tu pour moi

et tard écriras-tu cette élégie sombre

que le mètre et le rythme n'ont pas écrite selon mon désir. Ceci n'est pas une solitude nouvelle, foule

la ville écroulée oÙ les graines sont mortes

et le dernier plant enterré- au coeur de la lave

de ce volcan qui dormait pour se réveiller

en silence un jour, peut-être ensuite la trace

de ton pied nu continuera de vivre après moi,

le suicide n'est que pour les adultes, il me suffit

d'une mort paisible au milieu d'une nuit

solennelle, car solennel est ton pas

et ainsi meurent les jeunes comme eux le savent,

désastres d'une saison qui va comme elle vient,

car peut-être suis-je le tapis sur lequel tu passes.

 

Miettes

I

Un vent viendra et t'emportera là-bas avec lui,

une barque entrera en clapotant dans la baie

pour te prendre à bord et t'emporter vers les océans.

Au bout du quai, muet, je te salue

regardant vers toi cachée derrière l'horizon.

Cruel est le vent ; lui garde le temps de chaque chose.

 

II

Dans le silence, secrètement, un drame de douleur se déroule

devant un parterre indifférent où personne n'applaudit.

Des coeurs goutte du sang que la terre absorbe,

les yeux cherchent la nouveauté puis se fixent,

les esprits délirent dans les profondeurs jusqu'à l'hébétude,

tout drame a une fin, et cela est Juste.

 

III

Que veut-elle ce soir cette note inquiète

qui tourne en moi, mélodie sombre

que mon coeur, puits ouvert, enfouit en lui ?

Tes yeux, que veulent-Ils ce soir de mes yeux ?

Pas même un sourire ne tombe des cieux,

pas même un salut des lèvres des étoiles.

 

NOUS SOMMES L'EAU RUISSELANTE

Notre histoire doit se terminer un jour

comme l'eau bondissante finalement se calme,

comme la pierre qui culbute trouvera place,

comme le balancier d'horloge enfin s'arrête.

 

Chaque soir quand la nuit descend sur nos foyers,

quand nos enfants nous demandent ce qui s'est passé,

nous changeons de sujet ignorant la réponse,

et nous entonnons l'hymne étrange né avec nous :

"Nous sommes l'eau ruisselante et nul ne s'y abreuve

car dans nos vagues repose un sel destructeur.

Nous sommes des pierres arrachées à des temples

de dieux tombés malades et morts désespérés

en un combat fratricide. Nous sommes un pendule

qui sa course finie verra sa force ôtée."

 

MON PERE EST A L'HOPITAL

Des yeux dans l'orbite regardent toujours fixement

quelque part sous des lunettes. Papa, que vois-tu ?

Des jambes raides remuent sur le siège

à peine inutilement. Papa qu'espères-tu ?

Des lèvres sèches remuent sans être entendues,

puis se reposent à nouveau. Papa, que demandes-tu ?

Ombre pesante des années, restes impudents du passé,

noble coeur épuisé. Papa qu'attends-tu ?

 

PELERIN DISTRAIT

Elégie pour un enfant mort avant de naître

Il est des roses qui ne s'ouvrent pas, des fruits qui se flétrissent

une heure avant la cueillette, du blé qui se couche

la veille de la moisson, des nuits à attendre

l'aube d'un soleil couché avant son lever.

Tu es une chandelle qui ne brille pas, un poème

écrit pour rien, tu es un mot d'un dictionnaire

d'une langue inconnue, une catacombe

que personne n'a foulée, une église vide,

un oiseau sans chant, de la fausse monnaie, tu es mon fils.

Dans ton continent sombre

traîné au coeur des vallées,

ballotté par les vagues des océans,

tu as attendu, attendu ton heure.

Dans une langue secrète tu m'as prononcé

ce mot de jamais, jamais,

tu m'as chanté l'élégie

d'un être humain qui n'est pas.

 

Je t'ai parlé et tu m'as parlé

au rythme de l'éternité,

tu as bredouillé des syllabes noires,

bible de vérité.

 

Ce voyage inutile de, toi,

ce jour qui ne se lève pas,

cette mélodie muette

de l'horreur, l'horreur, l'horreur.

 

Nous t'avons enterré sans funérailles,

nous t'avons pleuré sans une larme,

tu t'es fatigué de la marche, trop tôt.

Il veut se reposer - laissez-le !

Ne le réveillez pas car le sommeil l'a pris,

ne criez pas car vous lui feriez peur ;

n'expliquez rien, car il a déjà tout compris.

Pourquoi vouloir le rejeter ?

 

Tu es un pèlerin distrait qui s'est égaré,

tu es un oeillet inodore, un nom sans prénom,

et un prénom sans nom, tu n'es rien - tu es mon fils.

 

Peut-être

Peut-être suis-je un romantique né pour vivre

en aspirant à un siècle qui ne lui appartient pas.

Peut-être ne suis-je qu'un autre homme

sous la peau duquel s'écoulent le sang et l'eau.

Peut-être suis-je un étudiant toujours recalé,

le dernier passager d'un avion complet,

le chiffre en trop dans le résultat d'une addition,

peut-être suis-je une erreur, un monstre de foire,

une lampe à huile vacillant au milieu d'une église vide

où Dieu n'entend pas et où personne ne prie.

Petit-être que ceci n'est pas mon monde

car ici je ne connais personne et personne ne me connait,

je me suis trompé de chemin, je dois recommencer.

 

Pour te peindre

Pour te peindre, je dévasterai mon jardin

car la rose de tes joues y pousse,

les puipilles de tes yeux y reposent

telles de blanches lampes à huile

dans l'agréable clatir-obsur des soirées,

et la brise y sonne comme tes mots.

Cette nuit doucement je descendrai au jardin

les étoiles amies se tairont et je volerai

le matériel pour être ton peintre.

Pour te peindre, j'attendrai que la pluie tombe,

que le ciel redevienne un sombre rideau

et que la nuit vienne mettre au monde un doux instrument.

Demain Je te peindrai dès que l'aube s'étendra,

demain le cadre fait de mes mains sera prêt

comme une belle orchidée en train d'éclore.

Pour te peindre, je cueillerai le pinceau de mon coeur,

j'attendrai que mon coeur soit cueilli avec lui

espérant qu'il ne mourra pas avec ses racines dans ma main.

 

PRIERE A LA MORT DE MON PERE

Cette nuit Tu es rentré tard dans ta chambre.

Sans que tu nous voise je t'ai surpris à descendre

les marches sans bruit et tu avais dans ton regard

l'ombre du sommeil et sur tes lèvres un sourire.

J'ai attendu que tu remontes dormir,

puis je suis descendu demander à mon père

de me dire ce qui t'était arrivé. Je l'ai trouvé endormi

les yeux ouverts regardant fixement vers moi,

je l'ai secoué, il n'a pas bougé et a continué d'observer.

C'est donc pour Ça Seigneur, que tu descendis les marches

et que tu partis furtivement pour que nul ne t'attrape.

Si je t'attends dans le couloir ce soir,

ne dévoileras-tu rien de ton secret

et me diras-tu un peu ce que tu lui as fait ?

 

Protestation au nom d'un busard

Tu es né ton sort suspendu à un fusil

qui observe chacun de tes pas ;

tu vis ton destin sans en savoir la raison.

Attention, le plomb arrive droit sur toi,

tu seras bientôt perdu et abattu

réduit en miettes sur le sol. Personne ne te souhaite vivant

sauf des esprits libres comme toi, et comme toi faibles.

Parce que celui qui te défend perd des électeurs

ou sa chaire, te nommer suffit à connaître ta fin.

C'est la jungle des humains ; tu es un busard

et tu n'es rien. Seul Dieu t'a créé

et eux Lui ont déjà tiré dessus ; tu es Son fils

et comme Lui tu dois hériter le calvaire.

Si ni le prêtre ni le politicien ne sont de ton côté

pourquoi faire des petits pour qu'ils te les tuent ?

Tous deux t'ont condamné à la peine capitale,

qui n'est ni un péché ni une infraction à la loi.

Si tu traverses l'enfer en ce bas monde,

tu mérites le paradis ailleurs.

Le paradis n'est pas aux mains de ceux d'en-bas.

 

SILENCE DE L'AUTOMNE

Automne tu as dénudé tous les arbres,

saison tu as dérobé les fruits amassés en mes bras,

qui peut jouer avec toi sans perdre ?

Automne tu m'as amputé mot après mot

des phrases que j'enfilais comme un collier,

pourquoi as-tu semé au vent les consonnes,

et jeté à terre les voyelles piétinées ?

Je n'avais que des mots et les mots étaient tout,

ils sentent le thym humble dès que tu les touches

ils jouent sous la langue, souffles dans la flûte,

ils te contemplent beaux visages de nourrissons.

C'était un jouet de l'esprit qui jamais ne grandit

et ne vit pas l'arrivée de l'automne.

Automne qui se cache et compte les heures

tel un voleur furtif monte à l'assaut,

il ne reste rien que des syllabes brisées

s'éloignant en écho jusqu'à se perdre.

Tel un nomade volé du peu qu'il possédait,

me voici, les mains en l'air je me rends

sans conditions. Je suis un poète muet.

 

RIMES POUR UN CLOWN

Déguise-toi bien et couvre-toi

de peintures multicolores.

Attends que l'orchestre te joue un air

et tu pourras te mettre à danser,

renverse ta tête en bas

balance tes hanches et tremble,

jusqu'à te fatiguer et t'étourdir

et tomber sur le sol doucement.

N'ôte pas le masque

afin que la vie se poursuive,

que tes pleurs se prolongent

sans que nul ne te dise rien.

Clown donne-moi un rire

des rires de tes joues,

Clown donne-moi une larme

des larmes qui sont en tes yeux.

Clown tu peux sangloter

si personne ne le remarque.

Clown tu dois faire rire sans jamais t'arrêter.

Clown continue de tourner

le globe entre tes mains

quand tu seras las fais-le tomber

et brise-le sous tes pieds.

Ensuite pars du rire

d'un coeur empli d'amertume,

car celui qui rit le dernier

est seul à rire le mieux.

 

SIX CHANTS

 

I. LE COEUR DE L'UNIVERS

Le coeur de l'univers quand il se déchire

bien peu le réalisent - des marginaux

qu'une brise pousse et fait choir. Souffrance

silencieuse, chiquenaude à la surface de l'eau,

déchiré est le coeur de l'univers, tel un désir

percé laissant le sang suinter puis saigner à mort.

 

II. ELLE ME SEMA SOUVENT CE RIDEAU

Elle me sema souvent ce rideau de silence.

J'allongeai la main pour t'atteindre, fruit lourd.

Je cultivai des ailes pour te dérober, étoile.

Je t'arrosai le soir pour que tu éclosese fleur.

Elle me sema souvent ce silence. Si vacille

en cette nuit ma lanterne, je discernerai ton visage

comme une barque cachée à l'horizon,

tes yeux ne s'éteindront pas, et c'est assez.

 

III. TES YEUX

Goûte encore à ce rlève et quand tu seras rassasiée

guette à nouveau la faim. Il n'est d'autre mets que lui.

Il est un rêve qui embaume au rythme de chaque nuage,

dans la feuille qui se balance et dans la fleur

qui s'ouvre pour être aimée. Il est un rêve dans le nid,

il est un rêve dans la falaise ébahie, mausolée,

il y a le plus beau rêve dans tes yeux, tes yeux la mer,

tes yeux qui appellent le marin pour qu'il y sombre.

Goûte encore à ce rêve. Il n'est d'autre mets que lui.

 

IV. LE DESIR EST UN STYLET

Le désir est un stylet : il perce et fait jaillir

la source du sang, puis le coeur saigne à mort.

Le passé est un rideau de théâtre : il s'abat

sur une scène hagarde devant un parterre vide.

La pensée est une vielle : elle creuse toujours

et tourne et fleurit au-dedans sans aboutir.

Le coeur est un poème : il étreint en lui

les futilités d'un univers froid.

Le désir est un stylet : tu l'as entré en moi.

 

V. BLANCHEUR

Il est une plante muette qui pousse à la fenêtre

attendant que la rosée descende et l'endorme,

et il y a tes yeux, étoiles d'une nuit blanche.

Il est une lune solitaire qui brille silencieuse

attendant que les nuages s'effacent devant elle,

et il y a tes joues, l'aurore d'un jour blanc.

Il est un coeur qui contient l'univers en lui,

attendant que le sang déborde et se divise,

puis il y a toi, blancheur d'un autre temps.

 

VI. DEMAIN EST POUR TOI

 

Demain je viendrai et j'apporterai avec moi

une écuelle emplie d'eau pour t'abreuver.

Demain j'irai au jardin et je couperai

la plus belle brassée de fleurs pour toi.

Demain je parcourrai me vigne

et je couperai pour toi toutes les grappes.

Demain j'ôterai le coeur de ma poitrine

et te le donnerai. Demain je serai mort.

 

UN BILLET DE SUICIDE

Les pétales tombent tombent sur la table,

la cendre de cigarette m'a brûlé la main,

et toi tu ne viens toujours pas ...

Bien vêtu, embaumé de tes parfums,

j'ai allumé toutes les lampes de la pièce,

et toi tu ne viens toujours pas ... Je verrouilerai partout, j'emballerai tout, si tu viens prends 1e billet , revêts-toi de noir, dis-leur : il est mort par erreur car par erreur il était né si tu viens ...

 

VIDES LES MAINS

C'est le temps ancien des mains vides

des arbres sans fruits, du ciel obscurci,

les champs attendent la saison prochaine,

la bouche bâille et les yeux sont hagards,

les fleurs n'éclosent pas, les oiseaux se taisent.

Vides les mains cherchent les croisements

dans des rues aux passants aveugles.

Au-dessus de la fenêtre s'éloignent

les rayons d'un soleil fatigué qui décline.

 

TES YEUX MARCHERONT AVEC MOI

Tes yeux mènent au-delà de la plage noire,

ils s'accoutumèrent à la tromperie de la vague

et aux imprécations des tourbillons.

Tes yeux ne dorment jamais et ils savent tout car ils naviguèrent et se sauvèrent avec moi

à chaque naufrage, ils veillent nuit et jour jusqu'à ce que vienne l'heure oÙ si je sommeille ils veillent encore à ce que je parte à temps. Courte sera l'heure qui restera,

tes yeux marcheront avec moi pour déchirer

les dernières pages de ce calendrier.

 

TON REGARD POURPRE CHANTERA

Peut-être ton regard tulipe s'effacera

des murs de cette chambre vide,

peut-être le sable les couvrira léger

tes yeux l'océan calme tes yeux la vague

qui sait par coeur ma poésie,

cloche d'un antique beffroi, dis-moi

chaque syllabe connuede ce champ noir,

ce rocher grandi de travers, et en cette heure

ah en cette heure les aiguilles sont arrêtées

et le coeur est suspendu, comprends ce silence

et chemine pieds-nus avec moi, les rails

arrivent avant nous, c'est un train solitaire

et la ville nous accueillera, la foule muette,

les visages étonnés, et ton regard pourpre chantera

les chants de ce Canal, la mélodie

fausse la mélodie en cette heure

et demain le jour poindra inévitable,

le voyage se termine

car ton regard tulipe s'ouvrira tÔt

et tÔt rendra ses larmes à cette planète

pour témoigner d'un autre lever de soleil inutile,

et d'une autre de ces cigarettes gâchée

encore une fois, car douce, tulipe, est cette maladie.

 

TES DOIGTS RUGUEUX M'ONT TRANSPERCE

Tes doigts rugueux m'ont transpercé, vent harcelant,

régiment en déroute qui me marche dessus,

rythme furieux en train de me couper le souffle,

ne vous pressez pas, soldats au visage unique,

je ne suis qu'un petit enfant, je veux la brise

d'un été paresseux, doigts longs qui me déchirent,

feuilles tombées ici, fleurs piétinées,

cette langue est difficile, cette voix est rude

fausse la voix maladroite qui rugit en moi.

C'est un été de fortes pluies, un hiver chaud

et c'est un printemps sans fleurs qui éclosent,

c'est un automne avec des arbres en feuilles.

L'âme s'assoupira, griffonnera un mot

sur ces nuages qui passent, wagons noirs,

les mains tremblent, le coeur disloqué bat

contre les branches, fustigé. Prends du sang, écris :

"C'est une grossesse sans fruit et c'est une lanterne

qui ne brille pas, c'est un oiseau sans ailes,

une bouche qui jamais n'embrasse, des yeux ouverts

dans le noir, le noir oÙ vit une forme sombre,

dissonnante est ta voix, mon ouragan,

étourdies les saisons sont ballottées,

petits oiseaux migrant et tombant droits

dans mes bras ouverts comme un cimetière,

c'est un grand cimetière qui s'élargit toujours,

cité qui ne se lasse pas de les cacher,

c'est un univers désespéré de lui-même."

 

UN GENTIL REBELLE

Elégie pour un enfant né pour mourir

Ton frère t'a appelé, nous t'avons appelé,

tu as choisi de partir. Prends soin de toi-même.

car toi seul sais ce que tu as vu dans les catacombes

d'oÙ tu sortis pour rentrer à nouveau. Gentil rebelle,

est-ce là ta protestation ? Ainsi, avec ce calme,

hélas, de cette façon, qui, qui va te comprendre ?

 

Tu étais faible, tu étais fier, tu étais éloquent,

tu étais muet, tu étais décidé à partir tôt,

tu étais mignon, tu n'étais rien, tu n'es rien - tu es mon fils.

 

Pendant trois heures de calvaire,

tes mains ouvertes toutes deux,

ta poitrine qui monte et qui descend,

tes pieds qui frappent dans le vide,

jamais, jamais tu n'as fermé ta bouche,

tu as prononcé tout bas

les mots qui n'ont pas d'histoire

et veulent défier le temps.

 

Je me souviens et j'ai tout oublié,

la joie, les pleurs, l'angoisse et le doute

des mots nés avec toi

et avec toi ensuite morts.

 

Tes yeux sont des étoiles éteintes,

une planète éloignée, un mur.

Un tourment clos des siècles.

Qui sait, Oliver, ce que tu as vu

 

Les funérailles sans fleurs,

le corbillard trop grand,

les gens trop rares,

et la tombe trop pauvre ...

Combien est léger, combien est petit,

combien est petit ce cercueil ...

Combien est cruelle l'épitaphe.:

"Il est né pour mourir".

 

Rebelle, voici le berceau

et voici ta belle layette

et voici ta chambre,

voici des jouets pour Jouer avec.

 

Tu es venu, tu es parti, rebelle. Alors dans la foule

des gens qui peuplent ton paradis blanc

est un visage qui te ressemble. Scrute-les un à un

et dès que tu auras trouvé ton frère prends-lui la main, laisse-le te guider, ton frère est plus grand que toi.

Et ne vous perdez pas ; obéis-moi, je suis ton père.

 

VA DORMIR, MA FILLE

"Non, non, ne reste pas ce soir plus longtemps à attendre,

il est trop tard et ton frère, Sara, ne vient pas.

Va dormir maintenant et ferme cette fenêtre,

les étoiles sont apparues, la nuit approche à grands pas.

 

Des gens marchent par ici puis s'éloignent,

apparaÎt un avion dans le lointain, il passe,

dans le port entre un bateau, les voitures se garent,

mais ici nul n'approche et ton frère ne vient pas.

 

"Qui sait, papa, il a pu avoir faim en route,

il a pu se fatiguer et se reposer,

il a pu manquer son train et attendre,

il a pu rencontrer forte pluie et grand vent,

 

ou bien perdre l'adresse, à cette heure-ci

il ne peut interroger personne ... la rue est déserte.

ou bien il a frappé aux portes et personne n'a ouvert.

T'inquiète pas, papa, t'inquiète pas ; allons !"

 

"Non, ma fille, il est tard, tu dois aller dormir.

Ton père sait ; ne reste pas à attendre en vain.

Il a rencontré l'enfant Jésus qui l'a emmené

et maintenant ils sont partis très loin tous deux."

 

"S'il est avec Lui, je L'interrogerai, je le trouverai :

car l'enfant Jésus m'aime et il me dira où."

"Oui, oui, ma fille, ferme cette fenêtre,

la nuit est bien avancée, ton frère ne vient pas."