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Sbucciatu da
la sciuma di issu mari prufondu
Porta di l’orienti
Bunifazziu in versi ou le regard des mots
(scrittu è
mandatu ci da Alanu Di Meglio)
Bunifaziu in
versi (Soirée poésie et chanson) a constitué
le thème de la soirée festive de
l’association culturelle Di ghi di scé de
Bonifacio.
Cette soirée a
choisi depuis 1996 la date du 16 août. Le
jour de la Saint Roch les Bonifaciens
avaient pour habitude de se réunir pour un
pique-nique traditionnel. L’association a
voulu relancer dans une forme nouvelle le
côté convivial de la Saint Roch.

On prépare la
soirée : A. di Meglio aux commandes
Cette année
c’est le thème de la poésie et du chant qui
a été retenu. L’esprit de la soirée fut
pensé pour aboutir à une évocation
culturelle et festive de Bonifacio sans
clichés. Ce dernier terme devant être pris
dans une double acception : n’utiliser que
la projection, la déclamation ou le chant du
texte (pas de photos ou d’images donc) ;
aller vers une évocation tous azimuts afin
d’entrer non seulement dans la complexité
identitaire mais dans le plaisir d’une
poésie de qualité que l’on a rarement
l’occasion de partager de façon populaire.
Le fait de faire savoir qu’il existe une
production de qualité dans l’île aurait pu
aussi figurer à l’ordre des objectifs de la
soirée.

On prépare la
soirée :
le groupe "Serinatu"
La programmation
a donc fait le choix de construire une
évocation très hétérogène du point de vue
des textes de façon à allier l’esthétique au
témoignage, le littéraire à
l’ethnographique. Un moment qui tienne à la
fois du regard, de la vision et du vécu.
L’intention était de puiser dans le spectre
large des constructions identitaires
possibles à partir de la production de
textes en vers sur et dans le lieu
particulièrement fécond qu’est Bonifacio.
Témoins les deux témoignages ethnographiques
choisis : un hymne religieux en français
Cœur sacré chanté depuis 1901 lors de la
fête Dieu en juin et un chant de
revendications populaires en bonifacien de
1911 sur l’air militaire de Sambre et
Meuse. Mélange des cultures et
contrastes sociaux qui font que le premier
est un véritable brûlot anti-laïque
d’Augustin Piras, ancien maire, en plein
conflit de séparation de l’Eglise et de l’Etat
et le second un témoignage de la montée de
la contestation ouvrière et syndicale juste
avant la guerre 14-18 qui laissera Bonifacio
exsangue comme le reste de la Corse. Deux
textes qui ont intégré la tradition
bonifacienne.
Cette pluralité
a tenu compte des langues puisque le
bonifacien, le corse et le français étaient
concernés. La traduction en français a servi
de lien entre les textes. Par le jeu de la
projection sur écran géant de la traduction,
l’ensemble du public a pu avoir accès au
sens.
I.
Le
rendez-vous poétique
A.
Michel
Auzet / Jacques Thiers : rencontre au point
exact
C’est la
rencontre entre Jacques Thiers et Michel
Auzet qui a été un des moteurs de la soirée.
Jacques Thiers est professeur des
universités, auteur et spécialiste de
littérature corse. Sa venue a été motivée
par son poème « Promontoire d’exils » en
version corse et française. Michel Auzet est
professeur agrégé de lettres classiques et a
publié un ouvrage poétique sur Bonifacio en
collaboration avec le peintre Idir (Bonifacio,
Romain Pages Ed. Sommières, 2002).
Le principe fut
de demander à chaque poète de découvrir et
de présenter l’autre uniquement sur la base
des textes et non d’éléments
biobibliographiques. Le parti pris de la
rencontre fut de proposer un corpus de
textes à chaque auteur de façon à dégager
une pertinence subjective de Bonifacio, lieu
de littérature.

G-M. Comiti
Esilii
di u Piali
È s’è no ci
ghjuchessimu
à sbruffulà ci
l’anni
per sopra à
l’alta rocca
duv’ellu
trizineghja
un ventu di
calcina?
A cità anderia
in cima à i
sogni
eo mi vesteria
cù i lenzoli di
stu tempu.
E centu spoglie
amate
ùn ci ponu dì
nunda
di ciò chì mi
s’aspetta
à l’orlu di sta
vita.
Bilanciu di a
corsa
à u tempu arresu
perchè ripiglià
fiatu
chì terra ùn ci
n’hè più ?
Vecu un filu
d’argentu
quallà
in a memoria
una sponda
scurdata
nantu à un
schiffu sbaccatu :
saranu stati mei
issi ghjorni chì
ùn sò più ?
L’isule si sò
lampate
cum’è casci
asciutti
alzati à una à
una
cascati à una à
una.
Pruvonu mille
volte
à cantà mi
l’arietta
caduta in a
cunchiglia
ch’o vurrebbi
sveglià
ma hè chjuccuta
a notte.
|
Exils du Piali
Et
si l'on samusait
à
jeter des années
par
dessus la falaise
où
crisse un vent de craie?
La
ville partirait
sur
la cime des rêves
moi
je me couvrirai
des
linceuls de ce temps
Mille dépouilles aimées
ne
sauraient rien prédire
de
ce qui m'attend
à
l'ourlet de nos vies.
Bascule de la course
au
temps qui n'en peut plus
pourquoi reprendre souffle
quand la terre n'est plus
?
Je
vois un fil d'argent
au
loin
dans
la mémoire
une
côte oubliée
sur
une proue fendue :
étaient-ils bien les miens
ces
jours qui ne sont plus
les
îles sont tombées
comme des feuilles mortes
une
à une dressée
une
à une abattues.
Cent
fois sur le métier
elles ont remis l'ouvrage
d'une romance chue
au
creux d'un coquillage
que
je veux reveiller
mais
le soir est têtu. |

M. Mannerini
« Le
promontoire d’exils » de Jacques Thiers
présenté par Michel Auzet a été
l’occasion de rendre compte d’une
approche de l’île de l’intérieur. Le
pluriel d’exils vient au départ troubler
la lecture. Michel Auzet y perçoit un
désir inassouvi d’ailleurs qui marque à
la fois une question angoissée sur
l’enfermement ou le repli et une
frustration (classique) d’une maturité
de vie qui clôt le passé (« les linceuls
de ces temps », « mille dépouilles
aimées ») et qui laisse l’avenir de plus
en plus incertain (« pourquoi reprendre
souffle quand la terre n’est plus »).
Sur ce passage (bascule et/ou bilan –
dans le texte corse - de la course),
cette approche du temps trouve
pleinement sa place à Bonifacio. La
falaise, le promontoire caractérisent
bien un lieu bascule où l’axe est le
midi de l’homme. Les îles s’envolent
alors comme autant d’espoirs et
retombent à l’automne des désirs ou au
démon de midi. La symbolique, chère à
Prévert, des feuilles mortes est reprise
ici ; elles se métamorphosent en îles
intermédiaires.
Cette
approche de l’île confins et des îles
désirs, espoirs, regrets et/ou exils n’a
pas échappé à Michel Auzet. Le jeu de
l’île terre singulière et des îles exils
au pluriel l’a vraisemblablement
troublé. Mais Bonifacio est bien là
comme une limite qui ouvre sur le rêve.
Il relève bien la métaphore de l’ourlet
d’un coquillage que l’on porte à son
oreille où le poète recherche en vain le
sens des jours à vivre quitte à laisser
la question de la table rase du passé en
suspens (étaient-ils bien les miens les
jours qui ne sont plus ). La dernière
phrase tomberait-elle alors comme une
forme de renoncement à des rêves, des
projets dont on est amoindri, comme un
exilé ? Autant d’exils sentis du haut
des falaises « promontoire d’exils ». « Mais le soir est têtu » dit le poète
dans son inexorable après midi. Le
coquillage comme médium ne suffirait pas
à « réveiller » certains échos qui ont
sans doute nourri le sens de la vie. Le
jeu évoqué à la première strophe
n’aurait donc pas fonctionné (et si l’on
s’amusait…)
Ce riche
texte de base sert d’ailleurs de relais
aux choix suivants de Michel Auzet dans
le cadre de son approche du dire
poétique de Jacques Thiers. Ulysse
en devient une déclinaison. On retrouve
le thème des « amputés de départs »
comme au bord de la falaise avec le
ricanement « des rêves comme des mondes
perdus ».
|
Ulissi
Quanti simu l’Ulissi
mozzi di e partenze
firmati nantu à sponde
è
tenimu in manu
u
pezzacciu di canapu
pendiconi
duv’elli scaccaneghjanu
sogni tamant’è mondi
persi.
|
Ulysse
Combien sommes-nous d’Ulysse
amputés des départs
restés sur le rivage !
Il
ne nous reste en main
qu’un morceau de corde
qui
pendouille
où
ricanent des rêves
grands comme des mondes perdus.
|
Le choix se porte encore sur la capacité
du poète à figer le temps comme cette
Halte blanche, couleur des bras de
Nausicaa (mais pour nous ce soir-là la
halte blanche c’est Bonifacio) ou comme
Le point exact, où l’on retrouve
le thème du midi (point de rencontre
« du soleil et du temps ») où le poète
affirme son pouvoir d’éterniser.
Figement, arrêt ou enchantement (au sens
légendaire) que M. Auzet choisit encore
de présenter à travers deux autres
poèmes liés au couple : Tendus et
Lits.
|
L’arretta bianca
A
stonda
l’arretta
bianca
tutta sole tutta fretu
in i
mo ghjorni
cusgita
hè
spechju
duv’elli voltanu tutti i
stalvati
spulati per sopra à u capu
u
tempu hè frombula
pè
isse tolle di nustalgia.
S’o
fussi in tè, o Ulisse,
mi
ne stava arrimbatu
à a
fica o à l’alivu,
a
pelle bianca,
u
tintinnume di l’anelli,
|
La halte blanche
L’instant
la
halte blanche,
tout
soleil et toute glace
cousue
à
mes jours,
est
un miroir
où
reviennent toutes les histoires
soufflées au-dessus de ma tête.
Le
temps est une fronde
pour
ces boulettes de nostalgie.
Si
j’étais toi, Ulysse,
je
resterais appuyé
contre le figuier, l’olivier,
une
peau blanche,
un
tintement d’anneaux,
ô
Nausicaa.
|
|
|
|
Au point exact
S’asseoir
au
point exact
où
s’unissent le soleil et le
temps,
sans
entrave.
Et
tant pis pour tout
ce
qui refuse de s’arrêter. |
À u puntu ghjustu
Pusà
à u
puntu ghjustu
duve
sole è tempu si basgianu
senza intoppu.
Tantu peghju per e cose
chì
ùn volenu stancià |
|
|
|
Lits
Nous
en aurons couché
des
statues de silence,
avec
nos corps unis.
Et
nos cœurs repassés,
rangés au fond du lit.
|
Letti
Ne
averemu stracquatu
statule di silenziu attente,
à
persone accuppiate.
Cù i
nostri cori stirati
allibrati in fondu di u lettu.
|
En parallèle, Jacques Thiers choisit de
nous faire découvrir la poésie de Michel
Auzet sous un double aspect faussement
contradictoire : le regard sur un Bonifacio
vidé de ses gens donc mis hors du temps et,
dans une seconde série, le traitement
singulier de la présence humaine. Jacques
Thiers cherchant alors le contre-pied du
poète du minéral et des éléments qui
revendique le complément des superbes toiles
bonifaciennes du peintre Idir, elles-aussi
vides de gens.
|
Pressés de quels abysses
Sous
le granit
Ces
rondeurs de calcaire
En
lents débordements ?
Muet
hiatus d’une roche l’autre…
Les
vents y lancent d’autres verts…
**
D’en
un enclos de pur silence
Quand le soleil encore blanc
passe
Les
cistes et le fenouil et les
herbes de cendre
La
ville retrouve enfin sa
minéralité
La
mer est lie de vin un moment
et
irise
autour de ses rochers
dans
la plaine liquide
|
Les
minces graffitis
Des
hommes qui s’agitent
Ombres déjà rupestres
Malgré leurs cris
(Sur les rochers)
Souffle I
(renverse)
À la
peau
le
vent change
et
l’esprit se surprend
Puis
c’est tout le tympan
d’une mer qui respire
Souffle 2
Comme si de rien n’était
l’air
dans
les branches du belumbra
Michel AUZET |

I Gargarozzi
Par les
choix d’une première série, Thiers
présente aussi la capacité du poète à se
dégager du temps. Elle est rendue ici
par le minéral et le vent. Fidèle de Sutt’a Rocca (sous la falaise), Auzet
sait la sédimentation réelle et
symbolique du calcaire sur le granit
qu’il rend en « muet hiatus d’une roche
l’autre » : on pourrait écrire trois
pages rien que sur cette assertion
poétique ! En présentant ce premier
texte, Thiers nous signifie d’emblée qu’Auzet
a tout compris du paradoxe minéral
bonifacien qui vient s’écrire par
strates calcaire sur l’échine dure du
granit.
Dans cette
première série, le choix des textes
renvoie bien à cette recherche d’absolu
qui rend le paysage squelettique. Les
vents eux-mêmes ont du mal à agiter quoi
que ce soit (« comme si de rien
n’était/l’air… »). Enfin le choix des
« minces graffitis », des « ombres déjà
rupestres » abîment Bonifacio dans un
intemporel à la fois réel et
fantastique. Les ombres s’encrent sur
les parois et le poète dépose un glacis
qui réunit en un instant la multitude
des jours. L’effet est patent. Seules
les roches et les poètes ont ce pouvoir.
Cette quête
par le minéral est fréquente dans la
poésie corse. Jacques Biancarelli (A
tempara lli ghjorna, la trempe des
jours) et ses « tsinni russi » (blocs de
granite affleurant au maquis) ou Ceccè
Lanfranchi (à
via d’ochji, Par le chemin du
regard). Tous deux raccrochent
l’éternité minérale au sens présent. Ce
n’est pas le cas de Michel Auzet
incommodé par tout ce qui vient troubler
l’absolu élémentaire.
C’est sans doute pourquoi Jacques Thiers
choisit de faire voir au public comment
l’homme s’inscrit tout de même dans le
Bonifacio de Auzet.
|
Amour lointain.
Un
mur blanc au soleil
Et
le père :
« Cette neige là-bas
Des
équipes vont toujours voir ! »
Dans
la dernière longue valse
Sur
la piste du sens des choses
Une
éternité se déroule
Au
sens figé, inscrit de loin.
Liturgies
Des
falaises
La
ville fiche au ciel
Ses
longs murs
En
liturgie muette
Les
hommes arpentent la place courte
Leur
cage ouverte
Sur
la mer
-Et
derrière la vitre ?
L’air
-Et
par l’air ?
Le
bleu du ciel.
-Et
par le bleu du ciel ?
un
serrement |
La
ville épand ses tombes en ville
architecture en répons
L’homothétie était sereine
La
mer ajustait les échelles
Le
mouvement, à terre, aveuglément,
l’ignore
Silence I
Au
matin
au
silence
la
falaise respire
et
des allures nobles
parent des fables retrouvées
Et
puis
falaises retirées
le
grand foirail d'été
aveuglément s'étale
Dans
ta carcasse de calcaire
Quelle mémoire est contenue
Qui
souffle dans les arches ?
Et
d’Est,
le
mica de la mer
la
peau de la mer fauve
écailleuse !
…
Les touristes lèchent des
glaces... |

M-A. Salles
C’est
d’abord une place parasite : « le grand
foirail d’été » vient pratiquement
gommer les falaises (« retirées »). Les
touristes ne lèchent-ils pas
trivialement leur glace pendant que le
poète se demande : « Dans ta carcasse de
calcaire quelle mémoire est
contenue ? ». Les boules de
vanille-chocolat font tache sur « la
peau de la mer fauve ».
étonnante
beauté et modernité du poème que cet
éphémère de la crème glacée débilement
consommée. Hommes « aveugles » qui
« ignorent » les lois intangibles de la
nature et des mathématiques. Ainsi, dans
cet autre poème des « architectures en
répons », il y a une vraie trouvaille
poétique dans l’« homothétie sereine »
évoquant les tombes symétriques à la
ville. L’image bâtie à partir du « Cannicciu »
cimetière ajaccien (aux dires mêmes de
l’auteur) n’a aucun mal à s’appliquer à
Bonifacio.
Mais
finalement, et Jacques Thiers ne choisit
pas le poème « Liturgies » au hasard, le
thème des hommes qui « arpentent la
place courte/leur cage ouverte/sur la
mer » en « liturgie muette » revient
comme une antienne, comme la
confirmation d’une rencontre tout à fait
évidente. Car au bout du compte, elle
participe bien d’une élaboration de
l’image littéraire du lieu. Le socle
minéral est là comme un arrêt, une halte
de rêve et comme un élan, hors de
l’île-cage. Qu’il soit de liturgie(s) ou
d’exil(s), qu’il soit d’ombre(s) ou de
chimère(s), le jeu du singulier et du
pluriel y est fondamental.
Ce soir-là
les poètes nous ont donné rendez-vous
« au point exact », à Bonifacio, pour
ciseler encore notre regard.
A.
Bonifacio entre témoignage et nostalgie
MH. Ferrari,
F. Canonici, M. Ceccarelli, J. Fusina,
B.Baccara/JM Thomas (qui s’avère être un
Grimaldi de Bonifacio) autant d’auteurs
de poèmes ou de chansons évoquant
Bonifacio en bonifacien, en français ou
en corse.
MH Ferrari,
dans un beau texte poétique, nous donne
un regard quasi anachronique de la ville
qu’elle a adoptée. Elle revendique une
sensibilité externe. Dans une vision
très contemporaine, elle saisit
parfaitement le contraste été/hiver
(hiver « qu’on accueille de courbettes
serviles ») dans une angoisse que
beaucoup de Bonifaciens reconnaissent.
Vision qui devient surannée lorsque est
évoquée « la fierté du souvenir des
femmes, droites, les cruches sur la
tête » pour atteindre enfin le faux
intemporel minéral de « la hauteur qui
fait qu’on croit qu’on a dompté la mer »
tant la falaise est rongée par le temps
et les éléments.

M-H
Ferrari
Et l’âme morte… et la feuille qui tombe…
et la solitude du soir, devant le seuil
quand le bois a chauffé, résistant toute
la journée aux assauts du soleil…
Et la pierre qui s’use et la peinture
qui s’écaille…
Ses lambeaux de peau trop blanche
s’effritant entre les mains.
Et le vent…
Et le vent qui souffle et qui creuse
plus que les pas des marches, plus que
la fatigue, plus que le poids de la vie
Que l’on craint ,que l’on respecte
Le vent qui domine et que l’été on
méprise
Que hiver on maudit mais qu’on accueille
de courbettes serviles
Et la hauteur qui fait qu’on croit qu’on
a dompté la mer, en sachant qu’elle
attend
Qu’elle ne s’y trompe pas
Qu’elle est là
En bas tapie
Qui gronde et qui gémit
Rongeant ,creusant ,rageant,
Dévorant la falaise
Et la vieillesse des murs suintants et
puis, et puis la tristesse de ces allées
royales grises de brumes et d’insomnies
Et la beauté du soleil blanc, blanc sur
la craie des murs ,qui dévore la fierté
du souvenir des femmes ,droites ,les
cruches sure la tête
L’envie d’elle au coin des rues et la
joie du printemps
Les animaux qui braient et qu’on entend
encore dans les remugles persistant d’un
passé où les couleurs s’effacent plus
vite que les odeurs
Ici ,tout est gris,tout est blanc
L’interminable longueur des hivers,qui
reviennent inéluctablement comme les
vagues de la mer
Le pavé inégal qui tord les chevilles
Et les échoppes profondes comme les
secrets des filles
Les ruelles enfouies
Les lacis
Le passé, proche à toucher qui pourtant
déjà disparaît
Voilà l’odeur des frites qui prend toute
la place
Tout s’efface
Bonifacio, l’été, disparaît, derrière sa
toilette de fille
A marier
Mais,toujours l’hiver
Renaît
Dur
Et noir
Comme le jais.
MH Ferrari
De l’avis du
public, le texte est remarquablement
déclamé par Marie Anne Salles, séance
qui constituait une première très
agréable pour notre journaliste locale,
plus avertie au scripta manent qu’au
verba volant !
Autre texte lu magistralement en
bonifacien par Marguerite Mannerini, le
« Veciu bartulin » de François Canonici.
Notre journaliste à la retraite, auteur
de nombreuses monographies sur
Bonifacio, ayant arpenté autant les
recoins de la Haute-Ville que les
sentiers de la campagne, est un fin
connaisseur de l’âme bonifacienne. Il
restitue ici le sentiment d’un vieux
porteur de châsse, témoignant d’un
atavisme profond qui se construit aussi
sur l’événement religieux et
traditionnel du mois d’août : la sortie
de la plus lourde châsse.

Madeleine
Pugliesi
U ciantu d’u veciu Bartulin
N’un mi scurdiro mai, e sigüru
U veciu Bartulin in u se cantu scüru
Chi ciangiva u se passaiu
E u lamentu d’u scurtigaiu!
----------
Ira l’ürtima priscisciun di questu
milenariu
Che come sempri aveva attiraiu
Zenteni di persuni pin di cüriusità
Aspitendu a sciurtià d’u gran San
Burtumia.
----------
A gisgia di San Dumé ira pina
Quatru previ inant’a l’età
Inturnu gh’irunu tantu Bartulin
Chi suavunu suta capi e cularin
Ma mitivunu grandi fervu
Pe cantà tüti canzzun e fassi onù.
----------
Infïn a prisciscun cumenza a se marcia
Tüt’a cunfraternita cu a se bandira
Si meti in muvimentu deria a crusgi
San Bartolu senza issi sutrinaiu
In Santa Maria fü purtaiu.
----------
Intantu intantu si sintiva crià
Versu fundagu o ciaza Doria : « Müa!Müa! »
L’omi suta stimpinavinu
Ma i stanghi, eli cantavinu
San Burtumia ira ben purtaiu
Da tanti seculi cusci e sempri staiu.
----------
N’un ghi io a offendissi
Di tüti questi crii
Di questu pigià para e tegni
Di tamentu batabügiu
Cusci ra io a tradizziun
E nisciun, ne ogi, ne duman
N’un purà abuli mancu i ciocaman.
----------
Indé u cantu di a gisgia
Gh’ira un veciu omu chi ciangiva
Tüti i se lagrimi
Percosa nun pureva ciü
Siguità a priscisciun da se cunfraterna
Pè quelu che irà staiu
Purta bandira e priu
L’ura ira vinüia
di l’ürtima müa.
E u veciu Bartulin ciangiva com’un
garzun
Aguardendu passà cun divuzziun
A cascia di San Burtumia
Chi n’antu i se spali ni sintiva sempri
a firia.
----------
O quantu ma faiu mali
Di vedi quest’iogi pin di lagrimi
O quantu ma faiu frizziun
Tamenta fedi pina d’imuziun
Sufriva anima e corpu
Di n’un puré ciü servi San Burtumia
Comu r’aveva faiü da ciü di
sciüsciant’ani
Si pio capi i se afani.
----------
N’un mi scurdiro mai, è sigüru
U veciu bartulin in u se cantu scüru
Che giangiva u se passaiu
Quelu giurnu, ira ielu u scurtigaiu !
La complainte du Bartolin
Je n’oublierai jamais, au grand jamais
Le vieux porteur de San Bartolu dans son
coin
Qui pleurait son passé
Complainte pour un saint écorché vif
Cette procession était la dernière du
Millénaire
Qui comme toujours avait attiré
Des centaines de fidèles et badauds
Qui attendaient la sortie du grand Saint
Barthélemy
L’église Sain Dominique était pleine
Quatre prêtres à l’autel
Autour tous les confrères et porteurs
Suaient sous la cape
Mais ils mettaient toute leur ferveur
Pour entonner les cantiques et faire
honneur
Enfin la procession démarre
Toute la confrérie sous sa bannière
Se met en mouvement derrière la croix
San Bartolu sans problème
Fut porté en l’église de Sainte Marie
On entendait de temps à autres
Vers le Fondago ou Rue Doria : « Müa !
Müa ! »
Les hommes peinaient sous la châsse
Mais les barres grinçaient de
satisfaction
Le saint était bien porté
Il en était ainsi depuis des siècles
Ne nous formalisons pas
De tous ces cris
De tant de gesticulations
De toute cette agitation
Ainsi l’exige la tradition
Et personne aujourd’hui ni demain
N’y pourra changer même un
applaudissement
Dans un coin de l’église
Un vieil homme pleurait
Toutes ses larmes
Car il ne pourra plus
Suivre la procession et ses confrères
Pour lui qui avait été
Prieur et porte-bannière
L’heure était venue
De la dernière station
Et le vieux Bartolin pleurait comme un
enfant
Regardant passer avec dévotion
La châsse de Saint Barthélémy
Il en avait gardé à jamais l’épaule
meurtrie
Quelle douleur de le voir ainsi
Les yeux plein de larmes
Quelle émotion
Devant tant de foi sincère
Son âme et son corps souffraient
De ne pouvoir servir le saint
Comme il le faisait depuis plus de
soixante ans
On peut comprendre son tourment
Je n’oublierai jamais, au grand jamais
Le vieux porteur de San Bartolu dans son
coin
Qui pleurait son passé
Complainte d’un homme écorché vif.
F.Canonici 24/08/1999
Enfin trois chansons, dont deux
interprétées par Jacques Faucelli,
viennent compléter dans des formes
diverses la fascination qu’engendre le
lieu bonifacien. Rien n’a été exclu,
quitte à considérer aussi les clichés en
vogue dans les années soixante avec la
chanson « Bonifacio » qui avait connu un
vif succès lors de sa création par
Regina et Bruno.
Bonifaziu
Sbucciatu da la sciuma di issu mari
prufondu
Porta di l’orienti subra l’immensità
Tù sè O Bonifaziu un paesu è un mondu
Una scatula d’oru culama d’antichità
è quandu a timpesta si pesa in la to
bocca
U Turrionu vardianu di a ti bianca cità
Veni à ricumandà si da l’altu di a Rocca
à la cruci fideli di Santa Trinità
Ugni petra ind’è tè hè un pezzu di
storia
Tù chì ai tantu accoltu rè è imperatori
è chì ai cunnisciutu è i guai è a gloria
Sicreti amari o dulci chì t’empiini u
cori
In piazza di a Logia s’induvinu u passu
Di quiddi omi antichi pronti à
parlamintà
è si pari di veda andà à capu bassu
« U cariaù d’egua » cù u so stranu parlà
Quantu n’ai azzicatu sogni d’innamurati
Vinuti à cuntimplà a to dulci marina
I to stretti furiosi è puri incantati
Chì vani à carizzà a Sardegna vicina
Tù sè O Bonifaziu pindina livantina
Locu misteriosu fattu di nubiltà
è a to Damicella chì dormi in l’Araguina
Hè stata a to amanti deci mill’anni fà
I to isuli cari stracquati à sullana
Cavallu è Lavezi lucicani par tè
Par tè perula rara d’una ricca cullana
Preziosu rigalu degnu di più d’un rè
Da cinqui campanili sè statu pasalvatu
Chì tù pudissi campà fin’à l’eternità
è offra à u frusteru prisenti è passatu
à chì ti vidi un ghjornu ùn ti pò
sminticà
Éclos dans l’écume des plus profondes
eaux
Porte de l’Orient sur l’immensité
Tu es, Bonifacio, une ville et un monde
Un écrin débordant d’antiquité
Et quand la tempête se lève sur ton
détroit
le Turrione gardien de ta blanche cité
Du haut de la falaise demande protection
A la fidèle croix de la Sainte Trinité
Chacune de tes pierres est une page
d’histoire
Toi qui, maintes fois, accueillis
empereurs et rois
Et qui connus gloires et désespoirs
Secrets amers ou doux qui t’emplirent le
cœur
Sur la place de la Logia on devine le
pas
De ces anciens ouverts et tolérants
Et on a l’impression de voir la
silhouette courbée
Du « porteur d’eau » avec son étrange
parler
En auras-tu bercé des songes d’amoureux
Venus contempler ta douce Marine
Tes ruelles furieuses pourtant
enchanteresses
Qui caressent la proche Sardaigne
Tu es Bonifacio ce bijou face à l’Orient
Lieu mystérieux chargé de noblesse
Et ta Demoiselle dormant à l’Araguina
A été ta maîtresse il y a dix mille ans
Tes magnifiques îles étendues au soleil
Cavalu et Lavezi resplendissent pour toi
Pour toi, Perle rare d’une riche parure
Hommage précieux digne de plus d’un roi
Cinq clochers te protègent
Afin de t’assurer l’éternité
Pour offrir à l’étranger d’hier et
d’aujourd’hui
Cette image de toi qui ne peut s’oublier
!
Marcu CECCARELLI
Pà
Bunifaziu
Da quassù nantu à la Rocca
Guardi u mari chì ni badda
È veni à minà di chjocca
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