Bunifaziu in versi

 

Sbucciatu da la sciuma di issu mari prufondu

Porta di l’orienti

Bunifazziu in versi ou le regard des mots

(scrittu è mandatu ci da Alanu Di Meglio)

 

 

Bunifaziu in versi (Soirée poésie et chanson) a constitué le thème de la soirée festive de l’association culturelle Di ghi di scé de Bonifacio.

Cette soirée a choisi depuis 1996 la date du 16 août. Le jour de la Saint Roch les Bonifaciens avaient pour habitude de se réunir pour un pique-nique traditionnel. L’association a voulu relancer dans une forme nouvelle le côté convivial de la Saint Roch.

 

On prépare la soirée : A. di Meglio aux commandes

 

Cette année c’est le thème de la poésie et du chant qui a été retenu. L’esprit de la soirée fut pensé pour aboutir à une évocation culturelle et festive de Bonifacio sans clichés. Ce dernier terme devant être pris dans une double acception : n’utiliser que la projection, la déclamation ou le chant du texte (pas de photos ou d’images donc) ; aller vers une évocation tous azimuts afin d’entrer non seulement dans la complexité identitaire mais dans le plaisir d’une poésie de qualité que l’on a rarement l’occasion de partager de façon populaire. Le fait de faire savoir qu’il existe une production de qualité dans l’île aurait pu aussi figurer à l’ordre des objectifs de la soirée.

 

On prépare la soirée : le groupe "Serinatu"

 

La programmation a donc fait le choix de construire une évocation très hétérogène du point de vue des textes de façon à allier l’esthétique au témoignage, le littéraire à l’ethnographique. Un moment qui tienne à la fois du regard, de la vision et du vécu. L’intention était de puiser dans le spectre large des constructions identitaires possibles à partir de la production de textes en vers sur et dans le lieu particulièrement fécond qu’est Bonifacio. Témoins les deux témoignages ethnographiques choisis : un hymne religieux en français Cœur sacré chanté depuis 1901 lors de la fête Dieu en juin et un chant de revendications populaires en bonifacien de 1911 sur l’air militaire de Sambre et Meuse. Mélange des cultures et contrastes sociaux qui font que le premier est un véritable brûlot anti-laïque d’Augustin Piras, ancien maire, en plein conflit de séparation de l’Eglise et de l’Etat et le second un témoignage de la montée de la contestation ouvrière et syndicale juste avant la guerre 14-18 qui laissera Bonifacio exsangue comme le reste de la Corse. Deux textes qui ont intégré la tradition bonifacienne.

Cette pluralité a tenu compte des langues puisque le bonifacien, le corse et le français étaient concernés. La traduction en français a servi de lien entre les textes. Par le jeu de la projection sur écran géant de la traduction, l’ensemble du public a pu avoir accès au sens.

 

 

I. Le rendez-vous poétique

 

A. Michel Auzet / Jacques Thiers : rencontre au point exact

 

C’est la rencontre entre Jacques Thiers et Michel Auzet qui a été un des moteurs de la soirée. Jacques Thiers est professeur des universités, auteur et spécialiste de littérature corse. Sa venue a été motivée par son poème « Promontoire d’exils » en version corse et française. Michel Auzet est professeur agrégé de lettres classiques et a publié un ouvrage poétique sur Bonifacio en collaboration avec le peintre Idir (Bonifacio, Romain Pages Ed. Sommières, 2002).

Le principe fut de demander à chaque poète de découvrir et de présenter l’autre uniquement sur la base des textes et non d’éléments biobibliographiques. Le parti pris de la rencontre fut de proposer un corpus de textes à chaque auteur de façon à dégager une pertinence subjective de Bonifacio, lieu de littérature.

 

G-M. Comiti

 

 

Esilii di u Piali

 

È s’è no ci ghjuchessimu

à sbruffulà ci l’anni

per sopra à l’alta rocca

duv’ellu trizineghja

un ventu di calcina?

 

A cità anderia

in cima à i sogni

eo mi vesteria

cù i lenzoli di stu tempu.

E centu spoglie amate

ùn ci ponu dì nunda

di ciò chì mi s’aspetta

à l’orlu di sta vita.

Bilanciu di a corsa

à u tempu arresu

perchè ripiglià fiatu

chì terra ùn ci n’hè più ?

 

Vecu un filu d’argentu

quallà

in a memoria

una sponda scurdata

nantu à un schiffu sbaccatu :

saranu stati mei

issi ghjorni chì ùn sò più ?

 

L’isule si sò lampate

cum’è casci asciutti

alzati à una à una

cascati à una à una.

Pruvonu mille volte

à cantà mi l’arietta

caduta in a cunchiglia

ch’o vurrebbi sveglià

ma hè chjuccuta a notte.

 

Exils du Piali

 

Et si l'on samusait

à jeter des années

par dessus la falaise

où crisse un vent de craie?

 

 

La ville partirait

sur la cime des rêves

moi je me couvrirai

des linceuls de ce temps

Mille dépouilles aimées

ne sauraient rien prédire

de ce qui m'attend

à l'ourlet de nos vies.

Bascule de la course

au temps qui n'en peut plus

pourquoi reprendre souffle

quand la terre n'est plus ?

 

Je vois un fil d'argent

au loin

dans la mémoire

une côte oubliée

sur une proue fendue :

étaient-ils bien les miens

ces jours qui ne sont plus

 

les îles sont tombées

comme des feuilles mortes

une à une dressée

une à une abattues.

Cent fois sur le métier

elles ont remis l'ouvrage

d'une romance chue

au creux d'un coquillage

que je veux reveiller

mais le soir est têtu.

 

M. Mannerini

 

« Le promontoire d’exils » de Jacques Thiers présenté par Michel Auzet a été l’occasion de rendre compte d’une approche de l’île de l’intérieur. Le pluriel d’exils vient au départ troubler la lecture. Michel Auzet y perçoit un désir inassouvi d’ailleurs qui marque à la fois une question angoissée sur l’enfermement ou le repli et une frustration (classique) d’une maturité de vie qui clôt le passé (« les linceuls de ces temps », « mille dépouilles aimées ») et qui laisse l’avenir de plus en plus incertain (« pourquoi reprendre souffle quand la terre n’est plus »). Sur ce passage (bascule et/ou bilan – dans le texte corse - de la course), cette approche du temps trouve pleinement sa place à Bonifacio. La falaise, le promontoire caractérisent bien un lieu bascule où l’axe est le midi de l’homme. Les îles s’envolent alors comme autant d’espoirs et retombent à l’automne des désirs ou au démon de midi. La symbolique, chère à Prévert, des feuilles mortes est reprise ici ; elles se métamorphosent en îles intermédiaires.

Cette approche de l’île confins et des îles désirs, espoirs, regrets et/ou exils n’a pas échappé à Michel Auzet. Le jeu de l’île terre singulière et des îles exils au pluriel l’a vraisemblablement troublé. Mais Bonifacio est bien là comme une limite qui ouvre sur le rêve. Il relève bien la métaphore de l’ourlet d’un coquillage que l’on porte à son oreille où le poète recherche en vain le sens des jours à vivre quitte à laisser la question de la table rase du passé en suspens (étaient-ils bien les miens les jours qui ne sont plus ). La dernière phrase tomberait-elle alors comme une forme de renoncement à des rêves, des projets dont on est amoindri, comme un exilé ? Autant d’exils sentis du haut des falaises « promontoire d’exils ». « Mais le soir est têtu » dit le poète dans son inexorable après midi. Le coquillage comme médium ne suffirait pas à « réveiller » certains échos qui ont sans doute nourri le sens de la vie. Le jeu évoqué à la première strophe n’aurait donc pas fonctionné (et si l’on s’amusait…)

Ce riche texte de base sert d’ailleurs de relais aux choix suivants de Michel Auzet dans le cadre de son approche du dire poétique de Jacques Thiers. Ulysse en devient une déclinaison. On retrouve le thème des « amputés de départs » comme au bord de la falaise avec le ricanement « des rêves comme des mondes perdus ».

 

 

Ulissi

 

Quanti simu l’Ulissi

mozzi di e partenze

firmati nantu à sponde

è tenimu in manu

u pezzacciu di canapu

pendiconi

duv’elli scaccaneghjanu

sogni tamant’è mondi persi.

 

 

Ulysse

 

Combien sommes-nous d’Ulysse

amputés des départs

restés sur le rivage !

Il ne nous reste en main

qu’un morceau de corde

qui pendouille

où ricanent des rêves

grands comme des mondes perdus.

 

 

 

Le choix se porte encore sur la capacité du poète à figer le temps comme cette Halte blanche, couleur des bras de Nausicaa (mais pour nous ce soir-là la halte blanche c’est Bonifacio) ou comme Le point exact, où l’on retrouve le thème du midi (point de rencontre « du soleil et du temps ») où le poète affirme son pouvoir d’éterniser. Figement, arrêt ou enchantement (au sens légendaire) que M. Auzet choisit encore de présenter à travers deux autres poèmes liés au couple : Tendus et Lits.

 

L’arretta bianca

 

A stonda

l’arretta bianca

tutta sole tutta fretu

in i mo ghjorni

cusgita

hè spechju

duv’elli voltanu tutti i stalvati

spulati per sopra à u capu

u tempu hè frombula

pè isse tolle di nustalgia.

S’o fussi in tè, o Ulisse,

mi ne stava arrimbatu

à a fica o à l’alivu,

a pelle bianca,

u tintinnume di l’anelli,

 

La halte blanche

 

L’instant

la halte blanche,

tout soleil et toute glace

cousue

à mes jours,

est un miroir

où reviennent toutes les histoires

soufflées au-dessus de ma tête.

Le temps est une fronde

pour ces boulettes de nostalgie.

Si j’étais toi, Ulysse,

je resterais appuyé

contre le figuier, l’olivier,

une peau blanche,

un tintement d’anneaux,

ô Nausicaa.

 

 


 

 

Au point exact

 

S’asseoir

au point exact

où s’unissent le soleil et le temps,

sans entrave.

Et tant pis pour tout

ce qui refuse de s’arrêter.

 

À u puntu ghjustu

 

Pusà

à u puntu ghjustu

duve sole è tempu si basgianu

senza intoppu.

Tantu peghju per e cose

chì ùn volenu stancià

 


 

Lits

 

Nous en aurons couché

des statues de silence,

avec nos corps unis.

Et nos cœurs repassés,

rangés au fond du lit.

 

Letti

 

Ne averemu stracquatu

statule di silenziu attente,

à persone accuppiate.

Cù i nostri cori stirati

allibrati in fondu di u lettu.

 

 

 

En parallèle, Jacques Thiers choisit de nous faire découvrir la poésie de Michel Auzet sous un double aspect faussement contradictoire : le regard sur un Bonifacio vidé de ses gens donc mis hors du temps et, dans une seconde série, le traitement singulier de la présence humaine. Jacques Thiers cherchant alors le contre-pied du poète du minéral et des éléments qui revendique le complément des superbes toiles bonifaciennes du peintre Idir, elles-aussi vides de gens.

 

 

Pressés de quels abysses

Sous le granit

Ces rondeurs de calcaire

En lents débordements ?

 

Muet hiatus d’une roche l’autre…

 

Les vents y lancent d’autres verts…

 

**

 

D’en un enclos de pur silence

Quand le soleil encore blanc passe

Les cistes et le fenouil et les herbes de cendre

La ville retrouve enfin sa minéralité

 

La mer est lie de vin un moment

et irise

autour de ses rochers

dans la plaine liquide

 

 

Les minces graffitis

Des hommes qui s’agitent

Ombres déjà rupestres

Malgré leurs cris

 

(Sur les rochers)

 

Souffle I

(renverse)

À la peau

le vent change

et l’esprit se surprend

 

Puis c’est tout le tympan

d’une mer qui respire

 

Souffle 2

Comme si de rien n’était

l’air

dans les branches du belumbra

 

 

Michel AUZET

 

I Gargarozzi

 

Par les choix d’une première série, Thiers présente aussi la capacité du poète à se dégager du temps. Elle est rendue ici par le minéral et le vent. Fidèle de Sutt’a Rocca (sous la falaise), Auzet sait la sédimentation réelle et symbolique du calcaire sur le granit qu’il rend en « muet hiatus d’une roche l’autre » : on pourrait écrire trois pages rien que sur cette assertion poétique ! En présentant ce premier texte, Thiers nous signifie d’emblée qu’Auzet a tout compris du paradoxe minéral bonifacien qui vient s’écrire par strates calcaire sur l’échine dure du granit.

Dans cette première série, le choix des textes renvoie bien à cette recherche d’absolu qui rend le paysage squelettique. Les vents eux-mêmes ont du mal à agiter quoi que ce soit (« comme si de rien n’était/l’air… »). Enfin le choix des « minces graffitis », des « ombres déjà rupestres » abîment Bonifacio dans un intemporel à la fois réel et fantastique. Les ombres s’encrent sur les parois et le poète dépose un glacis qui réunit en un instant la multitude des jours. L’effet est patent. Seules les roches et les poètes ont ce pouvoir.

Cette quête par le minéral est fréquente dans la poésie corse. Jacques Biancarelli (A tempara lli ghjorna, la trempe des jours) et ses « tsinni russi » (blocs de granite affleurant au maquis) ou Ceccè Lanfranchi (à via d’ochji, Par le chemin du regard). Tous deux raccrochent l’éternité minérale au sens présent. Ce n’est pas le cas de Michel Auzet incommodé par tout ce qui vient troubler l’absolu élémentaire.

C’est sans doute pourquoi Jacques Thiers choisit de faire voir au public comment l’homme s’inscrit tout de même dans le Bonifacio de Auzet.

 

Amour lointain.

 

Un mur blanc au soleil

Et le père :

« Cette neige là-bas

Des équipes vont toujours voir ! »
 

Dans la dernière longue valse

Sur la piste du sens des choses

Une éternité se déroule

Au sens figé, inscrit de loin.

 

 

Liturgies

 

Des falaises

La ville fiche au ciel

Ses longs murs

En liturgie muette

 

Les hommes arpentent la place courte

Leur cage ouverte

Sur la mer

 

 

-Et derrière la vitre ?

 

L’air

 

-Et par l’air ?

 

Le bleu du ciel.

 

-Et par le bleu du ciel ?

 

un serrement

 

 

La ville épand ses tombes en ville

architecture en répons

 

L’homothétie était sereine

La mer ajustait les échelles

 

Le mouvement, à terre, aveuglément, l’ignore

 

 

Silence I

 

Au matin

au silence

la falaise respire

et des allures nobles

parent des fables retrouvées

 

Et puis

falaises retirées

le grand foirail d'été

aveuglément s'étale

 

 

 

Dans ta carcasse de calcaire

Quelle mémoire est contenue

Qui souffle dans les arches ?

 

Et d’Est,

le mica de la mer

la peau de la mer fauve

écailleuse !

 

… Les touristes lèchent des glaces...

 

M-A. Salles

 

C’est d’abord une place parasite : « le grand foirail d’été » vient pratiquement gommer les falaises (« retirées »). Les touristes ne lèchent-ils pas trivialement leur glace pendant que le poète se demande : « Dans ta carcasse de calcaire quelle mémoire est contenue ? ». Les boules de vanille-chocolat font tache sur « la peau de la mer fauve ». étonnante beauté et modernité du poème que cet éphémère de la crème glacée débilement consommée. Hommes « aveugles » qui « ignorent » les lois intangibles de la nature et des mathématiques. Ainsi, dans cet autre poème des « architectures en répons », il y a une vraie trouvaille poétique dans l’« homothétie sereine » évoquant les tombes symétriques à la ville. L’image bâtie à partir du « Cannicciu » cimetière ajaccien (aux dires mêmes de l’auteur) n’a aucun mal à s’appliquer à Bonifacio.

Mais finalement, et Jacques Thiers ne choisit pas le poème « Liturgies » au hasard, le thème des hommes qui « arpentent la place courte/leur cage ouverte/sur la mer » en « liturgie muette » revient comme une antienne, comme la confirmation d’une rencontre tout à fait évidente. Car au bout du compte, elle participe bien d’une élaboration de l’image littéraire du lieu. Le socle minéral est là comme un arrêt, une halte de rêve et comme un élan, hors de l’île-cage. Qu’il soit de liturgie(s) ou d’exil(s), qu’il soit d’ombre(s) ou de chimère(s), le jeu du singulier et du pluriel y est fondamental.

 

Ce soir-là les poètes nous ont donné rendez-vous « au point exact », à Bonifacio, pour ciseler encore notre regard.

 

A. Bonifacio entre témoignage et nostalgie

 

MH. Ferrari, F. Canonici, M. Ceccarelli, J. Fusina, B.Baccara/JM Thomas (qui s’avère être un Grimaldi de Bonifacio) autant d’auteurs de poèmes ou de chansons évoquant Bonifacio en bonifacien, en français ou en corse.

MH Ferrari, dans un beau texte poétique, nous donne un regard quasi anachronique de la ville qu’elle a adoptée. Elle revendique une sensibilité externe. Dans une vision très contemporaine, elle saisit parfaitement le contraste été/hiver (hiver « qu’on accueille de courbettes serviles ») dans une angoisse que beaucoup de Bonifaciens reconnaissent. Vision qui devient surannée lorsque est évoquée « la fierté du souvenir des femmes, droites, les cruches sur la tête » pour atteindre enfin le faux intemporel minéral de « la hauteur qui fait qu’on croit qu’on a dompté la mer » tant la falaise est rongée par le temps et les éléments.

 

M-H Ferrari

 

Et l’âme morte… et la feuille qui tombe… et la solitude du soir, devant le seuil quand le bois a chauffé, résistant toute la journée aux assauts du soleil…

Et la pierre qui s’use et la peinture qui s’écaille…

Ses lambeaux de peau trop blanche s’effritant entre les mains.

Et le vent…

Et le vent qui souffle et qui creuse plus que les pas des marches, plus que la fatigue, plus que le poids de la vie

Que l’on craint ,que l’on respecte

Le vent qui domine et que l’été on méprise

Que hiver on maudit mais qu’on accueille de courbettes serviles

Et la hauteur qui fait qu’on croit qu’on a dompté la mer, en sachant qu’elle attend

Qu’elle ne s’y trompe pas

Qu’elle est là

En bas tapie

Qui gronde et qui gémit

Rongeant ,creusant ,rageant,

Dévorant la falaise

Et la vieillesse des murs suintants et puis, et puis la tristesse de ces allées royales grises de brumes et d’insomnies

 

Et la beauté du soleil blanc, blanc sur la craie des murs ,qui dévore la fierté du souvenir des femmes ,droites ,les cruches sure la tête

L’envie d’elle au coin des rues et la joie du printemps

 

Les animaux qui braient et qu’on entend encore dans les remugles persistant d’un passé où les couleurs s’effacent plus vite que les odeurs

Ici ,tout est gris,tout est blanc

 

L’interminable longueur des hivers,qui reviennent inéluctablement comme les vagues de la mer

Le pavé inégal qui tord les chevilles

Et les échoppes profondes comme les secrets des filles

Les ruelles enfouies

Les lacis

Le passé, proche à toucher qui pourtant déjà disparaît

 

Voilà l’odeur des frites qui prend toute la place

Tout s’efface

Bonifacio, l’été, disparaît, derrière sa toilette de fille

A marier

Mais,toujours l’hiver

Renaît

Dur

Et noir

Comme le jais.

 

MH Ferrari

 

 

De l’avis du public, le texte est remarquablement déclamé par Marie Anne Salles, séance qui constituait une première très agréable pour notre journaliste locale, plus avertie au scripta manent qu’au verba volant !

Autre texte lu magistralement en bonifacien par Marguerite Mannerini, le « Veciu bartulin » de François Canonici. Notre journaliste à la retraite, auteur de nombreuses monographies sur Bonifacio, ayant arpenté autant les recoins de la Haute-Ville que les sentiers de la campagne, est un fin connaisseur de l’âme bonifacienne. Il restitue ici le sentiment d’un vieux porteur de châsse, témoignant d’un atavisme profond qui se construit aussi sur l’événement religieux et traditionnel du mois d’août : la sortie de la plus lourde châsse.

 

Madeleine Pugliesi

 

U ciantu d’u veciu Bartulin

 

N’un mi scurdiro mai, e sigüru

U veciu Bartulin in u se cantu scüru

Chi ciangiva u se passaiu

E u lamentu d’u scurtigaiu!

 

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Ira l’ürtima priscisciun di questu milenariu

Che come sempri aveva attiraiu

Zenteni di persuni pin di cüriusità

Aspitendu a sciurtià d’u gran San Burtumia.

 

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A gisgia di San Dumé ira pina

Quatru previ inant’a l’età

Inturnu gh’irunu tantu Bartulin

Chi suavunu suta capi e cularin

Ma mitivunu grandi fervu

Pe cantà tüti canzzun e fassi onù.

 

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Infïn a prisciscun cumenza a se marcia

Tüt’a cunfraternita cu a se bandira

Si meti in muvimentu deria a crusgi

San Bartolu senza issi sutrinaiu

In Santa Maria fü purtaiu.

 

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Intantu intantu si sintiva crià

Versu fundagu o ciaza Doria : « Müa!Müa! »

L’omi suta stimpinavinu

Ma i stanghi, eli cantavinu

San Burtumia ira ben purtaiu

Da tanti seculi cusci e sempri staiu.

 

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N’un ghi io a offendissi

Di tüti questi crii

Di questu pigià para e tegni

Di tamentu batabügiu

Cusci ra io a tradizziun

E nisciun, ne ogi, ne duman

N’un purà abuli mancu i ciocaman.

 

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Indé u cantu di a gisgia

Gh’ira un veciu omu chi ciangiva

Tüti i se lagrimi

Percosa nun pureva ciü

Siguità a priscisciun da se cunfraterna

Pè quelu che irà staiu

Purta bandira e priu

L’ura ira vinüia

di l’ürtima müa.

E u veciu Bartulin ciangiva com’un garzun

Aguardendu passà cun divuzziun

A cascia di San Burtumia

Chi n’antu i se spali ni sintiva sempri a firia.

 

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O quantu ma faiu mali

Di vedi quest’iogi pin di lagrimi

O quantu ma faiu frizziun

Tamenta fedi pina d’imuziun

Sufriva anima e corpu

Di n’un puré ciü servi San Burtumia

Comu r’aveva faiü da ciü di sciüsciant’ani

Si pio capi i se afani.

 

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N’un mi scurdiro mai, è sigüru

U veciu bartulin in u se cantu scüru

Che giangiva u se passaiu

Quelu giurnu, ira ielu u scurtigaiu !

 

 

 

La complainte du Bartolin  

 

Je n’oublierai jamais, au grand jamais

Le vieux porteur de San Bartolu dans son coin

Qui pleurait son passé

Complainte pour un saint écorché vif

 

Cette procession était la dernière du Millénaire

Qui comme toujours avait attiré

Des centaines de fidèles et badauds

Qui attendaient la sortie du grand Saint Barthélemy

 

L’église Sain Dominique était pleine

Quatre prêtres à l’autel

Autour tous les confrères et porteurs

Suaient sous la cape

Mais ils mettaient toute leur ferveur

Pour entonner les cantiques et faire honneur

 

Enfin la procession démarre

Toute la confrérie sous sa bannière

Se met en mouvement derrière la croix

San Bartolu sans problème

Fut porté en l’église de Sainte Marie

 

On entendait de temps à autres

Vers le Fondago ou Rue Doria : « Müa ! Müa ! »

Les hommes peinaient sous la châsse

Mais les barres grinçaient de satisfaction

Le saint était bien porté

Il en était ainsi depuis des siècles

 

Ne nous formalisons pas

De tous ces cris

De tant de gesticulations 

De toute cette agitation

Ainsi l’exige la tradition

Et personne aujourd’hui ni demain

N’y pourra changer même un applaudissement

 

Dans un coin de l’église

Un vieil homme pleurait

Toutes ses larmes

Car il ne pourra plus

Suivre la procession et ses confrères

Pour lui qui avait été

Prieur et porte-bannière

L’heure était venue

De la dernière station

Et le vieux Bartolin pleurait comme un enfant

Regardant passer avec dévotion

La châsse de Saint Barthélémy

Il en avait gardé à jamais l’épaule meurtrie

 

Quelle douleur de le voir ainsi

Les yeux plein de larmes

Quelle émotion

Devant tant de foi sincère

Son âme et son corps souffraient

De ne pouvoir servir le saint

Comme il le faisait depuis plus de soixante ans

On peut comprendre son tourment

 

 Je n’oublierai jamais, au grand jamais

Le vieux porteur de San Bartolu dans son coin

Qui pleurait son passé

Complainte d’un homme écorché vif.

 

F.Canonici 24/08/1999

 

 

Enfin trois chansons, dont deux interprétées par Jacques Faucelli, viennent compléter dans des formes diverses la fascination qu’engendre le lieu bonifacien. Rien n’a été exclu, quitte à considérer aussi les clichés en vogue dans les années soixante avec la chanson « Bonifacio » qui avait connu un vif succès lors de sa création par Regina et Bruno.

 

Bonifaziu

 

Sbucciatu da la sciuma di issu mari prufondu

Porta di l’orienti subra l’immensità

Tù sè O Bonifaziu un paesu è un mondu

Una scatula d’oru culama d’antichità

è quandu a timpesta si pesa in la to bocca

U Turrionu vardianu di a ti bianca cità

Veni à ricumandà si da l’altu di a Rocca

à la cruci fideli di Santa Trinità

 

Ugni petra ind’è tè hè un pezzu di storia

Tù chì ai tantu accoltu rè è imperatori

è chì ai cunnisciutu è i guai è a gloria

Sicreti amari o dulci chì t’empiini u cori

In piazza di a Logia s’induvinu u passu

Di quiddi omi antichi pronti à parlamintà

è si pari di veda andà à capu bassu

« U cariaù d’egua » cù u so stranu parlà

 Quantu n’ai azzicatu sogni d’innamurati

Vinuti à cuntimplà a to dulci marina

I to stretti furiosi è puri incantati

Chì vani à carizzà a Sardegna vicina

Tù sè O Bonifaziu pindina livantina

Locu misteriosu fattu di nubiltà

è a to Damicella chì dormi in l’Araguina

Hè stata a to amanti deci mill’anni fà

 

I to isuli cari stracquati à sullana

Cavallu è Lavezi lucicani par tè

Par tè perula rara d’una ricca cullana

Preziosu rigalu degnu di più d’un rè

Da cinqui campanili sè statu pasalvatu

Chì tù pudissi campà fin’à l’eternità

è offra à u frusteru prisenti è passatu

à chì ti vidi un ghjornu ùn ti pò sminticà

 

 

Éclos dans l’écume des plus profondes eaux

Porte de l’Orient sur l’immensité

Tu es, Bonifacio, une ville et un monde

Un écrin débordant d’antiquité

Et quand la tempête se lève sur ton détroit

le Turrione gardien de ta blanche cité

Du haut de la falaise demande protection

A la fidèle croix de la Sainte Trinité

 

Chacune de tes pierres est une page d’histoire

Toi qui, maintes fois, accueillis empereurs et rois

Et qui connus gloires et désespoirs

Secrets amers ou doux qui t’emplirent le cœur

Sur la place de la Logia on devine le pas

De ces anciens ouverts et tolérants

Et on a l’impression de voir la silhouette courbée

Du « porteur d’eau » avec son étrange parler

 En auras-tu bercé des songes d’amoureux

Venus contempler ta douce Marine

Tes ruelles furieuses pourtant enchanteresses

Qui caressent la proche Sardaigne

Tu es Bonifacio ce bijou face à l’Orient

Lieu mystérieux chargé de noblesse

Et ta Demoiselle dormant à l’Araguina

A été ta maîtresse il y a dix mille ans

 

Tes magnifiques îles étendues au soleil

Cavalu et Lavezi resplendissent pour toi

Pour toi, Perle rare d’une riche parure

Hommage précieux digne de plus d’un roi

Cinq clochers te protègent

Afin de t’assurer l’éternité

Pour offrir à l’étranger d’hier et d’aujourd’hui

Cette image de toi qui ne peut s’oublier !

 

Marcu CECCARELLI

 

 

Pà Bunifaziu

 

Da quassù nantu à la Rocca

Guardi u mari chì ni badda

È veni à minà di chjocca

U sciappali chì ti spadda

Riccamatu à biancu ghjessu

Chì in locu ùn ci hè lu stessu

 

È stu sintimu chì t’aghju

À lu me cori ma’ saziu

Quandu ni facciu un viaghju

Luntanu da Bunifaziu

 

N’hà vistu à passà la storia

Veli bianchi è alti navi

Chì firmani in la memoria

Di l’antichi li nosci avi

Oghji in portu ùn sò quelli

D’a Marina li battelli

 

U mondu à vena c’insegna

Un’ antra vita chì veni

È ad ugnunu l’impegna

Cumu u sangui ni li veni

Par mè Bunifaziu stia

Sempri un locu d’armunia

 

Pour Bonifacio

 

Du haut de ta « Rocca »

Tu regardes la mer danser

Elle vient se cogner

Contre la falaise arque boutée

Composée de blanche craie

À nulle autre pareille

 

Et ce sentiment assaille

Mon cœur insatisfait

Toutes les fois qu’un voyage

M’éloigne de Bonifacio

 

Elle a vu passer l’Histoire

De voiles blanches et de navires

Inscrite dans la mémoire

Des anciens, de nos aïeux

Aujourd’hui dans le port

Les bateaux ont bien changé

 

Le monde à venir révèle

Une vie nouvelle autre

Chacun doit la ressentir

Comme le sang dans nos veines

Que Bonifacio demeure pour moi

Ce lieu d’éternelle harmonie

 

Jacques Fusina

 


 

 

Blottie sur un rocher tout blanc

Battue par la mer et le vent

C’est une ville d’un autre âge

À l’entrée de ses ponts-levis

Trottent de petits ânes gris

Qu’on croirait sortis d’une image

Bonifacio

Derrière  les persiennes entrouvertes

Deux ombres regardent flâner

ceux qui vont à la découverte

De l’étrange et vieille cité

Bonifacio

Les rues pavées à la romaine

Frissonnent sous les pas légers

d’une procession qui promène

La statue de Bartolomée

 

Et sous la loggia de l’église

les enfants jouent les enfants crient

tandis que les vieux se redisent

Le  souvenir des jours enfuis

Bonifacio

 

Tout là-haut vers la  citadelle

Où du côté de Castillé

Dans tes calmes étroites ruelles

Le passé cache ses secrets

 

L’escalier du roi d’Aragon

semble monter vers l’horizon

Creusé au flanc de la falaise

La grotte a  pour ses visiteurs

Mis ses beaux tapis de couleurs

Afin que chez elle on s’y  plaise

Bonifacio

Le soir les couples en silence

sous les chênes et les oliviers

s’en vont offrir leurs confidences

par saint julien l’hospitalier

Bonifacio

Devant leurs paisibles demeures

Les pêcheurs assis sur le quai

En bavardant attendent l’heure

Où ils rentreront leurs filets

 

Et comme une âme qui s évade

Une guitare sur le vieux port

Une troublante sérénade

Berce la nuit quand tout s’endort

Bonifacio

 

Bientôt les lumières une à une

S’éteignent en glissant sur les flots

Et dans un léger clair de lune

Tu peux rêver Bonifacio

Bonifacio

 

JM Thomas/B. Baccara

 

A. di Meglio

 

I.       En bonifacien dans le texte

 

A.     La verve de Memè Milano restituée

« Originaire de Bonifacio, son parcours est significatif de la volonté et de la ténacité de ce fils d’entrepreneur maçon .

Il passe son certificat d'études et son brevet élémentaire en 1918, l'année où son père revient de guerre, après quatre ans passés dans les Vosges. Engagé comme auxiliaire des Ponts-et Chaussées, il suit les cours par correspondance de l'Ecole Spéciale de Paris, passe l'examen d'adjoint technique et le concours d'ingénieur. En 1926, il décroche son parchemin d'ingénieur TPE.

L'année suivante, il est expédié en AOF (Afrique Occidentale Française) où il fera plusieurs séjours à Conakry, Abidjan, Niamey et Dakar,

La deuxième guerre mondiale le surprend à Biscarosse où la Gestapo l'arrête et l'in­terne dans une prison près de Bordeaux. Après guerre, il est en charge de Port Saint-Louis du Rhône...

En 1958, il prend sa retraite et, six ans plus tard, devient le premier magistrat de Bonifacio, sa ville, qu'il gérera jusqu'en 1971. »

 

Après son mandat de maire, Dominique Milano se consacrera à laisser une mémoire du XXe siècle. Jean-Claude Albertini fera la somme  de ses témoignages avec Jérôme Camilly en 2000 (Bonifacio. La vie quotidienne au XXe siècle) d’où sont extraits les éléments biographiques ci-dessus. Ses travaux en toponymie ont par ailleurs permis la pose de plaques en bonifacien dans toute la ville.

En 1976, il propose sous forme ronéotypée « Paregi fori bunifazzini » (neuf fables au total) qu’il présente « d’après certaines fables de La Fontaine et Favule scelte de Noël Rocchiccioli ». Memè Milano montre alors que la verve bonifacienne n’a rien à envier à celle du fameux dentiste cargesien qui reste comme l’un des meilleurs auteurs de prose et de poésie satirique et humoristique de langue corse. D. Milano s’inscrit donc dans les prémices d’un renouveau qui touchera le corse langue régionale. Il donnera pratiquement ses premiers écrits au bonifacien, confiné jusqu’alors dans une oralité très affaiblie et malheureusement peu recueillie.

La déclamation théâtrale de quatre de ses fables par Madeleine Pugliesi et Jeanne Faucelli a ravi le public qui retrouva là les accents d’un bonifacien à la fois authentique et sans fard.

 

 

A zigara e a furmigura

Fora di Memè Milano

 

Düranti tütta l’estatina, üna zigara ün pocu fiera

Nun fava chè cantà da metina à sera

Quandu è vinüu l’invernu e c’aveva finiu di cantà,

Si n’è accorta chè nun aveva ciü nenti da mangià.

Ma saveva chè a furmigura a se brava visgina,

Amassave pruvisti e n’aveva a casa cina.

Alura d’ün passu lestu è andaia à truvà

Quela ch’ela cridiva chè fussi a se cumà.

-         « O cumà vuressi fami üna pulenta ma nun ho ciü farina

Imprestimi ün pocu… di quela castagnina !

Credimi pü chè avura i pruvisti ri farò,

E avanti a fin di l’anu u dupiu ti rindirò »

-    -         « ch’e t’avevu da dati quarcosa, ghi pisavu sta nioti…

nun ti g’hà ciü farina ? mangiti i bischioti.

Quandu mi travagiavu alentù ti cantavi

Oramai, un t’hà c’andà à fati duvi bali. »

-         « sè nun ti g’hà farina rigalimi ün canistrilu

e sè nunti iò damiru intrigu damini ün pizzarilu. »

-         « ti mi rumpi i stivali ! ciò ch’e g’ho nun è da sparti ;

mì tratravagiu pè mì, nun travagiu pè l’atri.

Futimi u can da chì, finianti, orgogliusa

Senun ti fazzu à sciorti à corpi di spazzusa… »

E a zigara si n’è andaia senza dumandà u restu ;

Ira vignüa curendu, è scapaia ancu ciü prestu.

 

Moralità :

Quelu chè nuntravagia nun ni guadagna

Sè ti iò fà a pulenta và à chiogi a castagna

 

 

 

B.      L’hommage rendu à  Cyprien Di Meglio par Jean-Marie Comiti

« Peut-on évoquer, à Bonifacio, le nom de Cyprien Di Meglio sans penser immédiatement au poète ? Et quand je dis « à Bonifacio », la petite Gênes selon les historiens, je devrais élargir le champ de la renommée de Cyprien jusqu’à la Sérénissime, la grande Gênes, puisque les éditions ELSAG lui ont récemment rendu hommage en publiant quelques uns de ses textes dans un bel ouvrage qui s’appelle :

« Corsica. Città, borghi e fortezze sulle rotte dei Genovesi. La storia, le parole, le immagini » (2002).

Les mêmes éditions ont également tourné au cours de l’année dernière un documentaire sur la place de l’expression ligure en Méditerranée ; documentaire dans lequel Bonifacio et son poète Cyprien Di Meglio occupent une place toute particulière.

N’oublions pas Calasetta et l’île de Carloforte, au sud-ouest de la Sardaigne, où les vers de Cyprien sont aujourd’hui connus.

Eh bien oui, Bonifacio a son poète, comme la terre a son astre lunaire.

Mais il ne faut pas s’y tromper : il ne s’agit pas d’un poète qui cultive le nombrilisme identitaire et qu’on pourrait taxer un peu trop rapidement de « provincialiste ». Sa poésie ne s’inscrit aucunement sur une orbite en spirale où les cercles concentriques enfermeraient l’auteur dans un enracinement certes profond mais stérile.

La poésie de Cyprien transcende le lieu et son histoire, la culture locale et les hommes qui l’engendrent ; elle fait résonner des vers qui s’ouvrent grand aux échos universels. Car le poète Cyprien Di Meglio est avant tout un Homme, dans toute la splendeur du terme ; un homme qui depuis sa petite ville perchée sur son blanc rocher, absorbe et ressent au  tréfonds de son être les émotions les plus diverses qui circulent par le monde. Il les ramasse dans son filtre poétique et nous les restitue dans des extases partagées ou dans des cris de révolte qui rejettent résolument l’indifférence.

Cyprien est un être bon et généreux, simple et modeste et sa poésie exprime les valeurs et les qualités de cet homme, de cet artiste devrais-je dire  - car il n’a pas qu’une corde à son arc : il manie le pinceau et le fusain à merveille, il pousse la chansonnette avec les Gargarozzi, et je vous garantis qu’il est redoutable, et c’est un euphémisme, lorsqu’il pointe aux boules - bref, sa poésie dépeint la Vie en créant des ambiances colorées, lumineuses, joyeuses, festives, jubilatoires, souvent pleines d’humour ; mais aussi graves, sérieuses ou révoltées.

Vous aurez l’occasion ce soir de découvrir les différentes facettes de notre poète.

Cyprien ne supporte pas l’injustice, les richesses mal distribuées et l’arrogance de certains grands qui nous gouvernent ; ceux qui parfois ont le pouvoir de déclencher des guerres par caprice. Et il y a ceux qui s’enrichissent impunément sur le dos des morts et des blessés. Il est sensible à la misère dans le monde et dénonce avec fermeté tout ce qui compromet le respect de la personne humaine.

Tout cela se trouve dans la poésie de Cyprien et on comprend bien que pour lui l’écriture n’est pas seulement le lieu de la nostalgie et de l’esthétisme bucolique mais aussi un moyen d’envoyer des messages forts, gorgés d’humanisme.

Je suis heureux de rejoindre mon ami Cyprien dans ce combat qui doit à la fois défendre le faible à tous les niveaux, notamment sur le plan culturel et linguistique, et mettre en garde contre toute forme de domination indécente et de discrimination assassine.

En écoutant tous les vents qui soufflent dans les Bouches de Bonifacio comme autant d’expressions culturelles diverses et légitimes, notre poète engage les Hommes à reconnaître mutuellement leurs différences et à apprendre à vivre ensemble. Un vaste programme qui révèle un optimisme à toute épreuve.

Dans le texte que vous allez entendre à présent le poète lance un cri déchirant de colère, meurtri qu’il est dans la chair familiale. Comment rester indifférent aux mutilations infligées par les guerres, surtout lorsqu’elles touchent des enfants ? C’est un appel à la vigilance afin que chacun d’entre nous dénonce et entre en résistance contre les plus viles et noires défaillances de l’homme. »

 

Déclamation de L’asciascin/ L’assassin

 

Se mi dinu ün giurnu di giüdicà ün OMU

cundaniressi à morti senza avè cumpasciun

quelu che stüdia a guera pè inpi i stachi d’oru

e che sumena u sangui sürva à a populazziun.

 

Senza pietà vi züru cundaniressi l’OMU

che di üna bumba hà faiu ün ziogu di curù

dopu r’hà suminaiu inant’à a ciaza d’oru

undi canta a giarina e zioga a züvintü.

 

Undi canta a giarina insimi incù u mà grossu

l’ogetu culuriu schiata e stufa a canzun

sürva à l’orena russa nun si senti ciü dopu

che u lagnu di u maretu e quelu di u garzun.

 

Tant’ani dopu a guera ho riscuntraiu l’omu

pin di midagi in pitu, pin di decorazziun

elu hà guadantu a guera, elu hà guadantu l’oru

l’atru hà persu a se vista e guadantu ün bastun.

 

 

S’il me fallait un jour juger cet homme

A mort et sans pitié je le condamnerais

Ce stratège de guerre qui pour s’emplir les poches

A répandu le sang de nos populations

 

Sans pitié, je le jure, je condamnerais l’homme

Qui a fait d’une bombe un jouet coloré

Et qui l’a laissé là sur la grève dorée

Où chantent les galets et où les enfants jouent

 

Où chantent les galets, les galets puis les vagues

La jolie chose alors explose et fait silence

Et le sable rougi laisse échapper la plainte

de la vague blessée et de l’enfant meurtri

 

J’ai rencontré cet homme longtemps après la guerre

Le poitrail recouvert d’insignes et de médailles

Il a gagné la guerre et l’or de la misère

De celui qui depuis dans le noir a grandi

 

Cyprien Di Meglio

 

 

 

C.     Le parcours d’un texte : I venti messageri

 

C’est le groupe U Serinatu de Jacques Luciani et de Jean-Claude Flori qui a choisi de mettre en musique la version corse d’un poème en bonifacien de C. Di Meglio, adapté de manière assez libre par Alain Di Meglio. Une bien belle chanson interprétée le soir même par le groupe qui avait fait le déplacement pour la circonstance et pour inscrire la présentation de l’album éponyme à Bonifacio.

 

 

I venti messageri

 

Dì mi zà, dì mi zà, stela di tüti i venti

Dì mi tì chè ti và pè tüti i cuntinenti

 

U Libeci s’anunzia, mì vegnu d’Algeria

Hò vistu i bestii armai di cutili e spanzà

Doni, veci, garzuni u sangui chè scuriva

À mizu à l’inucenti r’hò intesu crià

 

U Livanti mi disgi là versu a Palestina

U populu spasimaiu è sempri in ginugiun

Anu amazzaiu a pasgi a guera è sempri viva

Metinu u fiogu e dopu preghinu u se Signù

 

U Gregali si lagna là in Iuguslavia

Hò vistu a nevi russa deria a priscisciun

Di u populu chè sufri gh’è fami è angunia

A morti drentu i campi, sufrenzi ind’i prisgiun

 

A tera è ün pasciali di lupi e di nucenti

a refica duman cosa ni purtirà

Dì mi zà, dì mi zà da i te cuntinenti

I venti messageri pè mì fà ri parlà

 

 

Dis-moi Bonifacio

Je veux l’entendre de tes Bouches

Dis-moi mes quatre vents

 

« Moi Libecciu meurtri je souffle d’Algérie

Je garde de ses lames

L’échos de ses blessures et le cri des enfants

 

Moi Livanti j’arrive plein de peine et de haine

Le vent de Palestine

Balaye l’Orient des intégrismes fous

 

Moi Grigali du Nord-Est de l’ex Yougoslavie

J’arrive des Balkans

Ma rafale en lambeaux dit la terreur des jours

 

Je viens de l’intérieur en bouffée de conscience

Muntesi, avec toi je viens me demander:

« De quoi seront-ils faits les souffles de demain ? »

 

Ciprià Di Meglio

 

 

La double version du poème avait déjà fait l’objet d’une publication dans la revue littéraire du Centre Culturel Universitaire, le Bonanova n°5 (p.42). Durant la soirée, A. Di Meglio avait proposé une version française (à faire déclamer par MH Ferrari) très librement adaptée des versions corse et française, la double version ne faisant plus qu’un ! La convivialité de la soirée et la magie de la sensibilité poétique incita MH Ferrari à proposer une version française plus proche du texte bonifacien et plus respectueuse de la métrique. Elle le fit dans le moment de la préparation en consultant nombre de personnes dans le public afin de peaufiner son accès au texte. C’est cette version qui fut lue et non celle proposée mais tout de même projetée.

 

Venti messageri traduite par MH Ferrari et déclamée

 

Moi Libecciu, je souffle d’Algérie

De ses lames tout meurtri

Je garde les échos de ses blessures

Et de ses enfants les cris

 

Balayant la Palestine

Pleine de peine pleine de haine

Fanatique et sanglante, criant Dieu

Et qui supplie, je suis Livanti

 

Moi Gregali c’est en Yougoslavie

Que j’ai vu sous leur linceul de neige

La mort, la famine et la souffrance

Se suivre en triste cortège

 

Certes bourreaux et victimes vivent ici bas

Mais tes rafales, le vent, dis moi

N’agitent-elles pas

La conscience que j’ai en moi

 

 

 

L’intérêt du texte ? Si l’ensemble de l’œuvre de C. Di Meglio revêt un caractère bucolique, nostalgique, écologique ou humoristique, ce texte prend le parti d’utiliser les vents pour faire de Bonifacio le coquillage (pour reprendre la métaphore de Thiers) où s’entendent les échos les plus horribles de la méditerranée. C’est donc l’image d’une méditerranée déchirée, assassinée  à travers les deux textes déclamés (L’asciascin et Venti messageri) que le bonifacien de C. Di Meglio, toute petite langue, exprimera. Balkans, Algérie, Palestine, le rendez-vous des vents décloisonne la ville et l’inscrit dans son monde.

 

 

U veciu piscaiù

 

Ün giurnu u ventarilu farava da punenti

Carizzava i caveli di ün veciu piscaiù

E à l’omu à a tista gianca ghi pareva di senti

U ventu che ghi diva dopu tantu stagiun:

 

« È ura o marinà d’aristà a te pesca

Nun t’ha forza, ra sentu, nun ti pio ciü bugà

Aizza a te vera e pió biota a te esca

Và à ripusà ti in tera cun serenità ».

 

U veciu piscaiù, stancu, aizza a se vera

Agrunciaiu à u timun s’è lasciaiu andà

S’è faiu üna ragiun e da a metina à a sera

Parla di tüti i provi ch’avura un pió ciü fà.

 

Ün giurnu in San Rocu, sulu senza dì nenti

U veciu piscaiù pensa e aguarda u mà

Dui iogi lagrimusi, tütu ghi veni à menti

Rivedi inantu à l’unda a se vita apassà.

 

Alura u ventarilu che fara da punenti

Carezza i caveli di u veciu marinà

À l’omu à a tista gianca g’hà ditu: « Stà mi à senti

D’ogna cosa u se tempu nisciün nun pió scapà ».

 

 

Le vieux pêcheur

 

Un jour une brise soufflait de l’ouest

Caressant la tête d’un vieux pêcheur

Et le vieil homme aux cheveux blancs écoutait

Le vent lui murmurer après tant d’années :

 

« Il est temps, ami marin, d’arrêter la pêche

Tes forces t’abandonnent, tu ne peux plus ramer

Hisse ta voile et jette tes appâts

Va te reposer sereinement sur la terre ferme »

 

Le vieux pêcheur, fatigué, hisse sa voile

Agrippé au timon il s’est laissé porter

Il s’est fait une raison et toute la journée

Il parle de ses exploits passés qu’il ne peut plus réaliser

 

Un jour sur la place St Roch, seul et en silence

Le vieux pêcheur médite et regarde la mer

Les larmes aux yeux, son passé refait surface

Il voit sa vie courir sur l’onde

 

Alors le vent qui vient de l’ouest

Caresse la tête du vieux marin

Et dit à l’homme aux cheveux blancs :

« Toute chose est éphémère et c’est le lot commun »

 

Cyprien Di Meglio

 

C. di Meglio

 

L’humour et la qualité de vie bonifacienne trouveront tout de même toute leur place dans la partie finale de la soirée entièrement chantée et dédiée à la convivialité : l’humour et la satire écologique du Sciü Carlivà, la médisance féminine par Tütu ti dà da dì ou le côté épicurien de la vie bonifacienne avec Paisi di libertà. Autant de créations de ces trente dernières années sur des musiques le plus souvent enjouées, mélodies simples et populaires puisant parfois dans le style napolitain qui a marqué le quartier de la Marine.

 

 

Testamentu di u sciü Carlivà di Bunifaziu

 

Populu di Bunifazziu è ura di u pardun

Ru sò, nun g’ho chè tortu e mancu üna ragiun

Deria a me mascura s’ascundi a cativezza

Assai difeti pocu e nenti bravezza

Sun mì c’ho missu u fiogu d’a tunara à Balistra

U piali nun è ciü chè carbun comè vista

Ru rigretu e ghi lasciu à u mà di teranu

U tizzun maladetu chè hà faiu questu danu

 

Vegni chì cunfissà ti, davanti à nuvi in pia

Avanti chè a te anima in fümu chioli in zia

Tì, Sciü Carlivà di Bunifazziu (sulu)

Tì,  tì malonestu e ancu farzu (tüti)

Ladru e busgiardu chi ti sé (doni)

 

Inantu o mà d’argentu sun min c’ho suminaiu

Masutu e plasticu a costa ho aruinaiu

Di a rimenza c’aresta vi lascirò a lista

Ghi ni faré rigalu à u fiogu di Balistra

 

Sun staiu briagun e quandu iru in sborgna

U vin mi sturduliva e pistavu a me dona

Ogi mi ni pentu e pé riciapà pardun

Lasciu a me damisgiana à a pumpa di Lungun

 

 Pe scrocà a curuna chè a me tista porta

Ho stüdiau l’imposgitu pé un pagà a nota

Ni rissentu a me curpa pé cacià i me guai

A me curuna d’oru ra lasciu à i disgraziai

 

Sun ün grossu ciaciarun criticavu ancu à Cristu

Favu spicà famigi ricunusciu chì è tristu

Pe fà mi pardunà lasciu a me lengua brüta

A’ a me brava visgina chè a siova è spessu müta

 

Avanti di brüsgià inantu à a fugarina

Ho da lascià i me genti d’in drentu e d’a marina

Ün mazzu di riosi curù di libertà

D’amù, di salüti e di fraternità

 

Ciprià Di Meglio (14 di marzu 1995)

 

 

 

Tütu ti dà da dì

 

Aiò me donna aiò, tütu ti dà da dì

D’ognün fà cosa iò lascia fà lascia dì

Aiò me donna aiò, tütu ti dà da dì

D’ognün camp’à u se modu e à tì ti dà da dì

 

Vegni à vedi Scimun, pari üna musciurina

Pè smagrisci te nizza nun sà ciü cosa fà

Nun si vedi c’o nasu è üna vira spina

Mì ciangiu u disgraziaiu chè ün giurnu hà da parpà

 

O Signun chì vergogna a moda è üna ruina

Ancu a fedeta cürta aguarda quela là

Nun gh’è chè quatru dii di cosa s’induvina

È üna pesacatrici si iò fà rimarcà

 

T’hà saciüu Scimun è ün viru vitüperiu

A veduva d’in facia si turna à marià

S’hà truvaiu ün bel omu e si r’hà porta fieru

Madama sula in littu a nioti ùn piò ciü stà

 

Scimun aguarda à questu ün pari di famigia

Di stuzzigà i donni ùn si ni piò passà

Questu vizziusu fà üna lascia üna pigia

Cosa ghi troviranu à questu carlivà

 

Scimun chì Scimun là ! e pica e pica e dali

E storta e brüta e goba O chì mentalità

E grossa e picinina e pica e pica e dali

N’un g’hà chè üna pasciun criticà criticà

 

Aiò me donna aiò, tütu ti dà da dì

A libertà è d’oru lascia fà lascia dì

Aiò me donna aiò, tütu ti dà da dì

Và davant’o te spigiu pè aguardà ti tì

 

Ciprià Di Meglio

 

 

 

Paisi di libertà

 

Se andè in cuntinenti stè à senti a verità

sun sturdulii i genti nun si pió respirà;

se ün giurnu amighi purè asciüvirà

stè in Bunifazziu per travagià e cantà.

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

chì si rispira l’aria, l’aria fresca di u mà;

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

paisi undi sun natu ciü ben nun si pió stà.

 

In ciazza di San Rocu ün veciu piscaiù

s’incarca u capilu e guarda cun pasciun

üna barca à vera versu u portu và

u timun in pupa canta canta u marinà.

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

a tista in facia à u ventu mi lasciu carizzà

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

a bela mustazzaia mi sentu rinfriscà.

 

Fussi per mà, per tera tütu travagiaiu

quand’elu è di riposu nun manca l’ocasgiun

à cacia in campagna o pü à piscà

s’elu ùn ió fà nenti à a marina à ciaciarà.

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

u dopu mizugiurnu andemu à spassegià

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

in Balistra, à a Tunara, à u frescu à a Trinità.

 

È festa e pè a brenga u mà tütu ni dà

alarga pü a zenta ghi sarà da mangià

zin, bicé o pesci per fà l’azimin

mirun, mirizani, quatru qualità di vin.

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

suta à üna licia à u frescu ün sionu s’avemu da fà

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

undi u nosciu paisi gh’è tütu per ben stà.

 

M’hà ditu ün giurnu ün veciu e g’aveva ragiun

« difindivu a me tera a corpi di bastun

ogi u furistia ricu e mangiun

s’acapara a costa, u Cavalu e u Spirun ».

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

di curi inant’à i ciazi e tütu u lungu di u mà

O figi quantu è bela, quantu è bela a libertà

che nun mitissinu mai « Difesu di passà! »

 

Ciprianu Di Meglio (1973)

 

 

 

Le  È mortu l’asetu, célébrant l’âne, animal sacré à Bonifacio, a servi d’hymne et de final. Le texte date du XIXe siècle et la mélodie a connu vraisemblablement une évolution plus festive au XXe.

 

 

È mortu l’asetu

 

È mortu l’asetu di u barba Pitrin

è mortu firiu di u stecu inant’u spin.

È mortu l’asetu, hà tiraiu u gambin

hà tiraiu ün petu, poviru Murisgin.

 

E zumba lalalalalaleru, e zumba lalalalalala!

E zumba lalalalalaleru, e zumba lalalalalala!

 

1. Sun ün poviru disgrazziaiu

nun sò ciü comu farò

Murisgin si n’è andaiu

mai ciü nun purò

rimpiazzà quela bestia

di tantu qualità

che a mari di a natüra

g’aveva püssüu dà.

 

2. Mi purtava in campagna

tütu u mundu ru sà

sacheti e bariloti

e feri da zapà;

a sera cargu intrava

invernu comu està

di ciachiri e di legni

mi ri purtava in cà.

 

3. Mi serviva di rilioru

e di « réveillle-matin »

tüti i metini à listess’ura

mi cantava u se « refrain »;

cantava à mizugiurnu

a sera pè intrà

r’amavu vi ru züru

comu füssi ün viru frà.

4. Quand’andavu in Sant’Amanza

ru cargavu di mirun

rivignivu in Bunifazziu

ri vindivu ün patacun;

aveva u se matragiu

comu quelu d’u campanun

quandu videva l’asinina

ru purtava à sbandagiun.

 

5. G’aveva di difeti

g’aveva di vertü

si mangiava a bascira

e stripava u basgiacü;

r’ho suteraiu o pia d’u figu

interaiu l’atru metin

tüti i giurni ghi digu

« requiem eterna » Murisgin.

 

Au bout du compte, nous avons balayé un siècle par le regard des mots. Quelques mots chantés, déclamés. Projetés. Faite de lignes ténues, l’image nécessairement partielle ainsi bâtie a contribué à l’élaboration d’une identité sans faux-fuyant, sans complexe en puisant dans sa complexe vérité. Le moment fit naître une convivialité mixte où le bonifacien vint partager le regard, où le passant s’arrêta.

 

 

A greva di i pialinchi

Léon Camugli (1911)

 

A poveralia nun ió issi serva

Di tüta a banda di i ricun

Si mitiremu tüti in greva

Se nun ni danu zinquanta patacun.

 

1. Irinu ün belu pocu di pialinchi

che purevinu furmà ün batagiun

ghi n’ira quatru zentu vinti zinqui

davanti à a funtana di Lungun

cù asi, pulitrüci e asinini

carghi di feri da travagià

di bariloti e di catini

si mitivinu tüti à cantà.

 

2. Postu che avura tütu acresci

perfina u pan e u savun

che nun si pió ciü mangià pesci

e che u vin vali desgi patacun

nun cunvegni à mangià sempri anciuvi

vuremu carni e macarun

e bevi ün gotu di vin o dui

inveci d’egua di Lungun.

 

 

3. U ricu nun s’introscia mai

ma quandu ciovi e quandu fanu i trun

nui atri poviri disgrazziai

s’agruncemu drent’à u baracun;

vuremu ün belu fasciu di legni

per meti drent’à u camin

avura che l’invernu vegni

bisiona à scadà si ün tantin.

 

4. Nun si pió avé ün pocu d’ioru

ni vendinu quelu di cutun

e inveci di scarpi di siora

ni danu scarpi di cartun;

i sindicati sun stai furmai

per fà valé i nosci ragiun

se nun acrescinu i giurnai

nun paghiremu ciü cuntribüzziun.

 

 

La grève des paysans

 

Les pauvres gens ne veulent pas être les esclaves

De la caste des privilégiés

Nous nous mettrons tous en grève

S’ils ne nous accordent pas cinquante sous

 

C’était un bon groupe de paysans

Pouvant constituer un bataillon

Ils étaient quatre-cent-vingt-cinq

Devant la fontaine de Lungun

Avec ânes, ânons et ânesses

Chargés de leurs outils de travail

De tonnelets et récipients

Ils entonnaient tous en choeur

                         

Puisqu’aujourd’hui tout augmente

Jusqu’au pain et au savon

Que le poisson nous est inaccessible

Et que le vin coûte dix sous

On ne peut se contenter des éternels anchois

Nous voulons de la viande et des macaroni

Et boire un verre de vin ou deux

A la place de l’eau de Lungun

 

 

Le riche est bien au sec

Mais quand il tonne et qu’il pleut

Nous autres les pauvres gens

Nous nous abritons dans le « baracun »;

Nous voulons un beau fagot de bois

A brûler dans la cheminée

A présent que l’hiver arrive

Nous avons besoin d’un peu de chaleur

 

Il est impossible d’avoir un peu d’huile

Si ce n’est de l’huile de lin

Et pour toute chaussure en cuir

On se résigne au carton

Les syndicats se sont formés

Pour faire valoir nos arguments

Si nos journées ne sont pas augmentées

Nous ne paierons plus de contributions

 

 

 

I beli festi di a Trinità

 

Quandu à Trinità si chiola

Aseti avura ùn ghi n’è ciü

Ma vittüri nantu a piazza

Si ni vedi tantu e ciü

 

A gisgia è pina di genti

Vignüi pè prigà

Alura bisiona à senti

Comu savemu cantà

 

Zioghi d’amanduri e chini

Ogi sparuii sun

Ma i mirizani pini

Ghi n’è sempri à culaziun

 

à questi festi si ghi tegni

E r’aspitemu cù pasciun

Da luntan u mundu vegni

Incun tanta divuziun

 

Trinità Trinità santa

Chè com’è u Bastiun

A Crusgi d’u munti guarda

I nosci beli tradiziun

 

 

Les belles fêtes de la Trinité

 

Quand on va à la fête de la Trinité

Aujourd’hui on ne voit plus d’ânes

Mais sur la place les voitures

Ne manquent pas

 

L’église est comble de pélerins

Venus pour prier

Et il est indéniable

Que nous savons bien chanter

 

Les jeux comme les amandes et le loto

Ont aujourd’hui disparu

Mais les aubergines farcies

Sont toujours sur nos tables

 

Nous tenons beaucoup à ces fêtes

Que nous attendons avec passion

Les gens viennent de loin

Remplis de dévotion

 

Trinité, Sainte Trinité

Comme le Bastion

Que la croix du mont veille

Sur nos belles traditions

 

 Max Comparetti (1973)

 

 

A SARPAIA

 

Drentu a nioti sitimbrina

Suta à üna lüna fina

U portu mi pari ün stagnu

Ogi è giurnu di cucagna

Cian cianin ün schifu và

Sciorti ün schifu à piscà.

 

Maestusa è a noscia Roca

Fiera di ri se palazzi

Nantu à u ciazzà di San Rocu

Ün veciu guarda a bunazza

Ciaciarigia in tera in tera

U Diu Grossu cù a Galera.

 

Da San Franzè à i Trè Punti

U tempu avirà scavaiu

Questu lungu lungu frunti

Cù ventu e mà scadenai

Là, deria, da Cara Sciumara

Vedu zà u sun che sbara.

 

O che liogu è Sant’Antoniu

Cù u schiogiu pertüsaiu

Ancu l’Orca e u se tafonu

È ün magu che r’hà faiu

In questu liogu, a natüra

G’hà missu tüta a primüra.

 

Cara di Labra anaquaia

D’egua duzzi, fresca e sana

Da ciapili imbarsamaia

U Grandi Spirun si spana

Ciaza bela e fina orena

Ancu buna pè i reni.

 

Atrazinu i Ratini

Vanu apressu à u Cavalu

I Lavezi sun visgini

Cù l’osgili fanu ün balu

E si stà suta à l’incantu

A belezza è d’ogna cantu.

 

Suta à a Ciana di l’Inglesi

G’avemu trè tinimenti

Sarpa sarpa i te rei

Capun ghi n’è ciü di trenta

I fundi sun ricamai

Lüsgi a sarpa cù l’ogiaia.

 

L’Isuri cù a bunazza

e ti sbuchi in paradisu

Üna timpesta e t’amazza

È cuscì u me paisi

U piali s’infiara d’oru

Si cridimu indè üna fora.

 

Ogi a pesca è staia buna

Smagiremu di riturnu.

 

 

A sarpaia (remontée des filets)

 

Dans la nuit de septembre

Sous un filet de lune

Le port est comme un étang

La journée s’annonce superbe

Tout doucement une barque glisse

Une barque sort.

 

La falaise est majestueuse

Fière de ses bâtiments

Sur la placette Saint Roch

Un vieux contemple la mer calme

Tout près de la côte

Le Diu Grossu et la Galère se parlent.

 

Depuis Saint François jusqu’aux 3 Pointes

Le temps a dû creuser

Ce front immense

Avec le vent et la mer déchaînés

Là-bas, derrière, de Cara Sciumara

Je vois déjà le soleil qui apparaît.

 

Saint Antoine, Quel endroit!

Avec son rocher percé

Avec l’Orca et sa vasque

C’est un magicien qui les a créés

En ce lieu la nature

A mis tout son génie.

 

Les Ratini approchent

Ils courent après Cavallo

Le Lavezu n’est pas loin

Et danse avec les oiseaux

Et on tombe sous le charme

La beauté est partout.

 

Sous le récif des Anglais

Nous avons trois chapelets

Tire, tire tes filets

Il y a plus de trente chapons

Les fonds sont comme brodés

La saupe et l’oblade luisent.

 

Les îles par beau temps

T’ouvrent les portes du paradis

Mais la tempête est mortelle

Ainsi est mon pays

Le plateau s’embrase d’or

C’est un monde fabuleux.

 

Aujourd’hui la pêche a été bonne

Nous démaillerons au retour

 

 Alain Di Meglio