Bunifaziu in versi

 

Sbucciatu da la sciuma di issu mari prufondu

Porta di l’orienti

Bunifazziu in versi ou le regard des mots

(scrittu è mandatu ci da Alanu Di Meglio)

 

 

Bunifaziu in versi (Soirée poésie et chanson) a constitué le thème de la soirée festive de l’association culturelle Di ghi di scé de Bonifacio.

Cette soirée a choisi depuis 1996 la date du 16 août. Le jour de la Saint Roch les Bonifaciens avaient pour habitude de se réunir pour un pique-nique traditionnel. L’association a voulu relancer dans une forme nouvelle le côté convivial de la Saint Roch.

 

On prépare la soirée : A. di Meglio aux commandes

 

Cette année c’est le thème de la poésie et du chant qui a été retenu. L’esprit de la soirée fut pensé pour aboutir à une évocation culturelle et festive de Bonifacio sans clichés. Ce dernier terme devant être pris dans une double acception : n’utiliser que la projection, la déclamation ou le chant du texte (pas de photos ou d’images donc) ; aller vers une évocation tous azimuts afin d’entrer non seulement dans la complexité identitaire mais dans le plaisir d’une poésie de qualité que l’on a rarement l’occasion de partager de façon populaire. Le fait de faire savoir qu’il existe une production de qualité dans l’île aurait pu aussi figurer à l’ordre des objectifs de la soirée.

 

On prépare la soirée : le groupe "Serinatu"

 

La programmation a donc fait le choix de construire une évocation très hétérogène du point de vue des textes de façon à allier l’esthétique au témoignage, le littéraire à l’ethnographique. Un moment qui tienne à la fois du regard, de la vision et du vécu. L’intention était de puiser dans le spectre large des constructions identitaires possibles à partir de la production de textes en vers sur et dans le lieu particulièrement fécond qu’est Bonifacio. Témoins les deux témoignages ethnographiques choisis : un hymne religieux en français Cœur sacré chanté depuis 1901 lors de la fête Dieu en juin et un chant de revendications populaires en bonifacien de 1911 sur l’air militaire de Sambre et Meuse. Mélange des cultures et contrastes sociaux qui font que le premier est un véritable brûlot anti-laïque d’Augustin Piras, ancien maire, en plein conflit de séparation de l’Eglise et de l’Etat et le second un témoignage de la montée de la contestation ouvrière et syndicale juste avant la guerre 14-18 qui laissera Bonifacio exsangue comme le reste de la Corse. Deux textes qui ont intégré la tradition bonifacienne.

Cette pluralité a tenu compte des langues puisque le bonifacien, le corse et le français étaient concernés. La traduction en français a servi de lien entre les textes. Par le jeu de la projection sur écran géant de la traduction, l’ensemble du public a pu avoir accès au sens.

 

 

I. Le rendez-vous poétique

 

A. Michel Auzet / Jacques Thiers : rencontre au point exact

 

C’est la rencontre entre Jacques Thiers et Michel Auzet qui a été un des moteurs de la soirée. Jacques Thiers est professeur des universités, auteur et spécialiste de littérature corse. Sa venue a été motivée par son poème « Promontoire d’exils » en version corse et française. Michel Auzet est professeur agrégé de lettres classiques et a publié un ouvrage poétique sur Bonifacio en collaboration avec le peintre Idir (Bonifacio, Romain Pages Ed. Sommières, 2002).

Le principe fut de demander à chaque poète de découvrir et de présenter l’autre uniquement sur la base des textes et non d’éléments biobibliographiques. Le parti pris de la rencontre fut de proposer un corpus de textes à chaque auteur de façon à dégager une pertinence subjective de Bonifacio, lieu de littérature.

 

G-M. Comiti

 

 

Esilii di u Piali

 

È s’è no ci ghjuchessimu

à sbruffulà ci l’anni

per sopra à l’alta rocca

duv’ellu trizineghja

un ventu di calcina?

 

A cità anderia

in cima à i sogni

eo mi vesteria

cù i lenzoli di stu tempu.

E centu spoglie amate

ùn ci ponu dì nunda

di ciò chì mi s’aspetta

à l’orlu di sta vita.

Bilanciu di a corsa

à u tempu arresu

perchè ripiglià fiatu

chì terra ùn ci n’hè più ?

 

Vecu un filu d’argentu

quallà

in a memoria

una sponda scurdata

nantu à un schiffu sbaccatu :

saranu stati mei

issi ghjorni chì ùn sò più ?

 

L’isule si sò lampate

cum’è casci asciutti

alzati à una à una

cascati à una à una.

Pruvonu mille volte

à cantà mi l’arietta

caduta in a cunchiglia

ch’o vurrebbi sveglià

ma hè chjuccuta a notte.

 

Exils du Piali

 

Et si l'on samusait

à jeter des années

par dessus la falaise

où crisse un vent de craie?

 

 

La ville partirait

sur la cime des rêves

moi je me couvrirai

des linceuls de ce temps

Mille dépouilles aimées

ne sauraient rien prédire

de ce qui m'attend

à l'ourlet de nos vies.

Bascule de la course

au temps qui n'en peut plus

pourquoi reprendre souffle

quand la terre n'est plus ?

 

Je vois un fil d'argent

au loin

dans la mémoire

une côte oubliée

sur une proue fendue :

étaient-ils bien les miens

ces jours qui ne sont plus

 

les îles sont tombées

comme des feuilles mortes

une à une dressée

une à une abattues.

Cent fois sur le métier

elles ont remis l'ouvrage

d'une romance chue

au creux d'un coquillage

que je veux reveiller

mais le soir est têtu.

 

M. Mannerini

 

« Le promontoire d’exils » de Jacques Thiers présenté par Michel Auzet a été l’occasion de rendre compte d’une approche de l’île de l’intérieur. Le pluriel d’exils vient au départ troubler la lecture. Michel Auzet y perçoit un désir inassouvi d’ailleurs qui marque à la fois une question angoissée sur l’enfermement ou le repli et une frustration (classique) d’une maturité de vie qui clôt le passé (« les linceuls de ces temps », « mille dépouilles aimées ») et qui laisse l’avenir de plus en plus incertain (« pourquoi reprendre souffle quand la terre n’est plus »). Sur ce passage (bascule et/ou bilan – dans le texte corse - de la course), cette approche du temps trouve pleinement sa place à Bonifacio. La falaise, le promontoire caractérisent bien un lieu bascule où l’axe est le midi de l’homme. Les îles s’envolent alors comme autant d’espoirs et retombent à l’automne des désirs ou au démon de midi. La symbolique, chère à Prévert, des feuilles mortes est reprise ici ; elles se métamorphosent en îles intermédiaires.

Cette approche de l’île confins et des îles désirs, espoirs, regrets et/ou exils n’a pas échappé à Michel Auzet. Le jeu de l’île terre singulière et des îles exils au pluriel l’a vraisemblablement troublé. Mais Bonifacio est bien là comme une limite qui ouvre sur le rêve. Il relève bien la métaphore de l’ourlet d’un coquillage que l’on porte à son oreille où le poète recherche en vain le sens des jours à vivre quitte à laisser la question de la table rase du passé en suspens (étaient-ils bien les miens les jours qui ne sont plus ). La dernière phrase tomberait-elle alors comme une forme de renoncement à des rêves, des projets dont on est amoindri, comme un exilé ? Autant d’exils sentis du haut des falaises « promontoire d’exils ». « Mais le soir est têtu » dit le poète dans son inexorable après midi. Le coquillage comme médium ne suffirait pas à « réveiller » certains échos qui ont sans doute nourri le sens de la vie. Le jeu évoqué à la première strophe n’aurait donc pas fonctionné (et si l’on s’amusait…)

Ce riche texte de base sert d’ailleurs de relais aux choix suivants de Michel Auzet dans le cadre de son approche du dire poétique de Jacques Thiers. Ulysse en devient une déclinaison. On retrouve le thème des « amputés de départs » comme au bord de la falaise avec le ricanement « des rêves comme des mondes perdus ».

 

 

Ulissi

 

Quanti simu l’Ulissi

mozzi di e partenze

firmati nantu à sponde

è tenimu in manu

u pezzacciu di canapu

pendiconi

duv’elli scaccaneghjanu

sogni tamant’è mondi persi.

 

 

Ulysse

 

Combien sommes-nous d’Ulysse

amputés des départs

restés sur le rivage !

Il ne nous reste en main

qu’un morceau de corde

qui pendouille

où ricanent des rêves

grands comme des mondes perdus.

 

 

 

Le choix se porte encore sur la capacité du poète à figer le temps comme cette Halte blanche, couleur des bras de Nausicaa (mais pour nous ce soir-là la halte blanche c’est Bonifacio) ou comme Le point exact, où l’on retrouve le thème du midi (point de rencontre « du soleil et du temps ») où le poète affirme son pouvoir d’éterniser. Figement, arrêt ou enchantement (au sens légendaire) que M. Auzet choisit encore de présenter à travers deux autres poèmes liés au couple : Tendus et Lits.

 

L’arretta bianca

 

A stonda

l’arretta bianca

tutta sole tutta fretu

in i mo ghjorni

cusgita

hè spechju

duv’elli voltanu tutti i stalvati

spulati per sopra à u capu

u tempu hè frombula

pè isse tolle di nustalgia.

S’o fussi in tè, o Ulisse,

mi ne stava arrimbatu

à a fica o à l’alivu,

a pelle bianca,

u tintinnume di l’anelli,

 

La halte blanche

 

L’instant

la halte blanche,

tout soleil et toute glace

cousue

à mes jours,

est un miroir

où reviennent toutes les histoires

soufflées au-dessus de ma tête.

Le temps est une fronde

pour ces boulettes de nostalgie.

Si j’étais toi, Ulysse,

je resterais appuyé

contre le figuier, l’olivier,

une peau blanche,

un tintement d’anneaux,

ô Nausicaa.

 

 


 

 

Au point exact

 

S’asseoir

au point exact

où s’unissent le soleil et le temps,

sans entrave.

Et tant pis pour tout

ce qui refuse de s’arrêter.

 

À u puntu ghjustu

 

Pusà

à u puntu ghjustu

duve sole è tempu si basgianu

senza intoppu.

Tantu peghju per e cose

chì ùn volenu stancià

 


 

Lits

 

Nous en aurons couché

des statues de silence,

avec nos corps unis.

Et nos cœurs repassés,

rangés au fond du lit.

 

Letti

 

Ne averemu stracquatu

statule di silenziu attente,

à persone accuppiate.

Cù i nostri cori stirati

allibrati in fondu di u lettu.

 

 

 

En parallèle, Jacques Thiers choisit de nous faire découvrir la poésie de Michel Auzet sous un double aspect faussement contradictoire : le regard sur un Bonifacio vidé de ses gens donc mis hors du temps et, dans une seconde série, le traitement singulier de la présence humaine. Jacques Thiers cherchant alors le contre-pied du poète du minéral et des éléments qui revendique le complément des superbes toiles bonifaciennes du peintre Idir, elles-aussi vides de gens.

 

 

Pressés de quels abysses

Sous le granit

Ces rondeurs de calcaire

En lents débordements ?

 

Muet hiatus d’une roche l’autre…

 

Les vents y lancent d’autres verts…

 

**

 

D’en un enclos de pur silence

Quand le soleil encore blanc passe

Les cistes et le fenouil et les herbes de cendre

La ville retrouve enfin sa minéralité

 

La mer est lie de vin un moment

et irise

autour de ses rochers

dans la plaine liquide

 

 

Les minces graffitis

Des hommes qui s’agitent

Ombres déjà rupestres

Malgré leurs cris

 

(Sur les rochers)

 

Souffle I

(renverse)

À la peau

le vent change

et l’esprit se surprend

 

Puis c’est tout le tympan

d’une mer qui respire

 

Souffle 2

Comme si de rien n’était

l’air

dans les branches du belumbra

 

 

Michel AUZET

 

I Gargarozzi

 

Par les choix d’une première série, Thiers présente aussi la capacité du poète à se dégager du temps. Elle est rendue ici par le minéral et le vent. Fidèle de Sutt’a Rocca (sous la falaise), Auzet sait la sédimentation réelle et symbolique du calcaire sur le granit qu’il rend en « muet hiatus d’une roche l’autre » : on pourrait écrire trois pages rien que sur cette assertion poétique ! En présentant ce premier texte, Thiers nous signifie d’emblée qu’Auzet a tout compris du paradoxe minéral bonifacien qui vient s’écrire par strates calcaire sur l’échine dure du granit.

Dans cette première série, le choix des textes renvoie bien à cette recherche d’absolu qui rend le paysage squelettique. Les vents eux-mêmes ont du mal à agiter quoi que ce soit (« comme si de rien n’était/l’air… »). Enfin le choix des « minces graffitis », des « ombres déjà rupestres » abîment Bonifacio dans un intemporel à la fois réel et fantastique. Les ombres s’encrent sur les parois et le poète dépose un glacis qui réunit en un instant la multitude des jours. L’effet est patent. Seules les roches et les poètes ont ce pouvoir.

Cette quête par le minéral est fréquente dans la poésie corse. Jacques Biancarelli (A tempara lli ghjorna, la trempe des jours) et ses « tsinni russi » (blocs de granite affleurant au maquis) ou Ceccè Lanfranchi (à via d’ochji, Par le chemin du regard). Tous deux raccrochent l’éternité minérale au sens présent. Ce n’est pas le cas de Michel Auzet incommodé par tout ce qui vient troubler l’absolu élémentaire.

C’est sans doute pourquoi Jacques Thiers choisit de faire voir au public comment l’homme s’inscrit tout de même dans le Bonifacio de Auzet.

 

Amour lointain.

 

Un mur blanc au soleil

Et le père :

« Cette neige là-bas

Des équipes vont toujours voir ! »
 

Dans la dernière longue valse

Sur la piste du sens des choses

Une éternité se déroule

Au sens figé, inscrit de loin.

 

 

Liturgies

 

Des falaises

La ville fiche au ciel

Ses longs murs

En liturgie muette

 

Les hommes arpentent la place courte

Leur cage ouverte

Sur la mer

 

 

-Et derrière la vitre ?

 

L’air

 

-Et par l’air ?

 

Le bleu du ciel.

 

-Et par le bleu du ciel ?

 

un serrement

 

 

La ville épand ses tombes en ville

architecture en répons

 

L’homothétie était sereine

La mer ajustait les échelles

 

Le mouvement, à terre, aveuglément, l’ignore

 

 

Silence I

 

Au matin

au silence

la falaise respire

et des allures nobles

parent des fables retrouvées

 

Et puis

falaises retirées

le grand foirail d'été

aveuglément s'étale

 

 

 

Dans ta carcasse de calcaire

Quelle mémoire est contenue

Qui souffle dans les arches ?

 

Et d’Est,

le mica de la mer

la peau de la mer fauve

écailleuse !

 

… Les touristes lèchent des glaces...

 

M-A. Salles

 

C’est d’abord une place parasite : « le grand foirail d’été » vient pratiquement gommer les falaises (« retirées »). Les touristes ne lèchent-ils pas trivialement leur glace pendant que le poète se demande : « Dans ta carcasse de calcaire quelle mémoire est contenue ? ». Les boules de vanille-chocolat font tache sur « la peau de la mer fauve ». étonnante beauté et modernité du poème que cet éphémère de la crème glacée débilement consommée. Hommes « aveugles » qui « ignorent » les lois intangibles de la nature et des mathématiques. Ainsi, dans cet autre poème des « architectures en répons », il y a une vraie trouvaille poétique dans l’« homothétie sereine » évoquant les tombes symétriques à la ville. L’image bâtie à partir du « Cannicciu » cimetière ajaccien (aux dires mêmes de l’auteur) n’a aucun mal à s’appliquer à Bonifacio.

Mais finalement, et Jacques Thiers ne choisit pas le poème « Liturgies » au hasard, le thème des hommes qui « arpentent la place courte/leur cage ouverte/sur la mer » en « liturgie muette » revient comme une antienne, comme la confirmation d’une rencontre tout à fait évidente. Car au bout du compte, elle participe bien d’une élaboration de l’image littéraire du lieu. Le socle minéral est là comme un arrêt, une halte de rêve et comme un élan, hors de l’île-cage. Qu’il soit de liturgie(s) ou d’exil(s), qu’il soit d’ombre(s) ou de chimère(s), le jeu du singulier et du pluriel y est fondamental.

 

Ce soir-là les poètes nous ont donné rendez-vous « au point exact », à Bonifacio, pour ciseler encore notre regard.

 

A. Bonifacio entre témoignage et nostalgie

 

MH. Ferrari, F. Canonici, M. Ceccarelli, J. Fusina, B.Baccara/JM Thomas (qui s’avère être un Grimaldi de Bonifacio) autant d’auteurs de poèmes ou de chansons évoquant Bonifacio en bonifacien, en français ou en corse.

MH Ferrari, dans un beau texte poétique, nous donne un regard quasi anachronique de la ville qu’elle a adoptée. Elle revendique une sensibilité externe. Dans une vision très contemporaine, elle saisit parfaitement le contraste été/hiver (hiver « qu’on accueille de courbettes serviles ») dans une angoisse que beaucoup de Bonifaciens reconnaissent. Vision qui devient surannée lorsque est évoquée « la fierté du souvenir des femmes, droites, les cruches sur la tête » pour atteindre enfin le faux intemporel minéral de « la hauteur qui fait qu’on croit qu’on a dompté la mer » tant la falaise est rongée par le temps et les éléments.

 

M-H Ferrari

 

Et l’âme morte… et la feuille qui tombe… et la solitude du soir, devant le seuil quand le bois a chauffé, résistant toute la journée aux assauts du soleil…

Et la pierre qui s’use et la peinture qui s’écaille…

Ses lambeaux de peau trop blanche s’effritant entre les mains.

Et le vent…

Et le vent qui souffle et qui creuse plus que les pas des marches, plus que la fatigue, plus que le poids de la vie

Que l’on craint ,que l’on respecte

Le vent qui domine et que l’été on méprise

Que hiver on maudit mais qu’on accueille de courbettes serviles

Et la hauteur qui fait qu’on croit qu’on a dompté la mer, en sachant qu’elle attend

Qu’elle ne s’y trompe pas

Qu’elle est là

En bas tapie

Qui gronde et qui gémit

Rongeant ,creusant ,rageant,

Dévorant la falaise

Et la vieillesse des murs suintants et puis, et puis la tristesse de ces allées royales grises de brumes et d’insomnies

 

Et la beauté du soleil blanc, blanc sur la craie des murs ,qui dévore la fierté du souvenir des femmes ,droites ,les cruches sure la tête

L’envie d’elle au coin des rues et la joie du printemps

 

Les animaux qui braient et qu’on entend encore dans les remugles persistant d’un passé où les couleurs s’effacent plus vite que les odeurs

Ici ,tout est gris,tout est blanc

 

L’interminable longueur des hivers,qui reviennent inéluctablement comme les vagues de la mer

Le pavé inégal qui tord les chevilles

Et les échoppes profondes comme les secrets des filles

Les ruelles enfouies

Les lacis

Le passé, proche à toucher qui pourtant déjà disparaît

 

Voilà l’odeur des frites qui prend toute la place

Tout s’efface

Bonifacio, l’été, disparaît, derrière sa toilette de fille

A marier

Mais,toujours l’hiver

Renaît

Dur

Et noir

Comme le jais.

 

MH Ferrari

 

 

De l’avis du public, le texte est remarquablement déclamé par Marie Anne Salles, séance qui constituait une première très agréable pour notre journaliste locale, plus avertie au scripta manent qu’au verba volant !

Autre texte lu magistralement en bonifacien par Marguerite Mannerini, le « Veciu bartulin » de François Canonici. Notre journaliste à la retraite, auteur de nombreuses monographies sur Bonifacio, ayant arpenté autant les recoins de la Haute-Ville que les sentiers de la campagne, est un fin connaisseur de l’âme bonifacienne. Il restitue ici le sentiment d’un vieux porteur de châsse, témoignant d’un atavisme profond qui se construit aussi sur l’événement religieux et traditionnel du mois d’août : la sortie de la plus lourde châsse.

 

Madeleine Pugliesi

 

U ciantu d’u veciu Bartulin

 

N’un mi scurdiro mai, e sigüru

U veciu Bartulin in u se cantu scüru

Chi ciangiva u se passaiu

E u lamentu d’u scurtigaiu!

 

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Ira l’ürtima priscisciun di questu milenariu

Che come sempri aveva attiraiu

Zenteni di persuni pin di cüriusità

Aspitendu a sciurtià d’u gran San Burtumia.

 

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A gisgia di San Dumé ira pina

Quatru previ inant’a l’età

Inturnu gh’irunu tantu Bartulin

Chi suavunu suta capi e cularin

Ma mitivunu grandi fervu

Pe cantà tüti canzzun e fassi onù.

 

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Infïn a prisciscun cumenza a se marcia

Tüt’a cunfraternita cu a se bandira

Si meti in muvimentu deria a crusgi

San Bartolu senza issi sutrinaiu

In Santa Maria fü purtaiu.

 

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Intantu intantu si sintiva crià

Versu fundagu o ciaza Doria : « Müa!Müa! »

L’omi suta stimpinavinu

Ma i stanghi, eli cantavinu

San Burtumia ira ben purtaiu

Da tanti seculi cusci e sempri staiu.

 

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N’un ghi io a offendissi

Di tüti questi crii

Di questu pigià para e tegni

Di tamentu batabügiu

Cusci ra io a tradizziun

E nisciun, ne ogi, ne duman

N’un purà abuli mancu i ciocaman.

 

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Indé u cantu di a gisgia

Gh’ira un veciu omu chi ciangiva

Tüti i se lagrimi

Percosa nun pureva ciü

Siguità a priscisciun da se cunfraterna

Pè quelu che irà staiu

Purta bandira e priu

L’ura ira vinüia

di l’ürtima müa.

E u veciu Bartulin ciangiva com’un garzun

Aguardendu passà cun divuzziun

A cascia di San Burtumia

Chi n’antu i se spali ni sintiva sempri a firia.

 

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O quantu ma faiu mali

Di vedi quest’iogi pin di lagrimi

O quantu ma faiu frizziun

Tamenta fedi pina d’imuziun

Sufriva anima e corpu

Di n’un puré ciü servi San Burtumia

Comu r’aveva faiü da ciü di sciüsciant’ani

Si pio capi i se afani.

 

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N’un mi scurdiro mai, è sigüru

U veciu bartulin in u se cantu scüru

Che giangiva u se passaiu

Quelu giurnu, ira ielu u scurtigaiu !

 

 

 

La complainte du Bartolin  

 

Je n’oublierai jamais, au grand jamais

Le vieux porteur de San Bartolu dans son coin

Qui pleurait son passé

Complainte pour un saint écorché vif

 

Cette procession était la dernière du Millénaire

Qui comme toujours avait attiré

Des centaines de fidèles et badauds

Qui attendaient la sortie du grand Saint Barthélemy

 

L’église Sain Dominique était pleine

Quatre prêtres à l’autel

Autour tous les confrères et porteurs

Suaient sous la cape

Mais ils mettaient toute leur ferveur

Pour entonner les cantiques et faire honneur

 

Enfin la procession démarre

Toute la confrérie sous sa bannière

Se met en mouvement derrière la croix

San Bartolu sans problème

Fut porté en l’église de Sainte Marie

 

On entendait de temps à autres

Vers le Fondago ou Rue Doria : « Müa ! Müa ! »

Les hommes peinaient sous la châsse

Mais les barres grinçaient de satisfaction

Le saint était bien porté

Il en était ainsi depuis des siècles

 

Ne nous formalisons pas

De tous ces cris

De tant de gesticulations 

De toute cette agitation

Ainsi l’exige la tradition

Et personne aujourd’hui ni demain

N’y pourra changer même un applaudissement

 

Dans un coin de l’église

Un vieil homme pleurait

Toutes ses larmes

Car il ne pourra plus

Suivre la procession et ses confrères

Pour lui qui avait été

Prieur et porte-bannière

L’heure était venue

De la dernière station

Et le vieux Bartolin pleurait comme un enfant

Regardant passer avec dévotion

La châsse de Saint Barthélémy

Il en avait gardé à jamais l’épaule meurtrie

 

Quelle douleur de le voir ainsi

Les yeux plein de larmes

Quelle émotion

Devant tant de foi sincère

Son âme et son corps souffraient

De ne pouvoir servir le saint

Comme il le faisait depuis plus de soixante ans

On peut comprendre son tourment

 

 Je n’oublierai jamais, au grand jamais

Le vieux porteur de San Bartolu dans son coin

Qui pleurait son passé

Complainte d’un homme écorché vif.

 

F.Canonici 24/08/1999

 

 

Enfin trois chansons, dont deux interprétées par Jacques Faucelli, viennent compléter dans des formes diverses la fascination qu’engendre le lieu bonifacien. Rien n’a été exclu, quitte à considérer aussi les clichés en vogue dans les années soixante avec la chanson « Bonifacio » qui avait connu un vif succès lors de sa création par Regina et Bruno.

 

Bonifaziu

 

Sbucciatu da la sciuma di issu mari prufondu

Porta di l’orienti subra l’immensità

Tù sè O Bonifaziu un paesu è un mondu

Una scatula d’oru culama d’antichità

è quandu a timpesta si pesa in la to bocca

U Turrionu vardianu di a ti bianca cità

Veni à ricumandà si da l’altu di a Rocca

à la cruci fideli di Santa Trinità

 

Ugni petra ind’è tè hè un pezzu di storia

Tù chì ai tantu accoltu rè è imperatori

è chì ai cunnisciutu è i guai è a gloria

Sicreti amari o dulci chì t’empiini u cori

In piazza di a Logia s’induvinu u passu

Di quiddi omi antichi pronti à parlamintà

è si pari di veda andà à capu bassu

« U cariaù d’egua » cù u so stranu parlà

 Quantu n’ai azzicatu sogni d’innamurati

Vinuti à cuntimplà a to dulci marina

I to stretti furiosi è puri incantati

Chì vani à carizzà a Sardegna vicina

Tù sè O Bonifaziu pindina livantina

Locu misteriosu fattu di nubiltà

è a to Damicella chì dormi in l’Araguina

Hè stata a to amanti deci mill’anni fà

 

I to isuli cari stracquati à sullana

Cavallu è Lavezi lucicani par tè

Par tè perula rara d’una ricca cullana

Preziosu rigalu degnu di più d’un rè

Da cinqui campanili sè statu pasalvatu

Chì tù pudissi campà fin’à l’eternità

è offra à u frusteru prisenti è passatu

à chì ti vidi un ghjornu ùn ti pò sminticà

 

 

Éclos dans l’écume des plus profondes eaux

Porte de l’Orient sur l’immensité

Tu es, Bonifacio, une ville et un monde

Un écrin débordant d’antiquité

Et quand la tempête se lève sur ton détroit

le Turrione gardien de ta blanche cité

Du haut de la falaise demande protection

A la fidèle croix de la Sainte Trinité

 

Chacune de tes pierres est une page d’histoire

Toi qui, maintes fois, accueillis empereurs et rois

Et qui connus gloires et désespoirs

Secrets amers ou doux qui t’emplirent le cœur

Sur la place de la Logia on devine le pas

De ces anciens ouverts et tolérants

Et on a l’impression de voir la silhouette courbée

Du « porteur d’eau » avec son étrange parler

 En auras-tu bercé des songes d’amoureux

Venus contempler ta douce Marine

Tes ruelles furieuses pourtant enchanteresses

Qui caressent la proche Sardaigne

Tu es Bonifacio ce bijou face à l’Orient

Lieu mystérieux chargé de noblesse

Et ta Demoiselle dormant à l’Araguina

A été ta maîtresse il y a dix mille ans

 

Tes magnifiques îles étendues au soleil

Cavalu et Lavezi resplendissent pour toi

Pour toi, Perle rare d’une riche parure

Hommage précieux digne de plus d’un roi

Cinq clochers te protègent

Afin de t’assurer l’éternité

Pour offrir à l’étranger d’hier et d’aujourd’hui

Cette image de toi qui ne peut s’oublier !

 

Marcu CECCARELLI

 

 

Pà Bunifaziu

 

Da quassù nantu à la Rocca

Guardi u mari chì ni badda

È veni à minà di chjocca