Voir le texte corse
Dans son livre
‘’les médecins de l’impossible’’ Christian
Bernadac cite avec force détails toutes les
horreurs des camps nazis. Pour s’en tenir
près de la vérité mais certainement en
dessous, l’auteur fait parler les témoins
vivants de l’affreuse aventure et c’est
ainsi qu’en des termes sans passion ni
romantisme il y est fait allusion vers la
fin du livre à des constatations nous
obligeant à admettre qu’il a été question de
scènes de cannibalisme. Oui, la famine
extrême qui détruit aussi la raison avait
conduit certaines des pauvres loques
vivantes à mordre dans les cuisses des
cadavres…
C’est dans un
enfer plein de puanteur où s’exhalaient de
fétides odeurs assez indescriptibles que se
déroula la vie de détention de notre
vaillante compatriote qui illustra les
meilleures qualités humaines. On sait que
cette femme avait des opinions politiques
bien définies, mais ici ce n’est pas de cela
que je veux parler.
Lisons le récit
de Manca SVALBOVA (témoignage public à
Prague en 1946)
Anne-Marie Epond
crie :
Danielle, je
te confie mon fils !
Danielle,
pense à aller voir mon mari.
Danielle….
Danielle….
Danielle, c’est
la force, la volonté, le courage. Si une
seule doit revenir, Danielle reviendra.
Danielle racontera. Danielle luttera jusqu’à
sa mort…
Danielle, c’est
Danielle Casanova, chirurgien dentiste,
arrêtée à Paris en 1942, responsable de la
publication de journaux clandestins.
La jeune
doctoresse Manca Svalbova s’est tout de
suite liée d’amitié avec Danielle et raconte
l’arrivée des 300 françaises versées dans le
camp de la mort.
Soudain s’élève
la Marseillaise et Manca de noter : pour la
première fois depuis longtemps nous
respirons profondément. Parmi les 300
détenues était Danielle Casanova…Dès qu’elle
m’eut donné la main, je sus qui était
Danielle Casanova. Dans les yeux noirs de
cette Corse, brillait la décision, la
sincérité. Son sourire était large, presque
naïf avec quelque chose d’une gaîté
enfantine, l’art de savoir se réjouir du
bleu du ciel. Ses yeux disaient la joie des
fleurs, des cristaux de neige collés contre
la vitre. Sa poignée de main virile était
celle d’un homme, d’une camarade, d’une
compagne. Danielle parlait peu. Très vite
pourtant elle incarna pour nous toutes un
idéal. Elle devint un symbole, et pas
seulement un exemple pour les Françaises…
De cette
intellectuelle, de cette personnalité de
grand style, rayonnait un charme enchanteur.
Elle n’avait pas le retranchement des
intellectuels mais au contraire, une façon
particulière d’approcher et d’attirer à elle
les couches sociales les plus différentes,
les opinions politiques les plus
divergentes. A chacun elle savait parler de
son propre langage. J’avais l’impression
qu’elle avait elle-même vécu tous les sorts.
Avec quelques phrases à vous envelopper, à
vous embrasser, il vous semblait avoir
toujours connu son visage et que ses bras
vous avaient déjà sauvé.
Les blocks du
Revier et du camp elle les visitait le soir,
quand les colonnes rentraient mais aussi
pendant la pause de midi. Partout elle
versait à pleines brassées, la force, la
confiance, la foi, la camaraderie.
Très vite
Danielle s’intégra dans le réseau clandestin
de la résistance.
- Danielle…..
A chaque
transport vers le four, chaque Française
crie son adieu, son message.
Ce ‘’Danielle’’,
ce n’était pas un appel ni une supplication.
C’était la dernière poignée de main d’une
compagne qui tombait. Danielle était à coté
de moi, rien ne changea dans son visage.
Seul autour de sa bouche, se dessina un
trait dur que je ne connaissais pas. Mais
ses yeux, ses yeux dans lesquels luisait et
chauffait le soleil de France étaient partis
avec nos camarades. Et puis quand la nuit
rouge et sanglante se fut allumée, quand les
flammes eurent lancé vers le ciel leur
affreuse lueur, les yeux de Danielle
revinrent après un long détour. Ils avaient
vécu toutes les souffrances et souffert les
milliers de morts. Ils revenaient plus durs,
plus graves et résolus. De nouveau ils
accompagnèrent quotidiennement celles
d’entre nous qui survivaient.
Chaque jour de
nouvelles victimes tombaient. Danielle ne se
rendit jamais. Elle se jeta dans la lutte
pour la sauvegarde des malades. Elle s’y
jetait avec une volonté inouïe, méprisant
fatigue et danger. Elle entrait dans les
blocks pleins de vermine et se penchait sur
le délire des typhiques et des moribonds.
Danielle
Casanova devint plus rude, plus silencieuse,
plus ferme encore. Ses yeux semblaient
désormais scruter le lointain, comme s’ils
voyaient seulement le but à atteindre.
Puis un jour de
printemps, Danielle tomba à son tour. Son
organisme lutta farouchement contre la
typhoïde, mais la lutte fut inégale dès le
premier moment. Le délire l’emmenait au
loin, près de sa mère qu’elle embrassait,
près de ses camarades dont elle serrait les
mains. Puis ses grands yeux se perdirent
quelque part, dans les profondeurs.
L’obscurité descendait sur le camp lorsque
nous l’avons portée sur son dernier chemin.
Ses compagnes étaient venues en grand nombre
prendre congé d’elle. Les bouches restèrent
muettes et les yeux secs, mais les cœurs
saignaient, révoltés. La nuit s’approcha,
nous restions mortes, debout. Dans le
silence du camp, le bruit des moteurs devint
un grand cri déchirant. Dans leurs guérites,
les sentinelles veillaient comme toujours.
Les barbelés continuaient à chanter, les
camarades à se tordre dans la fièvre, les
zuzangs à arriver