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Poèmes maltais de Oliver FRIGGIERI traduction en français de Martine VANHOVE
L'étranger L'étranger transporte dans sa sacoche la solitude, comme lui, elle connaît le chemin, et les amoureux qui ne voyagent jamais seuls la transportent aussi. A l'est comme à l'ouest, il salue d'un mot, et les gens, à l'est comme à l'ouest, passent leur chemin. Il n'a rien à déclarer à sa descente d'avion, n'a rien de suspect, sans passeport, sans argent, avec un billet open, il laisse pendre sa sacoche sans la lâcher, et ajoute à chaque voyage une solitude nouvelle qu'il serre avec celles amassées auparavant. S'il est arrêté il sait se défendre selon le traité des nomades sans famille, sans nation, sans état civil. Dans chaque aéroport, le fripier de la solitude agrandit sa fortune exonérée de taxes.
La porte est fermée Si le soir tu ouvres ton coeur tout grand j'entrerai souvent chez toi la nuit et j'y dormirai. Si toute la nuit tu fixes les étoiles c'est qu'elles te parlent la langue des secrets. Et si tu passes les heures éveillée, tu entendras dans le silence battre le coeur de l'univers. Ne sois pas surprise : écoute bien et tu comprendras que les deux coeurs battent au même rythme. Tu auras trouvé la porte du mystère fermée, à la porte désormais plus personne ne passera. Souviens-toi du chemin pour pouvoir revenir.
CE SIECLE EST TOMBE EN MON SEIN Ce siècle est tombé en mon sein, tel un nouveau-né habitué à la matrice et qui refuse de naître. Ce siècle est jeune et s'enivre du printemps, ce siècle est vieux et sait que l'hiver approche. Ce siècle est un paradoxe aux mains d'une sorcière, il explose comme un volcan après l'attente, il se libère comme le bruissement des branches, il s'emporte comme un cyclone entêté, d'une main il stimule pour détruire de l'autre. Ce siècle est trop pesant pour être porté en moi, j'attends la délivrance qui n'arrive jamais. Il est un séisme qui secoue sans démolir, du beau temps qui résonne en silence. Ce siècle est tombé en mon sein, chaque mouvement n'est lié qu'à moi, comme une calamité qui monte et descend avec lui. Le monde tourne sur un axe disloqué, caché, ce siècle le regarde et le pourrit.
L'amour L'amour est une paire d'yeux qui reposent sur toi, des lèvres qui s'entrebâillent en attendant ta réponse, des joues qui rougissent en te demandant une caresse, une bouche muette qui te défie de t'ouvrir grande. L'amour est une femme, l'univers en provient, et quand tu mourras, ce sera la fin du monde.
Cette brise Cette brise je la peindrai avec le silence, avec des mots cuits au soleil du temps je la couvrirai, je la nourrirai de feuilles sèches tourbillonnantes, je lui chanterai la saison nouvelle avec mes yeux, je lui lirai le destin de cet hiver avec mon coeur.
J'ENTRE DANS TES SILENCES Les croisées de tes silences s'entrebaillent et nu-pieds je pars sans bruit à la découverte ébahi tel un gamin ignorant du monde. De mes lèvres les mots tombent, lourdes pierres frappant le seuil et toi tu les ramasses. Je scrute dans tes sombres silences, monastères des nuits d'inquiétude où erre une âme éveillée. Les doutes, tapis d'herbes bruissantes, sont piétinés à chaque pas. Enfin, naît au sein de l'esprit affamé la réponse. C'est une loi de la nature: la souffrance est dans la délivrance, le Golgotha dans l'amour. Dans les recoins de tes silences je scrute tel un ermite ne saluant que les étoiles et n'ouvrant son coeur fermé qu'à la lune.
HISTOIRE SOMBRE Le ciel éclairci, je regarde en arrière, paisiblement les flots sommeillent, de l'océan ne provient aucun grondement. Attends je déploie la voile, je cherche les rames, j'entrerai comme un voleur joyeux dans la crique. Ici le même clapotement entoure la barque, la menuaille regarde sans peur, la jetée clémente attend, moi j'espère. De chaque naufrage sourd une histoire sombre qu'ici sur la jetée chacun veut entendre.
BALLADE SANS NOM Donne-moi les mots de tes yeux, la nuit est en train d'écrire une ballade pourpre sur la beauté de ton visage, la rosée scintille, tes joues sont un univers blanc que personne n'a foulé pieds-nus sans se blesser, touche ces mains et sens ce coeur disloqué, et, regarde, chaud est le sang, solennels les pleurs. Colombe ne t'envole pas au loin et mange dans ma main, c'est du blé qui ne tue pas, c'est de l'eau pure. Maussade la cloche sonne l'heure où tu t'envoles de cette fenêtre entrebâillée que j'ai ouverte pour toi, maussade le soupir est gravé comme un mirage qui va et vient. Ne t'envole pas au loin, et dis cette prière avec moi: "Voilà des rayons d'une lanterne dirigés sur moi, voilà une humble étoile scintillant pour moi seul, voilà une fleur sauvage ouverte en mon sein, voilà une chandelle qui vacille uniquement à cause de moi".
SUR TA LANTERNE TON REGARD S'ILLUMINE Dans le halo de la lanterne ton regard brille, ton coeur mille pétales s'y est entrelacé, maintenant monte à pas de loup jusqu'au tournant, fais fuir l'oiseau du bord de la fenêtre et cueille du pot de fleurs la larme nouvelle que j'ai gardée pour toi, marque tes joues du mot que j'ai cherché pour toi au fond du dictionnaire ancien de mon âme, soigne ses pages en lambeaux et pose le pétale pour te souvenir que c'est bien un mot à moi, prends-le. Viens pour parcourir avec moi nu-pied, solitaire cette heure noire, le sommeil t'a gardé un rêve couleur de l'aube, un soleil timide se lèvera, la mouette effrayée chantera, bientôt les étoiles s'illumineront, pour que naisse enfin la mélodie, que sur mes lèvres émerge le chant que jamais je n'ai écrit, que s'élève aux clochers la calme colombe, enfant des nuits. Chante-moi, Solitude des quartiers, étreins-moi, Ame qui souffle dans les recoins, lis-moi dans la main, Tsigane de la place, car, vois, sur la lanterne ton regard s'illumine.
LE BOIS DE L'AME La nuit est le bois de l'âme. Dans l'obscurité sortent affamées les bêtes à l'affût pour se repaître. Les pensées s'éveillent et le silence les taquine, des spectres rôdent alentour invisibles. L'obscurité a besoin du bois, elle est la vie et veut être chaque graine cachée, chaque vieil arbre la nourrit dans ses bras lourds, chaque égouttement de la rosée la dorlote. L'âme s'abrite dans le bois, femme timide qui cache sous ce voile le feu de son visage. Les yeux ne se ferment pas et la bouche est avide, dans la nuit du bois l'âme veille sans s'assoupir.
ANALPHABÈTE Analphabète, avec ces mains qui tremblent j'ai tiré de sa place le livre de l'univers pour en lire les pages jaunes sous la lampe. Analphabète, j'en lis les mots et je trébuche, je bégaie et j'ânonne sans comprendre. Analphabète, je perds espoir, avec mes doigts mordus entre mes lèvres, je le referme, J 'éteins doucement la lumière et m'endors. Analphabète, je rêve d'un enfant qui pleure à jamais collé à ses examens. Indifférent, le globe tourne et tourne, et me transporte en lui, hébété, analphabète.
ARC-EN-CIEL I Ce coeur ignore le repos et jamais il ne dort, la nuit, obsédé par le jour, il souhaite son retour, le jour il attend l'obscurité pour s'arrêter peut-ètre nuit et jour il bat et il attend q ue la mer des désirs finisse par s'assécher. Jamais la vague ne se lasse et son écume se renforce jusqu'à s'écraser sur les récifs. ô mer, la torpeur ne t'endort-elle pas au soleil ? Sous une lune timide jamais le sommeil ne t'emporte ? Mon frêle esquif est balloté, les rames me seront arrachées des mains, j'attendrai que le gouffre se fende et je m'égarrai. Pas une flamme ne vacille dans ce silence, pas une voix n'approche pour m'appeler, pas une berge n'apparaît où je puisse me reposer. L'abîme regarde fixement et m'attend.
II J'ai exploré toutes les langues, peut-être comprendrai-je. J'ai appris par coeur les règles, je les ai employées à l'aune de chacune de leurs grammaires, j'ai cherché dans les dictionnaires le mot le plus lourd et le mot le plus léger puis je les ai mariés. Chaque syllabe mon vernier l'a mesurée, j'ai tissé ensemble les accents en une mélodie et ma langue s'est déliée. J'ai exploré toutes les langues. Mon coeur ne s'y fie toujours pas et sans cesse il parle avec l'écho du silence.
III Oiseau toi qui vole, l'espoir en ton sein et qui sur tes ailes lances tout ton amour, ce siècle ne veut pas que je m'adresse à toi, les chants que j'écris ne te sont pas destinés. Si à présent mon amour n'est pas digne de ma dette, celui qui bride ton essor te haïra sûrement et sera pour toi le poète en ce-siècle. Si le baiser du poète ne te frappe pas, le mousquet te frappera. Ainsi le veut le monde, et la mode aussi refuse ma lamentation sur mon sort ou le tien. Cependant en cachette je t'envoie tout de même un poème, écoute-le et ne le dis à personne ; il est clandestin.
IV Le train bouge enfin et en une secousse les visages pensifs dodelinent. Ce visage muet ici face à moi cache une langue histoire comme la chaîne des wagons noirs. Ce voyage va durer. Arrête de m'observer, tes yeux sont trop puissants pour tomber sur moi, et s'ils me sondent ils trouveront beaucoup. Toi, regarde par la fenêtre et oublie tout, moi, je baisserai la tête pour dormir peut-être. Ainsi passeront les heures, nous oublierons que c'est le temps des comptes de nos âmes. Pour tout rendez-vous manqué il est une excuse, il est inutile de trouver la fin de tout, le voyage, aussi long soit-il, devra s'arrêter. Là dans la gare nous nous perdrons au coeur de la foule et nous n'aurons même pas le temps d'observer. Toi, regarde par la fenêtre et oublie tout, moi, je baisserai la tête pour dormir peut-être.
V De petites gens agitent tous les drapeaux qui croient-ils les nourriront. Qu'un fruit acide tombe des mains des grands, ils s'en saisissent et un goût désagréable ne les blesse même pas. Les grands épicent le plat insatiables, les autres ramasseront les restes et cela suffira. Qui monte au sommet veut la paix, qui ne monte pas mendie sans être entendu, il est inconvenant de hausser le ton dans le calme. Jadis il y eut la fable de l'empire puis la fable de la démocratie. Chaque siècle tourne sur l'axe d'un grand rêve dans lequel ceux d'en haut et ceux d'en bas changent les noms d'un même jeu. Tout demeure comme au début - c'est la paix.
VI Sur une chambre vide tombe le bruit maladif d'une horloge qui toujours fut sur le palier observant les allées et venues, sonnant la psalmodie de chaque heure sans laquelle elle ne sait rien. Les aiguilles soldats défilent ensemble lentement à grande distance que nul n'ose mesurer. Horloge qui vit les désirs et s'en rit, horloge qui vit l'avenir et se tut. Où sont les enfants qui apprirent l'heure grâce à elle, où sont-ils pour en casser le ressort et confondre les heures et les minutes ? Où se perdirent les hommes et les femmes qui avec les aiguilles entrelacèrent la brassée verte de leurs rêves alors qu'aujourd'hui l'horloge sonne dans l'indifférence ? Le balancier auquel nous étions suspendus est tombé et le temps, captif, passa lentement à nos côtés femme désirable que tu ne regarderais même pas.
VII Comme il était beau le livre de mathématiques ouvert devant nous flambant neuf dans la classe la semaine de la joie nouvelle en notre mois d'octobre, octobre qui nous éleva : Grands étaient les nombres et difficiles les additions avec le corrigé. Comme elles embaumaient les belles pages de mathématiques du livre neuf 1 Nous divisions et additionnions, soustrayions et multipliions les nombres, nous interrogions et copiions avec un crayon doux mordillé entre nos lèvres. La gomme odorante effaça sans compter, l'encre fut renversée d'abondance, les lignes se retrouvèrent tordues et les triangles carrés au rands sans que nul ne s'en aperçut ! Aujourd'hui que nous avons perdu la gomme, que pas une page n'a persisté à embaumer et que le crayon s'est usé, toutes les additions sont fausses, nous n'avons même pas à la fin du livre les corrigés. C'est une école différente> des mathématiques que personne ne nous enseigna et l'examen n'eut lieu qu'une fois, il n'y a pas de rattrapage.
VIII Je n'étendrai pas ces mains devant toi pour que tu y lises, tsigane. Mon sort je le devine si je regarde à l'horizon, ligne droite tirée par un Géomètre mesurant et dessinant dans le livre de l'étendue de la mer. Chacune de ses lettres est une vague qui se gorge puis se brise sur le rocher en un clapotement. Chacun de ses chiffres est une bourrasque qui se renforce et devient brise quand elle touche le rivage. La tendre vaguelette, le flot l'avale. La brise te rend joyeux, la bourrasque te tue, il y a l'océan, la page des mystères, ses deux mains tâtonnant jusqu'à trouver Jonas caché dans le ventre de la baleine. Le Géomètre de ses yeux soupèse le ciel et de son souffle modifie le courant de la mer. Ses bras touchent les hauteurs sans souffrance, ses jambes descendent au fond sans s'écorcher, en son sein il rassemble une galaxie, son coeur meut l'espace dans l'univers et ses mains distribuent en rangs serrés, ensemble, les siècles.
IX Toute vénération convient au dignitaire. Il est saint et répand les bienfaits en nombre, il aime encens> bougies et fleurs devant lui, attend d'être soulevé sur les épaules, promet le paradis sur terre à qui le vénère et jette au fond de l'enfer l'Anathème. Il s'introduit parmi les hommes, mais pas trop, avec une règle il jauge toute distance, se mélange aux autres sans leur ressembler, fait travailler la magie des miracles et fait s'agenouiller celui qui l'aime. La crosse à la main il arrose les condamnés, avec l'encensoir il étourdit les hommes de fragrances. Tous les hommes sont égaux : lui en haut, le reste sous lui. Certains sont nés pour être portés dans les processions, d'autres pour être porteurs munis d'une perche. Il y a des maîtres et des serviteurs - démocratie.
X Tes yeux brillent à la lueur de la lampe, deux étoiles d'une galaxie inconnue. Par la fenêtre entr'ouverte est entré un mot difficile venu se reposer droit sur ta bouche. A présent dis-le moi. La bouche fermée est un puits profond appelant celui qui y descend bravement et remonte avec le seau de l'ennemi. Qu'est-il de caché là en bas où l'obscurité fait tout oublier ? Tes yeux allumés cherchent sous la peau dans ce clair-obscur de l'âme qui tourne éraflée par tous les recoins du futur. Tes yeux sont le seau se cognant de tous côtés dans l'abysse où le vorace tire à lui. Dans tes yeux il y a l'océan toujours en attente, livre ouvert où les siècles griffonnent mon petit journal, muni d'un crayon blanc j'y couche les rendez-vous avec la réponse à une question que j'ai fini par oublier.
XI A présent prends une plume et note mot à mot. La justice est une fable créée par les géants, les anciens l'entendirent descendre droit sur eux des hauteurs et crurent à un récit des dieux. La liberté est une symbiose que l'esprit cultive pour ne pas perdre sa propre vénération. L'amour est un nuage qui parfois se gorge pour exploser en une forte averse, et parfois déserte pour qu'émerge le soleil. Ce sont de petits jouets qui depuis l'enfance tremblent de froid pour remplir le passé. Si celui qui s'en amuse les casse, en hâte il les répare. Des jouets du cerveau adulte. C'est une loi de la nature qui prendra les enfants et se consumera avec eux. On se joue de l'humanité, elle ne joue pas seulement.
XII Europe, c'est aussi un vieux rêve, le chef la rêva pour grandir sur les restes, il la forgea selon les plans de la forteresse, il la pétrit par une lutte dans les champs rouges et la désira quand il affama et fit bâiller. Des ruines fertilisées enfin germa une fleur qui ne fut pas piétinée à temps et son odeur attise la curiosité et engendre le repentir. Par la chute des royaumes on s'est convaincu que jamais ne retombera l'obscurité d'antan. L'Europe est une vieille femme mélangeant raison et sottise, souvent elle paya trente pièces d'argent pour acheter chair et sang> joua aux dés sur un vêtement de crucifié, détruisit le monde pour le reconstruire. Peut-être demain s'entr'ouvrira la porte du repentir du passé. Sur cet effondrement s'élèvera la maison commune et s'accomplira le nouveau commandement : plus jamais. Du ventre de cette vieille femme sortirent la mort et la vie.
XIII Je ne fus pas un héros même pour un matin, je ne dirigeai pas de navires qui sur le ventre de la vague ne me projetèrent pas dans l'abîme et se brisèrent. Ulysse je suis, perdant de chaque perturbation, si je me retrouve jeté au bord d'une plage où nul n'apparaît et où rien ne verdoie, il mérite la gratitude l'espoir qui me guida. Il apaisa les vents, adoucit les houles et appela pour qu'à temps pointât un soleil calme. Ulysse qui chaque fois atteint la limite et sans triompher aperçoit l'arc-en-ciel. C'est un jeu étrange entre beau et mauvais temps, saisons sorties de leur errance, mes mains ne reconnaissent plus le balancement de la voile, les rames ont perdu le rythme, la nuit est déjà tombée et la chandelle s'est éteinte. Ce n'est pas une victoire, Ulysse que l'espoir libéra n'a pas le moindre honneur à se rappeler. Mieux vaut la noyade d'un marin courageux que la vie d'un libéré abruti d'espérer. L'espoir est l'ancre des navires endormis qui connaissent le port et que l'histoire n'a pas trompés.
XIV Il est une Poésie nouvelle qui m'attend, pétrie seulement des mots d'enfants sans tâches réjouis sans honte de leurs jeux, attentive elle écoute le bruit commun et le dérobe, soupire et scrute quand point l'aube, le sommeil la prend et elle rêve à la tombée de la nuit, elle questionne sans jamais trouver de réponses, s'amuse avec les clapotis des creux d'eau, goûte la cerise insatiable, suce le plaisir renié de la fleur sauvage, martèle nu-pieds les rochers tranchants, tombe amoureuse des légendes et les croit, elle oublie le calcul, déteste les chiffres, se repose les talons sur les théorèmes, corrompt l'intellect et le gouverne, disloque tous les concepts pour les briser. La Poésie nouvelle bande un arc, la flèche vole au-dessus de la raison pour la tuer. N'est-ce pas ainsi qu'était cette enfant à la naissance courant sur l'Helicon où les rivières donnèrent sans cesse l'inspiration au curieux ? Puis sur la terre de la joyeuse Elysée sont rassemblées les âmes choisies qui y vivent à jamais.
XV La nuit tombe chaque jour saris faillir, sa fine rosée lave la mémoire, sa lumière vacille et illumine un nouveau désir, son obscurité entraîne l'esprit vers la limite, son silence observe des pensées ensevelies. S es mains caressent la tête du guetteur, ses mains grattent et pénètrent sous les crânes, ses yeux ne se ferment pas et veillent scrupuleux sans apparaître, sans que nul ne les attrape, et son coeur calcule les heures fatigué. La nuit est la prière d'un univers assoupie la nuit est une gare d'un voyageur arrêté, la nuit est l'apéritif du dernier repas, le labyrinthe d'une âme perdue cherchant au moins la chandelle qui veillerait avec elle.
XVI Tous debout, messieurs. Celle qui entre en langue robe blanche dans le théâtre c'est l'Amour, la mère de toutes les joies. Elle emplit la jarre de tout coeur avide de vins capiteux qui conduisent au délire, sans cupidité elle bourgeonne jusqu'à déborder, et laisse le surplus descendre et se répandre : qui le souhaite pourra goûter à la nouvelle saveur. L'ivrogne n'est pas apaisé et en demande encore, elle le lui donne et en fait son esclave. Allumez la lumière et regardez droit dans ses yeux, écrivez comme est profond l'abîme de la mer, écrivez la hauteur entre la terre et le ciel, écrivez la distance entre les étoiles, écrivez - ses yeux sont un livre ouvert pour nous. Son alphabet est clé de tous les mystères, sa grammaire est loi de tout désir, dans ses pages est le sens de toute charade. L'humanité lui ouvrit le livre au début, puérile elle ne cessa de tourner feuille à feuille, épelant chaque mot avec peine, bouleversant chaque phrase et y revenant. Tous debout, messieurs. C'est une sorcière.
AU CAFE DU COIN Au café du coin on vend dans de petites bouteilles le breuvage que tu boiras pour que ta vue s'améliore. Je veux un grog de nostalgie au goût de passé, J'ai une goutte d'amour avec le parfum du désir, et des gouttes de sentiments, un soupçon de mélancolie, deux cuillères d'illusion, et beaucoup de sympathie. Au café du coin la danse se dissout, le piano jette un mot, le vin devient sang. Les yeux ne voient plus, l'esprit ne comprend rien, l'horloge n'est pas remontée et le globe tourne encore, tordu jusqu'à tomber dans la falaise de nulle part et de jamais, brisé en morceaux dans l'abîme du néant et de personne. Une recette que l'esprit a créée car il avait tous ses sens. Une recette dont la folie rassemble en elle toute la sagesse. Au café du coin le cocktail du destin se vend bon marché pour nous joyeux cadavres. Ils boivent jusqu'à s'enivrer avec l'esprit lourd du temps, ils ont englouti le grog du siècle, ce soir c'est moi qui régale.
AUJOURD'HUI ARRIVE LE TRAIN Aujourd'hui arrive le train avec mes larmes, au loin l'épaisse fumée sur des maisons muettes, la langueur des rails rouillés~ et moi, rouillé moi aussi pour que je pleure à nouveau. Les visages sans histoire, les femmes belles dont je reve, anonymes les wagons silencieux arrivent pour retourner, anonymes en cette heure oÙ la solitude dans la gare parle ce bruit malade que tu connais, un ennui qu'il me faut aimer depuis qu'est arrivé près de moi un peu en retard le vieux train pour la première fois, ô vague fatiguée repose-toi un peu à mes côtés et comme moi tu découvriras l'aridité de cette plage. Je veux le vieux train, je veux des wagons usés par les ans, je veux des rails déformés et je veux les visages sans histoire qui arriveront ce soir, ce soir ensemble nous écrirons un autre livre, feuilletons rapidement les livres antiques, reformons une longue queue comme hier quand toi et moi avons rivalisé aux coins de rues étroites oÙ le train viendra un jour pour passer détruisant tous les quartiers et s'élèvera une gare comme tu la souhaites, quel ennui, aujourd'hui arrive le train avec mes larmes.
CONFESSION Je suis un pèlerin nuit et jour cheminant au gré d'un ordre de son coeur qui dans sa main le conduit et lui parle jusqu'au terme de son périple. L'espoir le trahit mais l'espoir le conduit. Je suis un nomade qui migre en traînant les pieds en quête de la lueur de croisées entrebâillées dans l'attente du premier accueil d'une porte entr'ouverte. Je suis un oiseau silencieux à la recherche de la source quelque part loin du nid des temps anciens. L'hiver j'implore un abri nocturne et repars. L'été j'attends le retour de la pluie. Je suis un étranger, je traîne mon destin. Je n'ai plus qu'une heure devant moi je n'ai pas moins d'un long siècle derrière moi. Ne m'égare pas, chandelle de ma douleur, je t'ai abritée dans mes mains sous les rafales, je t'ai enflammée avec l'huile gouttant de mon coeur, j'ai jeté sur toi tout le désir du jour caché, je t'ai éventée au souffle d'une bouche devenue muette.
C'est une comédie L'heure descend droit sur ma tête, la blessure me touche au coeur et le transperce, ainsi doivent toujours se clore les sombres drames, on tire les cordes du rideau de scène, puis on rallume les lumières du théâtre. Une vieille copie entre les mains, l'acteur habituel connaît chaque mot et chaque mouvement. La représentation est sans couleur et sans surprise. Le directeur bâille et s'étire, l'auteur hausse les épaules et tète un cigare, le public applaudit toujours au bon moment, le portier attend le moment de partir. C'est une comédie qui naurait jamais dû se jouer.
DIS, C'EST UN HASARD ? Quelque part tu dois être, Seigneur. J'ai cherché dans mon ancienne rue, mais on a dit que tu avais tourné le coin il y a peu. Avec l'aube tÔt levé, j'ai couru dehors au jour, pour me perdre dans une impasse sombre. J'ai attendu à tous tes rendez-vous dans l'intimité de ma chambre, et on m'a dit qu'on t'avait vu sonner chez mes voisins envieux.
Dis, c'est un hasard que jamais jusqu'à présent nous ne nous soyons rencontrés, ou tu as oublié, Seigneur, le numéro de ma porte et le nom étrange de ma rue ? Si tu viens, s'il te plaÎt, viens avant les ténèbres, car la nuit je ferme bien la maison et j'ai peur d'ouvrir.
HAGARDS, NOUS EGRAINONS LE TEMPS Chaque flux et reflux de la vague désire une chose que j'ai voulue moi aussi. Vague insensée, ici sont ensevelis profond tous les efforts, l'océan appelle tel un cimetière attendant celui qui doit y entrer. Chaque galet est un témoin du commencement de tout, silencieux, chaque galet est un secret bien gardé, les galets aussi m'ont diverti au début. L'océan appelle tel un cimetière, hier il n'était qu'un unique et chaud clapotement, jamais assoupi, garde toujours en éveil, se riant sans cesse de nous, enfants pour qui grandir est vanité Hagards nous égrainons le temps et de nos mains comme l'eau s'égouttent les années impudentes, gâchées. Les années sont de la belle monnaie, de la fausse monnaie.
Je vole une minute Je vole au moins une minute d'une journée, au moins une semaine d'une année - et je les enferme très vite à l'abri dans des tirelires. Petit à petit l'argent que j'amasse augmente, avec avidité je le compte pour mesurer les bons moments bien dépensés de ma vie et ceux qui m'ont échappé à terre et se sont dissipés. Je plonge ma main dans la tirelire et je remonte des bouquets de souvenirs, et rien d'autre, comme lorsque j'avais descendu un seau dans le puits en espérant le remonter débordant d'eau. Les tirelires sont comme ce seau : chacun se remplit à peine au fond, et le reste n'est que désirs arraînés les uns aux autres, jusqu'au bord.
Je répandrai la nuit sur toi Je ne sais ce que tu veux ce soir ce mot tourne et tourne lourd comme du plomb dans ma poitrine. D'où viens-tu et où iras-tu ? Tu sors de mon flanc, tu t'enroules sur mes lèvres, tu glisses sur ma langue, et tu te presses de mourir, en vain. Il est sorti de moi, ô épine de la douleur, et je n'ai dit à personne ce soir la teneur de notre secret. Tu es trop lourd pour que je te soulève, si Je te cueille, le sang coulera, tu te troubles si Je te touche, si je te dénude, tut t'étioles. Je te cacherai au fond d'une tombe, et je t'arroserai de larmes, je répandrai la nuit sur toi pour que tut ne comprennes que l'âme.
La nuit dans cette gare Cette nuit dans la gare il est arrivé un peu avant moi, je n'attends rien de plus. Il s'éloigne de moi à l'instant, tout doucement, le train. Moi je halète et lui bouge sans se presser, tous deux fatigués dans ce coin de ville endormie. Cette nuit dans cette gare, il est arrivé un peu en avance, et c'était le dernier voyage. Des wagons sombres se cachent dans l'obscurité, et le dernier bruit s'estompe et s'estompe avec lui l'espoir d'une autre ville.
La poésie est une femme La poésie est une femme que nous portons en nous pendant neuf longs mois, longs comme neuf siècles, c'est une grossesse sans enfantement et c'est bien ainsi, sinon la matrice serait stérile, et l'enfant mort-né. Ses neuf siècles ne passent jamais.
A la banque de la chance Un voleur et un vagabond même amoureux sont tous les hommes, négociants à la banque de la chance, aventuriers dans le casino de leur coeur. Ils souhaitent des lires et se réjouissent des centimes, ils se trâment au sol et touchent des doigts les étoiles - ainsi s'imaginent-ils, certains de cette folie. Au marché du temps ils vendent et rachètent, échangent, empruntent et mettent aux enchères. La joie se paie toujours à un prix élevé rien n'est gratuit à ce jeu de perdants. Même dans la mort le coeur, pour mourir, s'appauvrirait et gaspillerait ses derniers deniers. C'est ainsi seulement que s'achète le billet de la fin.
La porte est fermée Si le soir tu ouvres ton coeur tout grand j'entrerai souvent chez toi la nuit etj'y dormirai. Si toute la nuit tu fixes les étoiles c'est qu'elles te parlent la langue des secrets. Et si tu passes les heures éveillée, tu entendras dans le silence battre le coeur de l'univers. Ne sois pas surprise : écoute bien et tu comprendras que les deux coeurs battent au même rythme. Tu auras trouvé la porte du mystère fermée, à la porte désormais plus personne ne passera. Souviens-toi du chemin pour pouvoir revenir.
MAINTENANT TU ES LA SAISON NOUVELLE Maintenant tu es la saison nouvelle, colombe qui hier a mangé dans ma main, solitaire, comme le soleil glisse sur moi et sur toi gémit, parle-moi tout doucement dans ce silence d'un esprit surmené ouvert catacombe devant toi pour que tu y marches pieds-nus - entre ! Maintenant tu es le piano silencieux, tu as en toi la mélodie pourpre que j'écrirai avec les notes que tu m'avais promises. Poème, maintenant tu es mon grand poème, les mots introuvables dans le dictionnaire et les rythmes sanglotent, les syllabes bredouillent, car tu es muette, solitude nouvelle, Ô hirondelle qui s'abreuve aux creux d'eau et compte les petits ronds que j'aime à dessiner tous les soirs quand je lance des cailloux, Ô fille des âmes silencieuses, seule tu tournes les pages et tu lis les livres tristes du poète.
Le manifeste du poète La blessure profonde inaudible parmi les cris de la place, et qui en silence poursuit sa croissance, la plainte de l'oiseau frappé dans le ciel sans savoir pourquoi ni par qui, le sang qui s'écoule, les larmes de la femme blessée dans son amour, les larmes de son époux, mariage dans la prison de leur vie, la faim des affâmés, la maladie des invalides, la longue marche des réfugiés terrifiés s'approchant de la frontière de leur mort, la perte de celui qui chute pour la dernière fois transpercé par les tirs chauds de la baïonnette, l'esclavage des opinions enfermées dans une cellule pour expier le beau péché de leurs pensées, les solitudes, les blessures, la lassitude de celui qui doit cheminer, qui trébuche et se relève pour tomber à nouveau jusqu'au sommet où l'attend unie croix avec trois clous - c'est avec cela seulement que se forgent les vers du poète. Pour reconnaître que tout ce qu'il a fait est juste, le poète entasse les mots ensemble d'où jaillira le feu qui ensuite lui brûlera les mains ; le poète cueille les mots à leur place et les presse jusqu'à ce que pointent les larmes qui continuent de s'égoutter , le poète perce jusqu'au coeur des mots avec un couteau jusqu'à ce que suppure le sang à jamais. Si dans ses mots il y a du feu, des larmes, un flux de sang, le poète s'apaise et continue d'écrire.
LE RITUEL DU CREPUSCULE
Le désir pénètre chevauchant la vague, chacun l'observe et le salue, mon coeur sur la jetée attend comme à l'appel du crépuscule : l'espoir lui fait délier les filets et voir le contenu, l'amour lui a appris à ne rien demander et il se tait, l'angoisse lui a enseigné que la prise n'est pas pour lui.
MARCHE MAINTENANT Peut-être suis-je le tapis sur lequel tu passes chaque fois que tu marches nu-pied, foule à présent ma douceur, femme des creux d'eau tes pieds humides je les connais, et je garderai en moi la marque profonde de chaque doigt. Peut-être suis-je un calendrier nouveau, l'année avec des heures et des mois sans saisons bouleversées, un arc-en-ciel sans couleur dans tes bras ouverts sur un univers obscurci une dernière fois, cet univers plus jamais ne s'éveillera pour voir le soleil se lever capricieux sur une foule endormie, marche nu-pied sur moi et ton pied sentira bientÔt ma douceur, toutes les nuits sont pour toi et la chandelle vacille sur un bord de fenêtre entrebâillée au coin d'une rue où veille encore la lanterne d'hier elle t'attendra, tes pas tombent dans l'argile de ce coeur, niche vide qui veut encore un saint qui ne vient jamais et veut encore un bouquet de bourgeons devant elle. Et peut-être quand je tomberai grappe desséchée d'une vigne trop vieille,pleureras-tu pour moi et tard écriras-tu cette élégie sombre que le mètre et le rythme n'ont pas écrite selon mon désir. Ceci n'est pas une solitude nouvelle, foule la ville écroulée oÙ les graines sont mortes et le dernier plant enterré- au coeur de la lave de ce volcan qui dormait pour se réveiller en silence un jour, peut-être ensuite la trace de ton pied nu continuera de vivre après moi, le suicide n'est que pour les adultes, il me suffit |